Monde

Climat: les Etats-Unis n'ont pas à produire d'efforts supplémentaires

Michael A. Levi, mis à jour le 16.12.2009 à 12 h 02

Les réductions d'émissions proposées par Obama sont importantes et bien suffisantes. C'est la thèse de Slate.com.

A peine les négociations sur le climat de Copenhague avaient-elles débuté que les Etats-Unis se voyaient déjà imposer des exigences. Le ministre de l'environnement suédois a annoncé attendre du président Obama qu'il arrive au Danemark avec une nouvelle promesse de réductions des émissions, bien supérieures à celles proposées actuellement. Le principal négociateur chinois, montrant les Etats-Unis du doigt, a réitéré son appel à une action d'envergure de la part des pays développés: une diminution des émissions, sur les dix prochaines années, à au moins 25% au-dessous des niveaux de 1990.

Ils perdent leur temps. Les Etats-Unis ont déjà proposé de réduire leurs émissions de 17% par rapport aux niveaux de 2005 (soit 4% de moins que ceux de 1990). Toute promesse de réductions à court terme de plus grande ampleur pourrait aliéner le Congrès. Et malgré toutes les théories scientifiques invoquées, faire baisser d'un cran les objectifs américains ne changerait pratiquement rien à l'échelle de la planète. A long terme, cela pourrait même avoir l'effet inverse.

Ce que disent les chiffres

Le réchauffement climatique se produit quand les gaz à effet de serre s'accumulent et empêchent la chaleur de partir dans l'espace. Aujourd'hui, l'atmosphère contient environ 385 parties par million (ppm) de dioxyde de carbone; la plupart des négociateurs veulent limiter ce chiffre à 450 ppm ou à un niveau inférieur. Or, au vu des politiques mises en place aujourd'hui, le monde est en voie de dépasser les 1.000 ppm. Si le salut environnemental dépend réellement d'un effort des Etats-Unis, alors on peut imaginer qu'accepter une réduction de 25% par rapport aux niveaux de 1990 d'ici 2020 ferait en effet une énorme différence.

Il suffit d'une opération assez simple pour prouver le contraire. Les concentrations de gaz à effet de serre sont déterminées par la façon dont les émissions s'accumulent au fil du temps. La loi Waxman-Markey cap-and-trade [plafonnement et échange] votée par la Chambre des représentants américaine, que l'administration Obama utilise comme guide à Copenhague, détaille les émissions américaines jusqu'en 2050. Dans les dix prochaines années, les émissions sont censées descendre jusqu'à 20% au-dessous des niveaux de 2005; au cours de la décennie d'après, elles doivent atteindre 42% sous ce niveau, et en 2050, 83%.

Tout compris, en estimant que les émissions déclinent à un rythme régulier entre chacune de ces étapes, les émissions américaines totales de gaz à effet de serre entre 2012 et 2050 équivaudraient à environ 154 milliards de tonnes de dioxyde de carbone. C'est 132 milliards de tonnes de moins que si la situation reste en l'état actuel des choses (ce qui n'est pas possible: faute de nouvelles décisions politiques, les émissions augmenteront certainement au cours des prochaines années). Etant donné qu'il faut 7,8 milliards de tonnes de dioxyde de carbone pour remplir une partie par million dans l'atmosphère, la proposition des Etats-Unis nous épargnera rien moins que 17 ppm.

Que se passerait-il si les Etats-Unis accédaient aux demandes qui leur sont faites à Copenhague et fixaient pour 2020 leurs objectifs à un niveau encore plus bas? Si le reste du programme demeurait inchangé, les émissions totales jusqu'en 2050 baisseraient d'environ 10 milliards de tonnes supplémentaires. Un objectif plus ambitieux mis en place pour 2030 permettrait peut-être d'éviter encore 10 milliards de tonnes. C'est assez engageant, mais ces réductions supplémentaires n'auraient pour conséquence qu'une baisse des concentrations des gaz à effet de serre dans l'atmosphère comprise entre 1 ppm et 3 ppm de plus. La différence est loin d'être cruciale à la survie de la planète.

