France

Une élection à nulle autre pareille

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 24.04.2017 à 16 h 00

Le clivage droite-gauche ne rend plus compte de la complexité de la demande politique exprimée par les Français et le futur président devra composer avec une société dont on ne cesse de décrire la ou les fractures. Pour surmonter ces fractures, il faudrait réussir à enclencher dans le pays une réelle dynamique

Eric FEFERBERG / AFP

Eric FEFERBERG / AFP

L’avait-on assez annoncé? Ce serait une élection à nulle autre pareille. Elle l’est, en effet! Avec, dans le grand remue-ménage qu’est devenue la scène politique française, une bonne nouvelle: la première place d’Emmanuel Macron! Parce qu’il incarne la version positive de l’aspiration au renouvellement de la vie publique, dont on a pu mesurer cette fois la puissance. On peut lui savoir gré de représenter l’ambition, qui mérite d’être toujours renouvelée, d’une France ouverte, accueillante, qui recèle suffisamment de force et d’énergie pour redonner au pays confiance dans son propre avenir. Emmanuel Macron a aussi le mérite d’avoir compris ce que nous devons à l’Union européenne, à savoir que celle-ci est notre meilleure arme pour faire face au défi géostratégique du siècle et en même temps que le statu quo n’est plus à l’ordre du jour.

L'indépendance du candidat en tête

Nous étions, pour cette élection, sous le regard du reste du monde. La place accordée au premier tour à Emmanuel Macron a logiquement été vue comme un signe positif dans l’ensemble des démocraties dites occidentales,  message d’une France qui se pose en rempart contre la vague populiste et protectionniste déjà à l’œuvre aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Au passage, réjouissons-nous que le score d’Emmanuel Macron ne doive rien ni à Vladimir Poutine, ni à Donald Trump. C’est un gage d’indépendance plus convaincant que les discours des trois représentants du parti pro-Poutine qui étaient en concurrence (Le Pen, Fillon, Mélenchon).

Sur le plan intérieur, tout nouveau venu qu’il soit – quelle trajectoire hallucinante, un an seulement après le lancement de son mouvement «en marche»!-, Emmanuel Macron n’en renoue pas moins avec l’une des vieilles et meilleures recettes de la politique française qui nous va si bien: le changement dans la continuité!

Ceci explique peut-être cela: le clivage droite-gauche ne rend plus compte de la complexité de la demande politique exprimée par les Français. Celle-ci emprunte à l’une et à l’autre, de façon inédite et souvent difficile à saisir. Exemple: les Français sont critiques de l’Union européenne telle qu’elle fonctionne, ce qui a alimenté la dominante souverainiste de la campagne; mais ils ne veulent pas lâcher ce qu’ils considèrent comme un acquis, à savoir l’euro. Conviction qu’a défendue Emmanuel Macron. L’offre politique a donc beaucoup de mal à s’ajuster. Et c’est ainsi qu’Emmanuel Macron peut prétendre «en même temps», selon son expression favorite, emprunter à la droite et à la gauche.

Il offre enfin la garantie de celui qui ne propose pas, une énième fois, au gré de chaque alternance, de détricoter la France. Il s’appuie sur le socle existant (y compris donc une part du bilan de François Hollande) et il propose d’améliorer, de fluidifier, de faciliter, etc. Avec lui, on change (surtout les têtes) mais on ne prend pas de risques.

En revanche, son score du premier tour montre la persistance de sa fragilité: un peu moins de 24%, c’est faible, très faible (Sarkozy était à plus de 30% en 2007, Hollande à plus de 28% en 2012, l’un et l’autre avec des participations plus élevées). Cela montre qu’Emmanuel Macron n’a pas vraiment réussi à susciter autour de lui une adhésion et un appétit suffisants. Mais qu’il est davantage le réceptacle d’un vote par défaut.

Venus de la droite, les orphelins de la candidature d’Alain Juppé; venu de la gauche, le noyau dur de l’électorat de François Hollande; avec le centre historique de François Bayrou comme trait d’union. Et plus encore au second tour, Emmanuel Macron bénéficiera d’un vote obligé, pour qui veut éviter la victoire de l’extrême droite. Ceci posera problème au moment de gouverner et ne garantit en rien que les candidats d’«En marche», comme l’espère Emmanuel Macron, pourront constituer une ossature suffisamment forte pour constituer et ordonner, à l’Assemblée nationale, une majorité présidentielle. Mais cette question se posera au soir du second tour, si Emmanuel Macron l’emporte.

Record du score du FN

En face, il y a Marine Le Pen, dont le résultat est à la fois historique - près de 7 millions de voix - et décevant pour sa famille politique. Les enquêtes d’opinion l’avaient installée plus haut en début de campagne, peut-être même en route pour les 30%. Elle a reculé tout au long de sa campagne, montrant sans doute ainsi son incapacité à convaincre qu’elle pouvait assumer le poste de président de la République. S’agissant du vote Le Pen, dont le ressort profond et permanent reste le refus de l’immigration et une mécanique qui consiste, en face de chaque problème, à proposer non pas une solution mais un bouc-émissaire, qu’il s’agisse de l’Europe ou de l’immigré, nous ne devrions pas avoir besoin de recourir à l’idée d’un front républicain. La raison raisonnante devrait suffire. Et notamment celle-ci: l’axe du dispositif qu’elle propose est la sortie de l’euro. Celle-ci aurait mécaniquement deux conséquences: pour les particuliers, titulaires d’une assurance-vie - ils sont légion en France -, cela signifierait automatiquement la fonte de leur épargne comme neige au soleil; pour le pays lui-même, dont la dette est en euros et largement diffusée hors des frontières, le renchérissement serait immédiat et placerait la France, ni plus ni moins, dans la situation dans laquelle se trouvait la Grèce! On ne saurait proposer mieux … Mais je passe sur la bénédiction que Marine Le Pen est allée chercher à Moscou près de Vladimir Poutine ou la capacité qu’elle a de s’aligner systématiquement sur les positions de ceux qui, tels Bachar el Assad ou Donald Trump, n’ont pas précisément vocation à nous faciliter la tâche.

Elle bénéficie cette fois, pour reprendre une notion chère à Georges Marchais, de la «complicité objective» de Jean-Luc Mélenchon. Lui aussi, au soir du premier tour, est revenu aux fondamentaux de l’extrême gauche, à savoir que le réformiste, le «social traitre» est plus sûrement combattu que l’extrême droite elle-même. Ce dernier devrait pourtant savoir qu’une bonne part de ses voix ne lui appartient pas et est venue directement d’un transfert rendu possible par la calamiteuse campagne de Benoit Hamon. Ce dernier récolte ce qu’avec les frondeurs il avait semé: une sanction implacable contre une stratégie qui a consisté, tout au long du quinquennat de François Hollande, à prétendre que la politique conduite n’avait rien à voir avec la gauche, laquelle était aux yeux de Benoit Hamon et des frondeurs mieux représentée par les écologistes et par Jean-Luc Mélenchon. Le résultat est évidemment un désastre.

Quant à François Fillon, il porte l’entière responsabilité de l’échec de son camp. Sans doute plus difficile à vivre que pendant les cinq ans du mandat de François Hollande. La droite s’est crue promise à une alternance automatique: il lui suffisait de se présenter pour gagner. C’était sans compter avec les primaires, qui, comme dans le cas de la gauche, ont valorisé un noyau dur partisan et non le meilleur candidat possible pour rassembler le pays. En outre, face à une situation qui rendait François Fillon inéligible, la droite a été victime de l’obstination de ce dernier et de la faiblesse d’Alain Juppé qui, au moment décisif, a renoncé à bousculer un scénario qui, pourtant, conduisait à la défaite.

Toutefois, l’élimination des deux partis qui avaient pris l’habitude d’alterner au pouvoir n’aura pas les mêmes conséquences pour la gauche et la droite. Pour la gauche, hier structurée autour du parti socialiste, l’enjeu principal est celui de la survie de sa fraction réformiste et social-démocrate. Elle a été absente du scrutin parce qu’elle ne pouvait pas être représentée par Benoit Hamon (lequel, ne l’oublions pas, avait proposé de censurer le gouvernement de Manuel Valls) et parce qu’elle est niée par Emmanuel Macron qui prétend s’y substituer. Tout dépendra de sa capacité à se structurer; et, si elle y réussit, à la possibilité qu’elle aura ou non de constituer une force suffisante pour s’allier éventuellement avec Emmanuel Macron.

Pour la droite, l’équation est plus simple. Si elle reste groupée – et nul doute que Nicolas Sarkozy va s’y employer - elle peut avoir l’espoir de constituer demain à l’Assemblée nationale le groupe de députés le plus important.

Mais, quoi qu’il en soit, le futur président devra composer avec une société dont on ne cesse de décrire la ou les fractures. Fracture est-ouest, puisque l’on trouve les scores les plus élevés pour Marine Le Pen au nord, à l’est et dans le sud-est, tandis que le sud-ouest, le centre, l’ouest et l’ile de France donnent la préférence à Emmanuel Macron. Et fracture, la plus importante sans doute, sociologique celle-là: à plus de 50% les Français dits «CSP+», c’est-à-dire aisés, éduqués et classes moyennes diplômées, ont voté pour Emmanuel Macron et François Fillon. Tandis que les Français dits «CSP-»,  classes moyennes moins éduquées, moins rémunérées et catégories pauvres, auxquelles il faut ajouter les jeunes, ont voté majoritairement pour Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon.

Pour surmonter ces fractures, il faudrait réussir à enclencher dans le pays une réelle dynamique. Comme toujours, lorsque les marges de manœuvre font défaut, il faut récréer celles-ci par un surcroit d’ambition. C’est vrai sur la scène européenne. Il faudrait que cela le devienne sur la scène intérieure. Sans oublier, au-delà de tous les commentaires qui peuvent être faits, que le commandement de base en politique est bien toujours d’obtenir des résultats. Or, si l’on regarde les préoccupations des Français, elles sont encore aujourd’hui, malgré le terrorisme, dominées par un impératif: faire reculer le chômage! CQFD.

Jean-Marie Colombani
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