France

Francis Heaulme: «J'ai commis des meurtres, je le reconnais mais Montigny, ce n'est pas moi!»

Sandrine Issartel, mis à jour le 26.04.2017 à 12 h 19

Accusé du double meurtre de Montigny-lès-Metz, le «routard du crime», Francis Heaulme comparaît depuis mardi, à Metz, devant la cour d'assises de Moselle. Les familles d'Alexandre Beckrich et de Cyril Beining en sauront-elles plus sur ce qui est arrivé à ces deux enfants de 8 ans tués à coups de pierres le 28 septembre 1986?

Dessin d'audience de Francis Heaulme, le 25 avril 2017. Benoit PEYRUCQ / AFP

Dessin d'audience de Francis Heaulme, le 25 avril 2017. Benoit PEYRUCQ / AFP

Voilà plus de 30 ans que les familles de Cyril Beining et Alexandre Beckrich attendent. Elles attendent de savoir ce qui est arrivé à ces deux garçons de 8 ans, retrouvés morts, le dimanche 28 septembre 1986, au pied d'un talus, en bordure de voie ferrée, à Montigny-lès-Metz en Moselle. Le crâne enfoncé à coup de pierres.

Dans le viseur de la justice, celui que l'on a surnommé le «routard du crime»: l'énigmatique Francis Heaulme. A 58 ans, il a déjà été condamné pour 9 meurtres commis entre les mois de novembre 1984 et janvier 1992. Condamné à des peines allant de 20 ans de réclusion criminelle à la perpétuité, il ne ressortira pas de la centrale d'Ensisheim, du Haut-Rhin. Une énième condamnation de celui que ces avocats qualifient de «coupable idéal» pourrait ne pas suffire, pourtant, à mettre un point final à une affaire exceptionnelle tant par l'atrocité du crime, que par sa durée émaillée de multiples rebondissements judiciaires. Heaulme, selon ses termes, se rêverait «le plus grand serial killer du XXe siècle». Son procès pour le double meurtre de Montigny-lès-Metz, s'est ouvert mardi 25 avril 2017 à Metz devant la cour d'assises de Moselle. Le verdict est attendu le 18 mai.

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«C 'est un de ces dimanches ensoleillés, l'un de ces dimanches que l'on apprécie tant en automne», a commencé le président de la cour d'assises, Gabriel Steffanus. Ce 28 septembre 1986, Cyril Beining, 8 ans, quitte le domicile familial vers 13h20, peu de temps après le déjeuner. Il rate de justesse le bus qu'il devait prendre pour aller chez sa grand-mère, regagne son domicile, enfourche son vélo, et rejoint son ami David Braas, qui se trouve en compagnie d'un autre garçon, 8 ans lui aussi: Alexandre Beckrich. Dans ce quartier tranquille, les enfants jouent au foot, se rendent dans leur «cabane secrète», partagent leur goûter chez l'une des grand-mères dont Alexandre et Cédric quittent le domicile vers 17h15. C'est la dernière fois que les enfants seront vus vivants.

Cyril porte un T-shirt à manches courtes à rayures, un bermuda en jean et des tennis noires. Sa boîte crânienne est écrasée

Vers 18h, les parents des garçons commencent à s'inquiéter de ne pas les voir revenir. A la nuit tombée, les parents d'Alexandre partent à leur recherche. Non loin de chez eux, la papeterie Le Lorrain derrière laquelle se situe un talus qui mène à la voie ferrée. Au pied du talus, ils aperçoivent dans l'obscurité les vélos des deux garçons. Peu de temps avant eux, un brigadier vient de faire une effroyable découverte. En se relevant après avoir trébuché, le faisceau de sa lampe de poche s'est posé sur les corps des deux disparus. Couchés tous les deux sur le dos, ils ont été «mortellement frappés par des coups d'une extrême-violence», précise le président Steffanus. 

«Cyril porte un T-shirt à manches courtes à rayures, un bermuda en jean et des tennis noires. Sa boîte crânienne est écrasée. (…) Alexandre est vêtu d'un T-shirt jaune pâle (…), d'un pantalon de jogging jaune et noir avec une bande sur le côté (…)», poursuit le magistrat. Alexandre est déculotté, son pantalon est baissé à mi-cuisses. Il a les yeux ouverts. Selon le médecin légiste arrivé sur les lieux à 20h35, la mort est survenue il y a moins de trois heures, engendrée par des «coups répétés». A quelques mètres du corps, une pierre de 5,9 kg a été retrouvée ainsi que 4 autres pierres portant des traces de sang et des cheveux. Aucune trace de violence sexuelle, ni aucune lésion de défense. «Ils n'en ont manifestement pas eu le temps». A proximité des cadavres également, des excréments frais et entre les jambes de l'une des deux victimes, une cordelette. Du sang sera également retrouvé sur la porte d'un wagon en contre-bas, comme si quelqu'un s'était essuyé les mains. 

