France

Plus on s'éloigne du cœur des aires urbaines, plus on vote FN

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 05.05.2017 à 0 h 55

Le vote du 23 avril n'a pas seulement confirmé la coupure entre France de l'Ouest et France de l'Est: il a aussi réaffirmé les contrastes entre les métropoles et un espace associant les France périurbaine et rurale.

JOËL SAGET / AFP

JOËL SAGET / AFP

Le 23 avril 1995, 9,25% des électeurs parisiens choisissaient un bulletin Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle. Vingt-deux ans plus tard jour pour jour, il ne s'est trouvé que 4,99% des habitants de la capitale pour faire de même avec sa fille, qui a pourtant battu de plus de six points au plan national le score alors réalisé par son père. L'histoire se décline: à Lyon, le vote en faveur du FN est passé de 16% à moins de 9% en deux décennies; à Nantes, de 9% à 7%; à Montpellier, à soixante kilomètres de l'une des deux seules circonscriptions frontistes, de 17% à 13%...

Depuis 2014, le territoire français est structuré par seize métropoles, dont chacune compte une grande ville en son cœur (et deux pour celle d'Aix-Marseille). En 1995, Le Pen recueillait 13,7% des voix dans ces dix-sept villes-centres; en 2012, sa fille y était tombée à 11,1%; cette année, son score s'y est encore effrité, à 10,8%. Au-delà de la persistance d'une ligne Le Havre-Marseille qui divise la France en deux blocs face au FN, le vote frontiste semble donc toujours plus structuré par un contraste entre ceux qui habitent les grandes villes et ceux dont ce n'est pas le cas, qu'ils vivent à la campagne ou dans l'orbite de ces villes. Comme l'écrivait après la présidentielle 2012 le directeur du département opinion publique de l'Ifop, Jérôme Fourquet, «si le clivage gauche/droite continue d’être plus ou moins structuré sur une base régionale, la prise en compte du lieu de résidence [...] apparaît aussi importante pour bien appréhender le vote. Au cours des trente dernières années, la géographie sociale de notre pays a été en effet profondément modifiée sous l’effet de l’étalement urbain et de la périurbanisation».

Si l'on regarde depuis vingt ans le vote en faveur du candidat FN en fonction du nombre d'habitants de la commune, l'évolution est frappante. On est passé d'un vote relativement homogène en fonction de la taille de la commune, où existait un vrai «FN des villes», à un vote complètement éclaté, où les plus grandes communes votent deux fois moins FN que les plus petites. Le décrochage des grandes villes a commencé en 2002, s'est poursuivi en 2007 quand Nicolas Sarkozy a siphonné le vote frontiste et ne s'est pas inversé depuis.

«Rapport à l'urbanité»

Le nombre d'habitants d'une commune n'est bien sûr pas le seul déterminant de son identité. Une commune de 1.000 habitants peut être isolée en zone rurale, appartenir à un ensemble de petites communes, se trouver à la périphérie d'une grande ville... Davantage que par la taille, le vote FN d'une commune se définit, comme l'écrit le spécialiste du parti Joël Gombin, par un «rapport à l’urbanité»: «Le FN n’est [...] pas tant “sorti des villes” que déplacé du centre vers la périphérie des aires urbaines.»

Le découpage du territoire français par zones urbaines permet d'arriver à des constats plus fins. Voilà, par exemple, ce que donne le vote des aires urbaines en faveur de Macron et Le Pen quand on découpe la France en cinq «morceaux» représentant un nombre de vote comparables (de 6 à 8 millions de suffrages exprimés chacun dimanche).

On constate que Marine Le Pen creuse un net écart (plus de six points) en dehors des aires urbaines, puis que le vote Macron et le vote Le Pen se rééquilibrent à mesure que la taille de l'aire urbaine grossit. Le tout pour aboutir à un cas extrême, celui de l'aire urbaine de Paris, la deuxième plus grande d'Europe, qui regroupe la totalité de l'Île-de-France, à l'exception d'une petite partie de la Seine-et-Marne, ainsi que plusieurs dizaines de communes des cinq régions limitrophes: l'ancien ministre de l'Économie y devance son adversaire de près de quinze points, soit environ 900.000 voix, quasiment l'équivalent de son avance au premier tour.

Au sein même de ces aires urbaines, toutes les communes n'occupent pas la même fonction. Il y a le cœur de l'aire urbaine, son réservoir d'emplois en quelque sorte, et sa périphérie, dont les habitants, pour une bonne part, se déplacent chaque jour travailler dans le cœur.

