France

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Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 26.04.2017 à 12 h 57

Le second tour Macron-Le Pen matérialise sous la forme d'un duel un clivage aux manifestations multiples, qui concurrence l'opposition gauche-droite depuis plus de vingt ans.

Forsaken Fotos / Emoji via Flickr CC License By.

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«Il existe un débat qui, de manière déconcertante pour les politiques, traverse souvent les frontières politiques traditionnelles, et qui oppose l'ouverture à la fermeture, lançait Tony Blair en 2006, quelques mois avant de quitter le 10, Downing Street. Voulons-nous affronter les défis des sociétés les plus ouvertes, ou bâtir des défenses contre eux?»

Une décennie plus tard, l'ancien Premier ministre britannique ne doit pas être trop dépaysé en contemplant les candidats du second tour de la présidentielle française. L'une se proclame «ni droite, ni gauche». L’autre, flatté quand on le compare à Blair, emprunte à la première sa politique économique et à la seconde ses positions progressistes et de libéralisme culturel. Les lieutenants de l'une en appellent à la reconstitution au sein d'un «front patriote» de la coalition qui avait rejeté le traité européen en 2005. L'autre, dont la sociologie électorale ressemble à celle du «oui» d'il y a une décennie, se campe en «candidat d’une France ouverte, ennemi du nationalisme».

On l’a beaucoup lu lors de cette campagne: l’opposition entre les électeurs d’Emmanuel Macron et ceux de Marine Le Pen déjoue en partie la partition classique de la vie politique française entre la gauche et la droite. Le chercheur Josep Colomer affirmait en janvier qu'une telle affiche de second tour «mettrait en scène un affrontement entre les mondialistes européistes et les populistes nationalistes de manière plus parfaite que n'importe quelle autre grande élection.»

Il agrémentait cette prédiction d'un des petits schémas à deux axes (gauche/droite, mondialiste/protectionniste) qui ont fait florès sur les timelines de politologues ces derniers mois.

Source: Josep Colomer

Le chercheur Jean Chiche du Cevipof, spécialiste de l'analyse statistique du vote, que nous avions rencontré peu avant le premier tour, explique en ces termes l’avènement de ce nouveau clivage:

«Au début des années 2000, on a vu émerger pour la première fois comme clivage majeur, avant même le clivage gauche / droite, un clivage qu’on a appelé ouvert / fermé, mais qui en fait était plutôt un clivage gagnants / perdants de la mondialisation, pro-européen / anti-européen –parce que mis dans des situations économiques de précarité.»

C’est en effet la construction européenne qui a servi de révélateur privilégié du clivage en constitution en France. En particulier les référendums de 1992 sur le traité de Maastricht et de 2005 sur le traité constitutionnel européen, qui ont déchiré successivement les deux familles politiques: plutôt la droite parlementaire en 1992, autour de la thématique de l'abandon de souveraineté, plutôt la gauche en 2005, autour de l'«Europe sociale».

Entretemps, la campagne présidentielle de 1995 avait aussi éclairé les bouleversements du clivage gauche-droite, entre les déchirements de la droite, dont témoignaient la dénonciation par Philippe Séguin d'un «véritable Munich social», et la captation par le FN d'un tiers du vote ouvrier, conduisant certains chercheurs à parler d'un «gaucho-lepénisme» ou «ouvriéro-lepénisme».

L’avènement d’un «bloc bourgeois»

Dans un livre publié en mars dernier, L’illusion du bloc bourgeois, les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini avancent que, pour continuer à gouverner tout en ayant renoncé à répondre aux attentes des classes populaires, de plus en plus hostiles à la globalisation économique, les partis politiques doivent remplacer cette base qui fait défaut par un nouveau bloc électoral. Dans cette perspective, les auteurs décrivent comment une alliance des gagnants de la mondialisation tente de se constituer en France avec comme enjeu central la poursuite de la construction européenne. C’est ce qu'ils nomment «le bloc bourgeois», qui constituerait une «unité sociologique autour des classes éduquées et aisées» autour de la nécessité de réformes économiques libérales pour s’adapter à la mondialisation.

Les auteurs expliquent sur quelle alliance sociale ce «bloc bourgeois» est fondé. Il s’agit d’une part des sociaux-libéraux, un électorat qui se positionne au centre-gauche:

«Une classe urbaine (39% de ses membres résident dans des grandes villes), économiquement aisée, composée pour une grande partie par des cadres (49%) et qui regarde comme des questions prioritaires les inégalités sociales et la formation des jeunes. Cette classe, favorable aux réformes néolibérales même si elle trouve leur rythme trop rapide, représentait 9% de l’électorat en 2012».

Une autre classe bourgeoise, économiquement aisée, plus conservatrice sur le plan des valeurs mais plus enthousiaste sur les réformes économiques libérales, se rapproche de la première par son vote «Oui» au référendum de 2005.

«Globalement, poursuivent ces économistes, un compromis entre ces deux classes –fondé sur la poursuite de la construction européenne et l’emploi des ressources publiques à la formation des jeunes et au maintien de la compétitivité des entreprises– apparaît tout à fait envisageable, l’obstacle majeur demeurant l’autopositionnement très différent sur l’axe droite-gauche; mais si l’offre politique se restructurait autour du thème européen, ces deux classes se retrouveraient assez spontanément alliées.»

Dans ce petit livre qui paraît sous certains aspects prophétique, les auteurs mesurent avec une grande justesse le poids de cet électorat parmi les votants en France. Avec 9% pour les premiers (plutôt de centre-gauche) et 13% pour les seconds (plutôt de droite), on obtient un peu moins d’un quart de l’électorat… soit environ le score d’Emmanuel Macron au soir du premier tour de l’élection présidentielle. Comme le confirme Jean Chiche, «l’électorat de Macron est un électorat de cadres supérieurs, habitant les grandes villes et très cultivé. C’est cet électorat un peu volatil qui tantôt va voter PS, tantôt va voter Vert», et s’est finalement trouvé un représentant.

Les «Bienvenue» contre les «Dehors»: une couverture du magazine anglais libéral The Economist, en pointe dans la promotion du nouveau clivage ouvert/fermé.

Sédentaires contre mobiles

Si les deux économistes qui ont théorisé le bloc bourgeois réfléchissent aux nouveaux clivages en termes économiques, Jean Chiche rappelle que ce clivage est constitué par ailleurs d’une forte dimension culturelle.

«C’est un clivage assez classique qui est fondé sur l’ouverture aux autres, à l’identité, favorable à l’immigration et au libéralisme culturel. Avec en opposition des gens qui sont beaucoup plus fermés, qui sont totalement anti-immigrés et particulièrement anti-islam, qui sont anti-européens, opposés à la mondialisation, pour qui il faut remettre des frontières, plus d’autorité et réintroduire la peine de mort.»

En France, l'une des traductions les plus célèbres –et les plus controversées– de cette tentative d'alliance du libéralisme économique avec une composante culturelle «ouverte» date de 2011: il s'agissait d'une note du think tank proche du PS Terra Nova, qui proposait aux partis de gauche de faire le deuil du vote populaire, désormais trop décalé par rapport aux valeurs (sur le multiculturalisme, les moeurs, l'acceptation de l'homosexualité, la séparation des rôles entre hommes et femmes, etc.), pour lui préférer une coalition d'électeurs inspirée de la stratégie Obama, regroupant jeunes, femmes, membres des minorités et diplômés urbains.

C'est aussi sur cette dimension culturelle qu'insiste fortement le journaliste britannique David Goodhart dans un livre sorti au printemps, The Road to Somewhere. The Populist Revolt and the Future of Politics. Pour lui, le Brexit comme l'élection de Trump ont révélé l'existence de deux nouveaux blocs dans la société, les «N'importe où» (Anywhere) et les «Quelque part» (Somewhere). Soit d'un côté, les électeurs les plus diplômés (où exam-passing classes), mobiles géographiquement et «progressistes» sociétalement, dont la partie la plus émergée est consituée des «villageois globaux». Et, de l'autre, des électeurs davantage attachés à leur communauté d'origine et aux valeurs traditionnelles (famille, nation), parfois inquiet face au multiculturalisme, sans forcément rejeter toute évolution de la société –même si c'est le cas pour les plus radicaux d'entre eux, l'aile «autoritariste» de ce bloc.

Pour Goodhart, la question de l'identité est centrale à ce nouveau clivage car les uns ont une identité «acquise», les autres une identité «imposée»: outre-Manche, les opinions des électeurs sur le féminisme ou l'immigration prédisaient ainsi davantage leur vote sur l'Europe que leur opinion sur le capitalisme... Dans cette perspective, le niveau de diplôme constitue le déterminant central du vote: lors de la présidentielle américaine, le vote par diplôme semblait ainsi nettement plus clivé que le vote par niveau de revenu. En France, le 23 avril, 30% des électeurs détenant une licence ou plus ont voté Macron. À l'inverse, Marine Le Pen obtient ses meilleurs scores parmi les perdants de la compétition scolaire, alors qu'elle peine à séduire parmi les «premiers de la classe».

Source: Ipsos Sopra-Steria.

Société de mobilité et société de places

La mobilité, cette fois-ci professionnelle, est également au cœur d'une autre formulation de ce nouveau clivage, qu'on doit au chercheur en sciences politiques Vincent Martigny dans un texte sur Emmanuel Macron:

«Le débat pour savoir si Emmanuel Macron est de droite ou de gauche est l’illustration que le commentaire politique manque de vocabulaire. [...] Cette catégorisation échoue à traduire un clivage profond, dans lequel l’ex-ministre de l’Économie occupe une position marquée, et qui plonge au cœur de l’imaginaire français: celui qui oppose la société de mobilité à la société de places.»

Pour lui, Macron affiche une «vision sociale cohérente», celle «d'une société où des individus libérés de positions sociales figées évoluent dans des structures souples, dynamiques, affranchies de réglementations trop lourdes». Vision qui vient s'opposer à une société «où l'harmonie collective dépend de la possibilité pour chacun de disposer d'un emploi stable, digne, rattaché à des droits, qui lui permette de construire, dans son temps libre, une vie équilibrée. Elle est aussi, et c'est là où le bât blesse, la France qui a porté la gauche au pouvoir en 1981, en 1997 et en 2012».

Dans une perspective assez proche, le spécialiste des questions sociales Denis Maillard a constaté, dans une tribune publiée sur Slate.fr, à quel point le rapport au travail des électeurs risquait de peser dans leur appartenance à l'un des camps en présence, à mesure que l'économie française s'est adaptée à la mondialisation. Une France du «front office» qui «vit le travail sous l’angle de l’épanouissement et de la libération», opposé à une France du «back office», composée de citoyens qui «vivent leur travail de manière contrainte. Souvent moins diplômés, plus liés aux lieux et aux infrastructures dont ils dépendent pour travailler, ils ont pour la plupart d’entre eux le sentiment d'être invisibles et, pourtant, d'être ceux qui font “tenir” la société, qui font qu'elle se poursuit malgré tout. Ils savent le besoin qu’on a d’eux et le peu de reconnaissance qu’ils en obtiennent.»

«On est donc en présence de deux France modernes qui vivent une réalité identique mais sous des angles différents, poursuit Denis Maillard. Elles apparaissent inextricablement liées puisque l’une travaille secrètement à l’épanouissement de l’autre: la France du ressentiment contre celle de l’assentiment à la société de service».

Entre «épanouissement» et «ressentiment», un sondage «jour du vote» d'Ipsos Sopra-Steria montre d'ailleurs que 35% de ceux qui pensent que, par rapport à leur génération, la jeune génération vivra «mieux», ont voté Macron, et seulement 15% Le Pen. Dans une note récente, le Cevipof écrivait que «le vote Front national n’est plus celui des classes populaires, mais des classes malheureuses. La France pessimiste vote FN, la France optimiste vote Macron».

Deux France qui s'éloignent

La traduction géographique de ce nouveau clivage fait l’objet d’intenses débats. Selon le géographe Jacques Lévy, on peut repérer, dès les scrutins des années 1990, une distribution particulière du vote des partisans de l’intégration européenne et, plus généralement, de l’ouverture et, inversement, une carte du vote contestataire ou «tribunicien». Cette géographie évolue en fonction d’un gradient d’urbanité, c’est à dire de la densité de population et de la diversité. Dans cette géographie schématique du nouvel ordre politique, les centres votent «ouvert» et les périphéries choisissent la fermeture. Ou, dans la terminologie d'un dossier du magazine britannique The Economist, ceux qui veulent construire des ponts s'opposent à ceux qui veulent construire des barrages et remonter les pont-levis au plus vite.

Lors des élections européennes de 2014, nous avions constaté la persistance de ce clivage géographique entre des centres europhiles et des périphéries dans lesquelles le vote souverainiste ou contestataire de la construction européenne, de droite comme de gauche, s’exprimait plus fortement.

Scores d'EELV (à gauche) et des centristes (UDI et MoDem, à droite) aux élections européennes de 2014. Cartes: Joël Gombin.

On a à nouveau, lors de cette présidentielle 2017, observé, par exemple, un clivage fort entre les plus petites communes et les plus grandes: là où, en 1995, Jean-Marie Le Pen recueillait 15% des voix au plan national et 14,6% dans les villes de plus de 50.000 habitants, sa fille est passée à un score global de 21,3% mais seulement... 13,8% dans les villes de plus de 50.000 habitants. Dans l'intervalle, son score a explosé dans les petites communes: il frôle désormais les 27% dans celles de moins de 1.000 habitants.

Des constats qui rejoignent celui d'une large ouverture des grandes villes, notamment les «idéopôles», à un double libéralisme, économique mais aussi culturel, qui penche aujourd'hui fortement à gauche. En 1988, Chirac, battu de huit points au second tour de la présidentielle, réussissait quand même à l'emporter dans seize des 50 plus grandes villes de France; en 2012, Sarkozy, battu d'un peu plus de trois points seulement, n'avait lui réussi à arriver devant Hollande que dans dix des cinquante plus grandes villes de métropole, toutes situées dans la région Paca ou en région parisienne. Le succès au premier tour d'Emmanuel Macron, arrivé largement en tête dans les grandes villes les plus aisées (Paris, Lyon, Nantes, Bordeaux...), confirme que la France des winners s'est choisie un nouveau visage pour l'incarner.

Le bloc «fermé» est encore divisé

Il ne faut pas croire que ces nouveaux clivages soient totalement consolidés et aient entièrement remplacé le clivage gauche-droite: la preuve en est d'ailleurs que les chercheurs qui construisent des représentations graphiques du nouvel espace politique maintiennent systématiquement, en plus d'un axe ouvert-fermé, l'axe classique gauche-droite. Cet axe, et le «front républicain» qui rejette le FN hors du champ des possibles, reste structurant dans la vie politique française: la meilleure illustration est que l'électorat de Jean-Luc Mélenchon, pourtant étiqueté «nationaliste», penche majoritairement vers Macron et ne serait prêt que pour une toute petite fraction à voter Le Pen. Comme si le duel du 7 mai n'opposait pas seulement l'«ouvert» au «fermé» mais, beaucoup plus classiquement, un candidat de centre gauche à une candidate de la droite la plus dure; ou le candidat du «front républicain» à celui d'un parti encore considéré par une majorité d'électeurs comme un danger pour la République.

L'ironie de cette nouvelle opposition politique est donc qu'un «bloc bourgeois» est en constitution du côté des autoproclamés «ouverts», tandis que les «fermés» sont loin de former une alliance cohérente: le souverainisme partagé par une partie de la gauche et par le FN ne peut à l’heure actuelle suffire à dépasser le clivage gauche-droite traditionnel.

Face à cette incapacité du bloc opposé à la forme actuelle de construction européenne à se fédérer, le bloc bourgeois minoritaire peut-il gagner? Oui, estiment Bruno Amable et Stefano Palombarini, car même si une majorité des classes populaires rejettent ce consensus, elles s’abstiennent beaucoup plus lors des élections, ce qui «accroît mécaniquement le poids des classes bourgeoises sur le résultat du vote.» Par ailleurs, «le bloc bourgeois fait […] face à plusieurs possibilités d’élargissement: il peut, sans remettre en cause le compromis européiste et néolibéral qui le fonde, s’ouvrir soit vers la “gauche”, en marquant l’accent sur sa dimension culturellement progressiste, soit vers la “droite”, en durcissant les politiques sur l’immigration et la protection sociale». Une stratégie qui ressemble à s'y méprendre au macronisme, doctrine encore en gestation, ouverte à tous les vents.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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