France

Le PS ruiné par son ex et par son meilleur coup d'un soir

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 24.04.2017 à 15 h 02

Pendant cinquante ans, le «parti d'Épinay» a connu une relation orageuse avec la gauche radicale. Pendant trente ans, il a hésité à demander en mariage les centristes. Dimanche soir, les deux l'ont pris en étau et l'ont ramené à un de ses plus bas niveaux sous la Ve République.

Benoît Hamon en campagne à Château-Chinon, le 7 avril 2017. JEFF PACHOUD / AFP.

Benoît Hamon en campagne à Château-Chinon, le 7 avril 2017. JEFF PACHOUD / AFP.

Un jour de déprime électorale, au printemps 1992, François Mitterrand lança à son futur biographe Jean Lacouture: «À moins de 18%, on meurt...» Un quart de siècle plus tard, Benoît Hamon, candidat du PS à la présidentielle, a recueilli 6,35% des voix au premier tour, faisant à peine mieux que le pire score de sa formation dans ce scrutin, les 5,01% de Gaston Defferre en 1969. Quelques jours avant le premier tour, le toujours inventif premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis prévenait qu'il ne faudrait tirer «aucune conclusion» d'un scrutin «tellement atypique», mais il y en a pourtant une qui saute aux yeux: celle d'un parti pris en étau entre ses deux supplétifs, ceux qui faisaient ses majorités et ses victoires aux élections. D'un parti ruiné par son ex, la gauche radicale, avec qui il a connu une relation «Je t'aime, moi non plus» pendant cinquante ans, et par son coup d'un soir favori depuis trente ans, les centristes.

Pour comprendre cette prise en étau diabolique, il faut remonter à 1969, justement. Cette année-là, la candidature de Gaston Defferre est coincée entre celle du communiste Jacques Duclos (21,3%), qui anime la campagne de sa verve, et celle du candidat de centre-droit, le président du Sénat et chef de l'État par intérim Alain Poher (23,3%). Ça vous rappelle quelque chose? François Mitterrand, lui, a flairé le mauvais coup et passé son tour, quatre ans après avoir hissé la gauche à 45% face au général de Gaulle avec une stratégie d'alliance avec les communistes. Deux ans plus tard, en juin 1971, le même Mitterrand prend le contrôle du PS au congrès d'Épinay sur cette même ligne d'union avec les communistes, refusant la solution prônée par certains de «l'alliance avec un certain nombre de familles politiques libérales, en considérant qu'il y a à lutter contre un danger fasciste et contre un danger communiste».

Le «parti d'Épinay» est né, sur une double logique: gagner en unissant la gauche, gagner en étant la première force de gauche. Ou, pour le dire autrement: pour faire gagner la gauche, le PS doit siphonner en partie ses partenaires. Le 28 juin 1972, l'encre du programme commun de gouvernement signé avec les communistes et les radicaux à peine sèche, Mitterrand s'envole pour Vienne, où il va s'expliquer devant ses collègues européens de l'Internationale socialiste, qui voient d'un mauvais œil son alliance avec le PC. Et affirme clairement son but, celui de chasser sur le terrain de son partenaire:

«Notre objectif fondamental, c'est de refaire un grand parti socialiste sur le terrain occupé par le PCF lui-même afin de faire la démonstration que, sur les cinq millions d'électeurs communistes, trois millions peuvent voter socialiste.»

Le programme commun est sur le point de s'avérer pour les communistes, selon le mot d'un autre biographe de Mitterrand, le britannique Philip Short, une «étreinte empoisonnée». Dès 1976, le PS devient le premier parti de France et, malgré la rupture du programme commun à l'automne 1977, va gagner sur tous les tableaux: l'alliance avec le PC impulse une dynamique d'union à la gauche, avec la pratique du désistement réciproque en faveur du mieux placé, mais transforme aussi le PS en vote «naturel» de gauche pour les déçus ou allergiques au communisme, en ces années où les événements internationaux (dissidences en URSS, invasion de l'Afghanistan...) commencent à le condamner à un lent déclin.

«Au fil des années, écrit le directeur de Libération Serge July en 1986, plus le PS devenait puissant et plus il devenait une garantie crédible pour des électeurs qui cherchaient depuis des lustres à résoudre cette quadrature du cercle bien française: comment être à la fois de gauche et anticommuniste.»

En 1981, Mitterrand n'est plus le candidat d'union de la gauche face à Giscard mais, paradoxalement, la désunion et les critiques communistes le servent, alimentant le vote utile en sa faveur au premier tour, et le recentrant pour le second. Le voilà premier président socialiste de la Ve République.

«Par trois fois, l'histoire a hésité»

«L'union est un combat», ont un jour lancé les communistes. Une fois la gauche au pouvoir, l'union combative entre le PS et le PCF va prendre plusieurs formes: soutien et participation au gouvernement de 1981 à 1984, soutien très critique sans participation de 1984 à 1986 puis de 1988 à 1993. Le déclin des communistes, qui ne recueillent plus que 11% aux européennes de 1984, où ils sont talonnés par le FN, condamne le PS à regarder sur sa droite pour conquérir l'Élysée. À l'hiver 1984, quatre militants du PS encore inconnus du grand public publient un texte invitant leur parti, face à l'échec de l'union de la gauche, à «proposer un consensus stratégique entre tous les courants démocratiques du pays», allant au-delà «du clivage gauche-droite»: ils s'appellent Jean-Michel Gaillard, Jean-Pierre Mignard, Jean-Yves Le Drian et François Hollande.

C'est le retour de la tentation centriste: celle de la «Troisième Force» entre socialistes et démocrates-chrétiens de la IVe République, celle, aussi, de la mystérieuse candidature d'un «Monsieur X», appelée de ses vœux à l'automne 1963 par le magazine L'Express pour unir socialistes et modérés. Mais cette tentation, si compliquée dans une Ve République fondée sur le clivage gauche-droite, va voir, à chaque fois, le PS mettre prudemment un orteil dans l'eau avant de revenir sur le rivage. Comme l'écrivent Daniel Cohn-Bendit et le journaliste Hervé Algalarrondo dans un récent ouvrage, Et si on arrêtait les conneries. Plaidoyer pour une révolution politique, «par trois fois, l'histoire a hésité».

En 1988, après la réélection triomphale de François Mitterrand par plus de 54% des voix sur un programme très modéré, des parlementaires conseillent au président de la République de ne pas dissoudre l'Assemblée nationale mais de laisser la majorité sortante de droite imploser: ils lui proposent des ralliements substantiels du centre-droit en échange du retour de la proportionnelle. Désireux d'exploiter sa victoire, François Mitterrand choisit finalement de dissoudre et, ce faisant, ressoude les blocs de gauche et de droite face à face. Fin 1994, Jacques Delors, annoncé candidat à l'Élysée sur une ouverture vers le centre, refuse finalement l'obstacle, convaincu qu'il n'a pas les moyens politiques de mener la campagne qu'il désire.

La dissolution décidée par Jacques Chirac en 1997 et le pouvoir de nuisance du FN vont ensuite ramener par surprise le PS au pouvoir sur une alliance à gauche, la «gauche plurielle» usinée par Jean-Christophe Cambadélis. Beaucoup de rose socialiste, un peu de rouge communiste, un peu de vert écolo, une pincée de radicaux et de républicanisme... Une coalition qui repose moins sur une base programmatique qu'électorale, et n'exclut pas la liberté de parole... ni même de candidature: en 2002, tous les partis, désireux de se compter, présentent un candidat au premier tour de la présidentielle, et Lionel Jospin est éliminé par Jean-Marie Le Pen.

Double ironie de l'histoire

La gauche, malgré ses succès aux élections locales, sort durablement affaiblie de cette séquence. À nouveau, sa boussole s'affole. Quelques jours avant le premier tour de la présidentielle 2007, Michel Rocard lâche dans Le Monde que «rien d'essentiel ne sépare plus les socialistes et les centristes». La gauche, toutes tendances confondues, plafonne à 36,5%, à peine plus que Nicolas Sarkozy seul. François Bayrou, avec plus de 18,5% des voix, détient la clef du scrutin. Quinze jours de flirt dans l'entre-deux-tours, un débat inédit sur BFMTV et Ségolène Royal qui affirme avoir rendu visite à Bayrou chez lui pour lui proposer Matignon, qui l'a éconduit par peur des médias... «Comme un amoureux qui craint la panne», commentera-t-elle. La panne, ou la réaction d'un PS où la perspective d'une telle alliance révulse... La relation laissera quelques fruits (les électeurs MoDem contribueront largement, par antisarkozysme, à l'élection de députés PS aux législatives qui suivent) mais aucune union durable.

Cinq ans plus tard, Bayrou, dont le score a été amputé de moitié, annonce qu'à titre personnel, il votera Hollande face à Sarkozy... et est récompensé par le maintien d'une candidate PS face à lui, Nathalie Chabanne, dans sa circonscription du Béarn, le nouveau président ne souhaitant pas s'opposer à la direction du PS. Une députée qui a depuis rejoint les rangs des frondeurs... Par une ironie ultime de l'histoire, c'est le ralliement de ce même Bayrou à Emmanuel Macron, qu'il avait pourtant tant critiqué, qui a contribué à camper l'ancien ministre de l'Économie comme une alternative crédible au milieu de l'hiver. L'autre ironie, bien sûr, est de voir ce grand admirateur de François Mitterrand qu'est Jean-Luc Mélenchon siphonner l'autre moitié du réservoir du PS: le même Mélenchon pour qui, là aussi, l'union était avant tout un combat, lui qui avait appelé à voter François Hollande quelques semaines après l'avoir traité de «capitaine de pédalo», puis avait refusé, avec le Front de gauche, tout soutien ou entrée au gouvernement.

Pendant cinquante ans, le PS a compté, alternativement ou simultanément, sur la gauche radicale et les centristes pour gagner des élections. Il l'a fait en adoptant des programmes ou des politiques qui rendaient de plus en plus difficile un accord avec la première, et sans pousser jusqu'à la formalisation d'une alliance ses contacts avec les seconds. Le 23 avril, ce grand écart s'est transformé en double étau: selon un sondage Harris Interactive effectué le jour du vote, un tiers des électeurs de Mélenchon et 45% des électeurs de Macron dimanche avaient voté Hollande au premier tour en 2012. Les socialistes ont donc trouvé la preuve provisoire, près d'un demi-siècle après la prophétie de Mitterrand, qu'il était possible d'imaginer un grand parti centriste sur le terrain occupé par le PS, et que, sur les dix millions d'électeurs socialistes, trois millions peuvent voter communiste. Cette fois-ci, c'est eux qu'une «étreinte empoisonnée» a étouffé.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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