Dans la «couronne» qui entoure les grands pôles d'emploi, les tendances nationales sont inversées: Emmanuel Macron ne recueille plus que 22,6% des voix et Marine Le Pen 25%. Un cas encore plus frappant est celui des communes dites «multipolarisées», c'est à dire écartelées entre plusieurs grands pôles d'emploi, puisque Le Pen y frôle les 29% et que Macron manque de peu y passer sous les 20%. À elles deux, ces catégories forment, selon la définition de l'Insee, une France «périurbaine», qui laisse sa marque sur le vote au-delà des différences régionales: en Ille-et-Vilaine ou en Gironde comme dans les Yvelines, départements où le score global du FN est faible, Marine Le Pen y dépasse parfois de quinze ou vingt points sa moyenne.

Devancée il y a cinq ans dans cette France périurbaine par Sarkozy et Hollande, elle y arrive cette année assez franchement en tête avec 4,5 points de plus que son score national, là où ses concurrents y enregistrent tous un ou deux points de moins. À titre de comparaison, en 1995, Jean-Marie Le Pen ne recueillait «que» 1,5 point de plus que sa moyenne dans ces territoires, tandis que ses concurrents y récoltaient au maximum un point de moins.

 
 

Au final, dans les pôles urbains accueillant plus de 10.000 emplois, qui représentent un peu plus de la moitié de l'électorat de dimanche, Emmanuel Macron recueille 25,6% des voix, contre 18,2% pour Le Pen. Dans l'autre moitié du pays (qui associe les pôles d'emplois petits et moyens, le périurbain et les campagnes), la présidente du FN recueille 25,3%, le dirigeant «En Marche» 21,7%. Si, comme le note avec justesse le chercheur Frédéric Gilli, il est excessif de parler de deux pays étanches tant le vote Macron affiche une relative homogénéité territoriale, y compris dans le périurbain, on a bien un glissement progressif du rapport de forces entre les deux candidats quand on s'éloigne du «cœur».

«La question sociale n'est pas circonscrite de l'autre côté du périph'»

Ces premières analyses chiffrées sur le scrutin de 2017 rejoignent des analyses développées depuis plusieurs années autour de la notion de «gradient d'urbanité»: si le vote FN s'assèche dans les grandes villes, plus on s'éloigne du cœur des aires urbaines, plus on vote FN. En 2002, il avait ainsi été démontré que l'écart entre Jean-Marie Le Pen et Lionel Jospin s'était creusé dans les zones situées entre 10 km et 60 km de ces zones. Un phénomène statistique qui cache un débat très politique, car des études ont montré que ces différences de vote ne s'expliquaient pas que par des différences de structure sociale –pour le dire autrement, les ouvriers et employés des métropoles voteraient moins FN que les employés et ouvriers de la «France périphérique». Comme le pointe le géographe Christophe Guilluy dans son ouvrage du même nom, «la question sociale n'est pas circonscrite de l'autre côté du périph mais de l'autre côté des métropoles», des territoires où «une contre-société se structure en rompant peu à peu avec les représentations politiques et culturelles de la France d'hier».

En 2012, Jérôme Fourquet écrivait que «les habitants de ces territoires vivent leur rapport à la ville selon la formule “trop éloignés pour bénéficier de ses avantages mais suffisamment proches pour en subir les désagréments”»:

«Le survote des catégories populaires en faveur du Front national renvoie à un certain nombre de difficultés existant dans ces territoires: niveau de revenu assez faible, fragilité du tissu économique local concentrant l’emploi sur un nombre restreint d’entreprises [...], forte dépendance de ces populations à la hausse des prix du carburant, progression de la petite délinquance et disparition de certains services publics. A cela s’ajoute les conséquences de la relégation subie et choisie (volonté de se mettre à distance de la grande ville) et la peur d’être “rattrapé par la banlieue”, angoisse qui taraude ces milieux populaires du grand périurbain.»

Dans leur ouvrage Le Mystère français, paru en 2013, le démographe Hervé Le Bras et l'historien Emmanuel Todd faisaient eux du vote FN celui des «exilés de l'intérieur»: «Le Front national est devenu, économiquement et territorialement, le parti des dominés, de ces faibles qui ont été éloignés, par l'éducation autant que par le métier, des centres urbains de pouvoir et de privilèges, et rélégués vers les zones périurbaines et rurales.» Une analyse que le géographe prolonge, dans Le Monde daté du 27 avril, en pointant en contraste une nouvelle fois la faiblesse du FN dans les grandes villes, qui sont pourtant des zones de fortes difficultés sociales (chômage, pauvreté, haut taux de familles monoparentales...), mais sont aussi «devenues des points de contact et d'échange avec le monde», dont «les habitants veulent donc préserver l'ouverture de la France au monde et particulièrement à l'Europe». Une opposition qui recoupe les clivages que les deux candidats à la présidentielle veulent mettre au cœur du second tour, et qui font de la France que le nouveau chef de l'État aura à prendre en main un pays non seulement clivé idéologiquement, mais aussi territorialement.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte