Culture

Vous avez zappé le générique de «Girls»? Dommage, tout était dedans

Elodie Palasse-Leroux, mis à jour le 29.04.2017 à 15 h 42

En sept secondes à l'écran, cette pépite offrait un concentré de l'ambiance à venir. Une capsule aussi géniale qu'irritante, à l'image de la série dont HBO vient de diffuser le dernier épisode.

"Une voix d'une génération" résumée en sept secondes d'écran et cinq lettres (Copyright HBO)

Au début, ils ont tâtonné, explorant des directions variées: pourquoi pas une introduction choc, inspirée d'une scène de Requiem for a Dream, ses protagonistes en plein trip? Ou encore un montage d'images furtives plongeant dans un quotidien banal et proche: dans l'intimité d'un appartement à Brooklyn, un évier bouché, des tartines et du café, quelqu'un qui se brosse les dents?

Lena Dunham, auteure et directrice de la série dans laquelle elle joue également, souhaitait créer une identité visuelle qui serait à la fois mature, pas trop féminine, et qui rendrait de façon réaliste cet «espace bizarre et intime» qu'elle allait explorer avec Girls.

Les pistes sont trop éloignées les unes des autres et ne convainquent pas. Howard Nourmand, directeur artistique de l'agence de design Grand Jeté, doit trouver le moyen de lire dans les pensées de la créatrice de la série. Il demande des références visuelles à sa cliente, de n'importe quelle nature –avec pour seul critère et dénominateur commun son instinct.

Pas comme les autres

Le créateur du générique et du logo de Girls est un homme. Il ne vit pas à Brooklyn, mais à Los Angeles. Pourtant, il va comprendre la démarche et les attentes de Dunham et trouver la formule parfaite. Et ce générique qui a failli être un peu banal, avec un goût de déjà vu, s'est imposé dans son unicité, bizarre et inédit. Comme la série qu'il introduit.

Dunham avait cité l'art déco en référence, pour son élégante sobriété; Nourmand développe l'idée en allant chercher une typographie plus moderniste, Neutraface –en hommage à l'architecte Richard Neutra. Le logo sera simple mais fort: cinq majuscules qui occuperont toute la largeur de l'écran. Il imagine des dizaines de cartes qui serviront de base à l'équipe de production; Lena Dunham, son associée Jenni Konner et Judd Apatow les déclineront en coloris variés, faisant parfois remplacer la police –façon pixels, en kanji (l’inénarrable épopée de Shoshanna au Japon), ou le fond (fleuri, façon Liberty, à l'occasion du mariage de Marnie).

Il ne colle à aucun code, finalement. Le générique le plus culotté des années 2010 dure sept secondes, ne compte que cinq lettres et il est la plupart du temps statique. Un contrepied à la sophistication de moyens déployés par d'autres, tout comme la série cassera les codes en vigueur dans l'industrie, ira à l'encontre des canons de beautés hollywoodiens, fascinera d'autres générations que celle qu'elle présente (les Millenials) et donnera toujours l'impression d'être là où on ne l'attend pas, faisant jaillir ses vérités comme un diable d'une boîte.

Tape à l'œil

Le générique affiche souvent des couleurs criardes, piochant volontiers dans le spectre de celles qui agressent un peu l'œil. Non, la série n'est pas non plus toujours esthétique, loin s'en faut: Lena Dunham se présente elle-même comme le «rat de laboratoire» de sa propre expérience, exposant régulièrement sa nudité dodue et tatouée (même dans les bonnes critiques, explique-t-elle, elle était dans le meilleur des cas présentée comme «grassouillette», «dotée d'un embonpoint», «en surpoids»).

La costumière veille à ce que les vêtements ne soient jamais trop seyants. Hannah est toujours chiffonnée, la Marnie trop apprêtée des débuts s'entend demander si elle est «une de ces Real Housewives» et la naïve Shoshanna a emprunté le jogging Juicy Couture rose de Paris Hilton.

Pire encore que le jogging rose: les scènes de sexe sont moches. Non seulement il y a du poil non apprivoisé, du bourrelet et de la cellulite, mais les expériences sont souvent glauques, maladroites voire désastreuses. Elles ne mettent ni les physiques ni les egos en valeur.

«En un sens, toutes les scènes de sexe dans la série sont un reproche à l'industrie du porno», confie Dunham au Los Angeles Times pour expliquer l'ultra-réalisme parfois inconfortable des scènes de sexe.

No Future

«Si le générique avait été trop calibré, trop parfait, trop assorti, il aurait en quelque sorte perdu son âme. Si vous faites choses de travers mais que vous le faites avec autorité, les gens vous croiront

Le graphisme pur et choc du générique évoque aussi la revendication brandie par Lena Dunham: ses héroïnes ne sont pas vraiment des adultes (donc pas encore des femmes), elles explorent la liberté d'occuper leur vingtaine à foirer un maximum d'expériences. C'est à travers ces erreurs de parcours qu'elles deviendront grandes.

Girls est un manifeste punk qui emprunte aux Riot Grrrls des années 1990 et à Helen Gurley Brown, la frondeuse qui avait scandalisé l'Amérique puritaine en 1962 en publiant son ouvrage Sex & the Single Girl, dans lequel elle incitait les femmes à rester des «Girls» et être seules maîtresses de leur choix sexuels («A good girl goes to heaven. A bad girl goes everywhere»).

Lena Dunham a justement dédicacé son livre, Not That Kind of Girl, à Helen Gurley Brown, décédée l'année où Girls faisait ses débuts sur nos écrans.

Jessa déclare d'ailleurs, au début de la série alors que les parents d'Hannah décident de lui couper les vivres pour qu'elle apprenne à voler de ses propres ailes, que le mode de vie expérimental de cette dernière devrait «compter comme du travail», élevant du coup l'anarchie et le chaos de leur vie de twentysomethings au rang de dogme.

Dans HBO's Girls: Questions of Gender, Politics, and Millennial Angst, les auteures Betty Kaklamanidou et Margaret Tally évoquent l'importance du choix de la musique décrite comme «pop/punk» dans une scène où Hannah prend de la coke pour la première fois, dans un cadre glauque à souhait : le «I don't care, I love it» du groupe féminin Icona Pop est le miroir de l'expérience d'Elijah et d'Hannah. Anarchie, cynisme, liberté; ils se foutent des responsabilités et espèrent même les conséquences les plus hasardeuses puisque ce sont elles qui feront l'encre des récits autobiographiques d'Hannah.

Toxic Girls

Le premier épisode de Girls est diffusé par HBO le 15 avril 2012. Comme son héroïne, Hannah Horvath, Lena Dunham devient «peut-être pas la voix de [sa] génération, mais une voix d'une génération». Hannah, Marnie et Jessa ont 24 ans, se sont rencontrées à l'Oberlin College (un des dix plus coûteux des États-Unis) et tentent l'aventure à Brooklyn. Shoshanna, la cousine de la Jessa, est leur cadette de quelques années.

Comme le logo qui clignote pendant le générique, elles sont irritantes, s'imposent sans crier gare, bousculent les idées reçues, choquent, déçoivent et fascinent.

Le personnage de Ray (joué par Alex Karpovsky) est considéré comme une sorte de soupape par Dunham, Konner et Apatow: endossant le rôle de la voix du téléspectateur insupporté par le comportement immature, narcissique de ces donzelles trop gâtées et qui ne reculent jamais devant le ridicule de leurs théories fumeuses et comportements aléatoires.

Nombreux ont rêvé d'être à sa place pour clouer le bec d'Hannah de cette tortueuse tirade: «Pourquoi tu ne mettrais pas juste une miette de compassion humaine de base sur ce muffin sans beurre de détachement sociopathique? Pour savoir quel goût ça a.» («Why don't you place just one crumb of basic human compassion on this fat-free muffin of sociopathic detachment? See how it tastes.»)

Comme un bobo purulent

 

Oui, Girls a quelque chose de ces vidéos d'extractions de points noirs qui ont tant de succès ou ce bobo purulent sur votre genou dont vous grattiez la croûte: c'est repoussant et fascinant à la fois. Comme ce générique un peu agressif, les personnages de la série sont à gifler tant on les trouve égocentriques, contradictoires, gâtées, exigeantes, fuyantes, irresponsables.

Ian Servantes résume la situation en une question: pourquoi regarde-t-il Girls alors qu'il en déteste chaque personnage? On ne s'identifie pas aux personnages mais la toxicité des relations qui les lient nous parle. D'après Servantes, c'est le nœud de la fascination.

Seule Shoshanna échappe à sa moulinette. De toutes les Girls, elle s'avère celle qu'on voit le moins à l'écran: elle a donc moins le temps d'agacer. L'avant-dernier épisode a ceci de jubilatoire qu'il impose une Shosh impériale, en colère, assumée, affirmée mais dépourvue de la douce naïveté qui provoquait l'hilarité (inoubliable «I may be deflowered but I'm not devalued») –et, triste cliché, entrée «dans le rang» puisque nouvellement fiancée, au grand dam d'Hannah, enceinte et toujours aussi paumée, qui n'était ni au courant ni invitée à la soirée.

Les Girls qui parlent aux «boys» de plus de 40 ans

Dans la communauté design, le générique et son logo sont parfois jugés trop «facile», amateurs, pas crédibles, mal ficelés. Comme en écho à la série, qui se voit reprocher sa partialité, son manque de réalisme, son népotisme (parmi les reproches courants, les quatre filles semblent plutôt financièrement à l'aise, issues d'un milieu bourgeois et l'équilibre ethnique du casting laisse franchement à désirer).

Nourmand défend sa création: comme la série, le générique est déstabilisant car il est frais, nouveau, inattendu, pas convenu. Et contre toute attente, la légende Girls se construit sur des bases qui peuvent sembler contradictoire; une série qui parle de Millenials et s'adresse aux Millenials? Des «filles» qui parlent à d'autres filles? Pas vraiment.

«Bien que j'admire Lena Dunham [], je pense que sa série, c'est de la merde», assène la journaliste Talia Koren. Pour cette new-yorkaise dans la vingtaine, «Girls est une série immonde, surestimée, qui parle de gens affreux qui font des trucs affreux les uns aux autres. Girls, c'est la série que les Millenials adore détester. [] Elle se plante tellement en essayant d'être réaliste que les moments de drame larmoyant de l'émission “Bachelor” paraissent convaincants à côté!»

Les chiffres semblent donner raison à Talia Koren. L'âge moyen du fan de Girls qui regarde chaque nouvel épisode sur HBO? Quarante-trois ans, rapportait Vulture en 2012. Et c'est un homme (56% d'hommes contre 44% de femmes, à l'exception du visionnage à la demande où la tranche des femmes de 18 à 49 ans l'emporte. Soit, à titre de comparaison, une audience plus féminine que celle de Boardwalk Empire mais moins que True Blood). Difficile en revanche de savoir qui regarde en streaming –HBO étant une chaîne payante, les Millenials sont certainement nombreux à regarder chaque épisode en ligne après sa diffusion.

Si au niveau des audiences, les chiffres officiels n'ont pas forcément augmenté au fil des saisons, le final de Girls a réuni près de 740.000 téléspectateurs aux États-Unis. Pas loin du record de la série, qui a fidélisé depuis 2012 toute une communauté et celle-ci s'exprime, parfois avec véhémence, sur les réseaux sociaux. De janvier à avril 2017, lors de la diffusion de la sixième et dernière saison, Girls a suscité 1.005.702 posts sur Instagram, Twitter, Google+ et Tumblr, selon l'entreprise ListenFirst Media. Pour Big Little Lies, regardé par deux fois plus téléspectateurs sur HBO, ce chiffre dépasse à peine les 270.000. Réaliste ou pas, Girls est un culte qui entretient sa propre légende et dont l'intérêt n'a fait que croître. En fait, plus les personnages deviennent monstrueux et barrés, plus le culte grandit.

Côte à côte

On s'attendrait à le voir se parer de paillettes, ce logo, tant il est parfois girly. Il ne faut pas s'y tromper: les fleurettes Liberty de l'épisode du mariage de Marnie ne faisaient qu'annoncer la débandade attendue. Car quand tout semble trop rose dans Girls, la situation tourne rapidement au rosse: dans «Beach House» (saison 3), les quatre filles profitent d'une escapade au sein d'un charmant (et cossu) cottage de Long Island pour se lancer des vérités effilées comme des couteaux de boucher. Pour Marnie, organisatrice de ce week-end, c'est l'occasion de «prouver à tout le monde via Instagram qu'on peut encore s'éclater en bande.» Quelque chose va éclater, en effet. Comment leur relation a-t-elle pu résister trois saisons de plus?

La fin de Girls était annoncée par son générique multiple, une infinité de cartes qui venaient rappeler le chemin parcouru non pas ensemble mais côte à côte. Car ces filles-là n'étaient déjà plus amies depuis longtemps. Nul besoin de visionner les six saisons pour en avoir le cœur net: aucune des quatre n'était réellement là pour les autres.

La soirée des fiançailles de Shoshanna aurait pu être le tout dernier épisode plutôt que l'avant-dernier. Celui dans lequel, enfin, ces quatre nombrilistes désormais presque trentenaires ont compris qu'il était temps d'arrêter de faire semblant d'être amies. Savoureuse ironie, c'est l'héroïne la moins pourvue de méchanceté qui joue la mauvaise reine et tranche dans le vif avec froideur.

Une happy end eut été de mauvais goût. Espérons que le trio Dunham/Konner/Apatow (qui envisage une suite sur grand écran) ne soit pas tenté par un prequel sur le campus d'Oberlin College, quand les filles étaient vraiment des Girls et peut-être même amies.

Elodie Palasse-Leroux
Elodie Palasse-Leroux (67 articles)
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