1.Patrick Dils

Le lendemain des faits, un jeune homme de 16 ans, qui a appris la nouvelle par la presse se rend au commissariat. La veille, en fin d'après-midi, il a aperçu un homme qui ne semblait atteint d'aucune blessure mais dont le t-shirt était maculé de sang. L'homme est blond, il porte une moustache et sa peau est «granulée». Les semaines à venir vont voir défiler bon nombre de témoins ou de coupables auto-proclamés qui se présentent parfois spontanément à la police en revendiquant les faits avant d'être mis hors de cause du fait de problèmes psychiatriques.

L'enquête s'oriente rapidement vers des voisins des Beckrich, les Dils, avec lesquels la famille d'Alexandre semble avoir connu des difficultés concernant une affaire de branchages. Les Dils sont auditionnés. Ce dimanche, les parents et leurs deux fils sont partis dans la Meuse, où ils possèdent une maison de campagne, pour cueillir des pommes. Ils sont rentrés vers 19h. Le fils cadet, Patrick, 16 ans, s'est rendu, comme chaque dimanche à la poubelle de l'entreprise située à côté de l'imprimerie pour y ramasser des timbres. Il a vu les vélos d'Alexandre et de Cédric mais son emploi du temps suffit à le mettre hors de cause dans un premier temps. Jusqu'à ce qu'une voisine atteste avoir entendu des pleurs d'enfants vers 18h45. Entendu une nouvelle fois, Patrick Dils passe aux aveux et livre une foule de détails concordants avec les faits. Bien que se ravisant à l'occasion d'une reconstitution, le jeune homme est renvoyé devant les assises. Le 27 janvier 1989, il est condamné à la perpétuité par la cour d'assises des mineurs de Meurthe-et-Moselle bien que clamant son innocence et multipliant les requetes en révisions sitôt la peine prononcée.

2.Francis Heaulme

 

Il lui faudra attendre 1998 pour qu'un fait nouveau lui permette d’accéder à sa demande.  Depuis 1989, un gendarme breton enquête sur le meurtre d'Aline Perez, une aide-soignante de 49 ans, retrouvée morte, poignardée de trois coups de couteau sur la plage du Moulin-Blanc, le 14 mai de cette même année. L'enquête s'oriente vers un SDF interpellé lors d'un banal contrôle dans le train, Francis Heaulme, un marginal qui sillonne la France de foyer d'hébergement en foyer d'hébergement, et prend une dimension nationale.

 

Heaulme est interpellé en 1992, à Bischwiller. Au cours des auditions, il livre une série de détails parfaitement compatibles avec le double meurtre de Montigny-lès-Metz et l'enquêteur breton parvient à démonter la présence du marginal en Moselle en septembre 1986. Le jour du drame, Heaulme raconte avoir reçu des pierres jetées par des enfants depuis un pont SNCF tandis qu'il se promenait à vélo. 

Cet élément nouveau permet à Dils d'être rejugé lors d'un procès qui se tiendra devant la cour d'assises des mineurs de la Marne en juin 2001. Il est malgré tout reconnu coupable et condamné à une peine de 25 ans de réclusion criminelle. Lors du procès en appel, le témoignage de deux pêcheurs indiquant avoir reconduit Heaulme, le visage tâché de sang, chez sa grand-mère, le 28 septembre 1986 en fin de journée permettra à Dils d'être définitivement acquitté par la cour d'assises des mineurs du Rhône, en avril 2002.

L'enquête redémarre

En septembre 2004, l’enquête redémarre avec en ligne de mire, Francis Heaulme. Né en février 1959, à Metz, en Moselle, il a grandi à Briey (Meurthe-et-Moselle) dans l'une des Cités radieuses de Le Corbusier. Elevé à coups de câbles électriques par un père alcoolique et nourri occasionnellement de pâté pour chat, Francis Heaulme vit très mal le décès de sa mère, en octobre 1984, pour laquelle il éprouve un amour inconditionnel. Son parcours criminel aurait commencé à peine trois semaines après les obsèques de celle-ci. En 2004, Heaulme a été condamné pour 9 meurtres commis entre novembre 1984 et janvier 1992. Des femmes, des vieillards, un enfant… Les victimes ne semblent présenter aucune similitude. 