Pourquoi, dans ces conditions, tant de gens continuent-ils à être obsédés par l'exigence de nouveaux objectifs à court terme pour les Etats-Unis?

Il y a trois raisons à cela. La première est un tableau autrefois abscons figurant dans le rapport 2007 du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Les négociateurs ont évoqué le chapitre 13.7 de ce rapport un nombre incalculable de fois pour étayer la théorie qu'il n'est possible d'atteindre la cible des 450 ppm que si les pays développés font passer leurs émissions de 25 à 40% sous les niveaux de 1990 d'ici 2020. Les études résumées dans ce tableau estiment que la plus grande partie des réductions mondiale doit provenir des pays développés — ce qui est un jugement politique, et non scientifique.

La deuxième raison de toute cette agitation est liée au fait que l'objectif actuel des États-Unis semble bien plus modeste que celui proposé par l'UE. L'Europe a promis de réduire ses émission d'au moins 20% par rapport aux niveaux de1990 au cours des dix prochaines années, comparé à 4% pour les États-Unis. La différence est pourtant moins importante que ce qu'il paraît à première vue. Si l'on prend pour repère les niveaux de 2005, alors l'objectif de l'UE équivaut à une réduction de 15%, contre 17% pour les Etats-Unis. En d'autres termes, les Européens ont déjà réduit leurs émissions de façon significative depuis 1990, et par conséquent, leur nouvel objectif ne sera pas un si grand sacrifice.

Certes, l'Europe a le mérite d'avoir mis en place des politiques fortes qui ont déjà contribué à réduire ses émissions. Mais une grande partie de son succès antérieur à 2005 peut être mis sur le compte de l'effondrement de l'Europe de l'Est, de la destruction des syndicats miniers britanniques par Margaret Thatcher, et d'une croissance démographique plus basse. Quand tous les facteurs sont pris en compte, la différence entre l'Europe et les Etats-Unis est significative mais marginale.

La troisième raison de l'opposition internationale au projet américain est plus subtile. Beaucoup estiment que si les Etats-Unis adoptent des objectifs plus ambitieux pour 2020, d'autres pays, comme la Chine, leur emboîteront le pas. Cet effet de levier pourrait, en principe, multiplier les bénéfices climatiques d'un effort plus grand des Etats-Unis. En réalité, la Chine et d'autres pays dans la même position baseront leurs politiques avant tout sur leurs intérêts économiques, sécuritaires et de qualité de l'air, autant que sur le degré d'aide financière qu'ils peuvent attendre d'autres pays.

Conséquences

Certes, les objectifs pour 2020 ont une grande importance. Si les Etats-Unis ne faisaient rien pour réduire leurs émissions au cours des dix prochaines années, puis essayaient d'atteindre leur objectif pour 2030, les réductions nécessaires seraient alors si spectaculaires et perturbatrices qu'elles ne seraient jamais votées. Voilà pourquoi il nous faut un plan qui débute maintenant et s'intensifie avec le temps. En effet, les modèles économiques de la loi Waxman-Markey montrent que le chemin tracé vers 2020 permettra de réaliser les objectifs de 2030 et 2050.

Dans un monde idéal, les Etats-Unis agiraient plus vite. Mais des réductions plus radicales pour 2020 — et une différence de 1 ppm à 3 ppm dans l'atmosphère — ne sont pas une nécessité. Insister sur ce sujet pourrait avoir pour conséquence la précipitation d'accords internationaux, ou un retour de bâton aux Etats-Unis d'une telle ampleur que la loi sur le réchauffement climatique n'y serait jamais votée. Et ce serait cela, le véritable drame écologique.

Michael Levi

Traduit par Bérangère Viennot

Image de Une: Le président américain Barack Obama en visite au Centre DeSoto de la prochaine génération d'énergie solaire, en Arcadie . REUTERS/Jim Young

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