«Ce n'est pas mon style. Moi mon style, quand je commets un meurtre, c'est l'opinel et l'étranglement»

Francis Heaulme

D'une audition à l'autre, le suspect n°1 se livre sans se livrer. Interrogé sur une affaire précise, il fournit des éléments sur une autre puis se ravise. «J'ai dit n'importe quoi aux policiers pour qu'ils me laissent tranquilles», «J'ai menti, j'ai tout inventé». «Je voulais me rendre intéressant», aura-t-il coutume de déclarer. Seul élément persistant: il nie invariablement toute responsabilité dans l'affaire de Montigny. «Ce n'est pas mon style. Moi mon style, quand je commets un meurtre, c'est l'opinel et l'étranglement», revendique-t-il. Difficile de s'y retrouver eu égard aux déclarations fantaisistes de Francis Heaulme et surtout en l'absence d’élément matériel, les scellés ayant été détruits ou égarés. Pour autant, Francis Heaulme est renvoyé en mars 2013 devant les assises, accusé du meurtre d'Alexandre  Beckrich et de Cyrill Bening.

3.Henri Leclaire

Un procès aussi médiatique qu'éphémère s'ouvrira le 31 mars 2014, devant la cour d'assises de Moselle. A la veille de son ouverture, Marie-Christine Blindauer, clerc d'avocat chez son époux, livre un témoignage qui va bouleverser le cours des événements et remettre dans le viseur de la justice un homme connu dans l'affaire depuis les premiers jours de l'enquête. Il s'agit d'Henri Leclaire, un vieux garçon, employé de la papeterie derrière laquelle les corps des deux victimes ont été retrouvés et dont le nom apparaît plusieurs fois dans la procédure. Entendu en décembre 1986, il passe aux aveux lors de sa garde à vue mais se rétracte lors de la reconstitution. Heaulme, lui-même, le mettra en cause disant l'avoir croisé le jour du crime, «rouge comme une tomate», descendant le talus théâtre du drame. «J'ai pensé qu'il avait fait une connerie», explique Heaulme.

Au bout de deux jours, le procès est ajourné afin d'interroger Henri Leclaire et de déterminer si, oui ou non, il est impliqué dans l'affaire. En août 2014, il est mis en examen. Il fait appel et obtient d'être mis hors de cause en juillet 2016. 

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Francis Heaulme pendant son procès à Metz, le 25 avril 2017 Benoit PEYRUCQ / AFP

C'est donc seul que Francis Heaulme, aujourd'hui âgé de 58 ans, comparaît dans le box des accusés depuis mardi 25 avril. Bien qu'au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle, le procès qui pourrait marquer le point final d'une affaire de plus de trente ans, suscite l'intérêt tant de la centaine de journaliste accrédités que de simples spectateurs. Dans son box, Heaulme apparaît extrêmement vieilli et affaibli par rapport au précédent procès. «Voilà 20 ans que l'on essaye de prouver sa culpabilité», s'est indignée l'une de ses quatre avocats, Me Liliane Glock,qualifiant cet énième procès de non équitable et de non raisonnable et pointant du doigt la destruction des scellés. «La logique, c'est d'acquitter immédiatement Francis Heaulme parce sans preuve, il ne peut y avoir de procès», a-t-elle déclaré à l'issue de sa déclaration liminaire. 

Du côté de la partie civile, la possibilité de voir un jour la vérité éclater se fait  timorée. «Nous n'attendons rien de ce procès qui est peut-être le procès de trop», a affirmé Me Dominique Rondu, l'avocat de la grand-mère d'Alexandre.  «Les familles des victimes ont l'exigence de la preuve, or cette preuve a été détruite». Me Dominique Boh-Petit, l'avocate de la mère de Cyril, a fait savoir que sa cliente «en permanence ballottée d'un coupable à un autre» «ne [savait] ce qu'elle attend[ait] de ce procès». Me Thierry Moser, avocat du père d'Alexandre, s'est dit, lui, «pantois et sidéré» que la défense de l'accusé demande son acquittement immédiat et «tente de déconsidérer le fonctionnement de la justice».

Dans son box, bien que diminué, Heaulme semble concentré sur les débats. Il fixe chaque interlocuteur avec attention. En fin d'après-midi, tandis que le président revient sur les faits pendant plus de trois heures, on l'a même vu prendre la parole de façon complètement spontanée lorsque sont évoqués les témoignages à charge d'anciens co-détenus. «Mais c'est ma vie que vous êtes en train de raconter là!», interjete-t-il d'une voix faiblarde mais déterminée. «J'ai commis des meurtres, je le reconnais mais Montigny, ce n'est pas moi!». En l'absence de preuve, seuls des aveux ou des éléments nouveaux fournis par l'un des 50 témoins cités à comparaître pourraient permettre de clore ce très long chapitre de l'histoire judiciaire et peut-être de mettre enfin un terme au «chemin de croix» , selon les termes de Me Rondu, qu'endurent les familles des victimes depuis 31 ans. 

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (13 articles)
Journaliste
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