France

Pourquoi cette aigreur de Mélenchon, au soir de sa plus belle campagne?

Claude Askolovitch, mis à jour le 25.04.2017 à 11 h 01

Mélenchon, en 2017, gagnerait à relire le Mélenchon de 2002: celui qui savait qu'il fallait faire barrage au Front National, qui écrivait «Le vote d'extrême droite doit être réduit au minimum par nos propres forces.»

23 avril 2017 Bertrand Guay / AFP

23 avril 2017 Bertrand Guay / AFP

À quoi pense Jean-Luc Mélenchon quand, au soir de sa plus belle campagne, il ne veut pas différencier un républicain bourgeois d’une candidate d’extrême droite? Quelque chose d’étrange émane de ces propos, le soir de sa défaite, lui qui sait l’Histoire et semble l’ignorer. Avant même de dire sa fierté du «beau peuple de France» et l’amour des siens, il expose une aigreur dérangeante. «Médiacrates et oligarques jubilent», dit-il, comme si rien ne comptait que cela: la victoire d’un système contre lui, qui voulait le renverser. Il s’agit bien des media et des riches, quand l’extrême droite, une nouvelle fois, regarde l’Elysée? Et pourtant si. La suite est saisissante. Mélenchon ne prononce pas les noms de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron, mais explique, sourdement, que rien d’essentiel ne les sépare, deux marionnettes d’un théâtre factice.

«Médiacrates et oligarques jubilent. Rien n’est si beau pour eux qu’un second tour entre deux candidats qui approuvent et veulent prolonger, les deux, les institutions actuelles, qui n’expriment aucune prise de conscience écologique sur les périls qui pèsent sur la civilisation eux-même et qui, les deux, comptent s’en prendre aux acquis sociaux les plus élémentaires du pays.»

Revirement

Macron et Le Pen, renvoyés au même enfer antisocial et politique, irresponsables face à la disparition possible de l’humanité. À cette aune, évidemment… Pour choisir entre ces semblables, Mélenchon s’en remet à son peuple insoumis, qui se prononcera sur la plateforme du mouvement. Voilà une modestie basiste arrangeante, pour celui qui ne veut pas dire son choix. Tout ceci est étrange, quand on se souvient de Mélenchon, pendant les débats de cette présidentielle, rejetant Le Pen mais estimant Macron, jusque dans leurs divergences? Quelque chose s’est noué, qui peut venir de la fin de campagne, de trop de coups reçus, de la déception? Face à Macron, Mélenchon aurait voulu, lui, incarner le rejet des libéraux, et ressent le succès relatif de Le Pen comme une avanie? La psychologie se mêle à la politique. Mélenchon, ayant vu disparaître la social-démocratie qu’il avait tant détestée, voit renaître sa modération duplice dans le sourire de Macron, et constate que lepenisme surnage, que le duo des dupes se poursuit: l’extrême droite est l’excuse des trahisons sociales.

On parle de l’extrême droite, enfin, et du Front national dont, jadis, Mélenchon souhaitait l’interdiction!

On connait cela. Du déjà-vu. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’un homme de la «vraie gauche» décide de ne pas arbitrer entre ses vainqueurs. En 1969, le communiste Duclos, glorieux de ses 21% mais frustré d’avoir échoué à la porte du second tour, avait renvoyé dos à dos, dans une formule apocryphe, «bonnet blanc et blanc bonnet», le droitier Pompidou et le centriste Poher. On pouvait admettre que la droite et le centre se ressemblaient, même si les démocrates au coeur tendre, hostiles à la Ve république, s’attristaient. Mais si Macron est éventuellement un Poher à la mine fraiche, européen et modéré, Marine Le Pen n’est pas le cultivé Pompidou. On parle de l’extrême droite, enfin, et du Front national dont, jadis, Mélenchon souhaitait l’interdiction! Contre les «fachos», de toute éternité des gauches, on serre les rangs et l’on fait bloc, en attendant de reprendre les autres combats?

Tristes démons, curieuses ambitions

Cette banalité, Mélenchon la refuse. Historiquement, elle aussi peut s’expliquer. Mélenchon, désormais insoumis, après avoir été socialiste et mitterrandiste, a trouvé dans son histoire antérieure de quoi nourrir son évitement. Il fut, bien jeune, trotskiste, adepte des révolutions absolues, et ce courant a pu pécher par absurdité au plus noir de l’Histoire.

 

Effectivement, ni Roosevelt ni Hitler ne libéreraient la classe ouvrière. Mais il y avait entre eux le sang, la haine, simplement l’humanité

Le 22 juin 1944, quelques jours après le débarquement des alliés en Normandie,  le journal trotskiste clandestin «La Vérité» titre pour sa honte durable: «Ils se valent», et explicite: «En réalité, la libération de Roosevelt vaut tout autant que le socialisme de Hitler.» Ces quelques mots resteront au débit des révolutionnaires, quand les staliniens, leurs frères ennemis, peuplent la résistance et sèment les martyrs. Obsédés par une lecture «de classe», les plus fervents des révolutionnaires avaient raté la simplicité du fascisme, que le «Vieux», Trotski lui-même, avait compris avant de mourir. Effectivement, ni Roosevelt ni Hitler ne libéreraient la classe ouvrière. Mais il y avait entre eux le sang, la haine, simplement l’humanité.

Toutes choses égales par ailleurs, et ceci posé que Marine Le Pen n’est pas Hitler ni des ses émules, Mélenchon est, ce mois d’avril 2017, un trotskiste borné de 1944, qui rate l’essentiel. Quel que soit l’état des forces productives et du capitalisme, l’extrême droite qui vise migrants, immigrés et musulmanes voilées, n’est pas le centrisme bienveillant de Macron… A la première, si l’on est Mélenchon, on oppose un refus spontané. Au second, une opposition résolue. On ne s’abrite pas derrière la volonté des militants et autres arguties. Sauf à être possédé par soi-même, ses tristes démons, et de curieuses ambitions.

Le 21 avril 2002, Lionel Jospin, socialiste et ci-devant trotskiste, comme Mélenchon, et son mentor au gouvernement, était battu par Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle, et en égarait son sens des priorités. Il ergotait, les jours suivant, se refusait à appeler à voter Chirac contre Le Pen… L’humiliation rencontrait chez lui un trotskisme pas guéri, et une logique; Le Pen n’avait aucune chance. Mais Jospin en abimait sa stature, et son intégrité. Mélenchon, son ministre de l’enseignement professionnel, n’avait pas hésité, en termes bellement dialectiques dans une tribune accordée au journal «Le Monde», vantant les mérites du «bulletin Chirac»:

«Le vote d'extrême droite doit être réduit au minimum par nos propres forces. Quelle conscience de gauche peut accepter de compter sur le voisin pour sauvegarder l'essentiel parce que l'effort lui paraît indigne de soi? Ne pas faire son devoir républicain en raison de la nausée que nous donne le moyen d'action, c'est prendre un risque collectif sans commune mesure avec l'inconvénient individuel.»

Mélenchon, en 2017, gagnerait à relire le Mélenchon de 2002? Mais l’homme a changé, et les temps aussi. Estime-t-il, Marine Le Pen ayant dédiabolisé sa famille, que le FN ne vient plus du fascisme? Pense-t-il que parler du fascisme est un luxe illusoire, qui détourne des vrais combats? Il serait bon qu’il le dise, mais alors, comment se différencier d’une Le Pen ou d’un Philippot, quand, comme elle, comme lui, on voue aux gémonies l’Europe libérale et ses austérités? Mélenchon pense-t-il, tactiquement, que les colères qu'il a agrégées, ses fervents qui voyaient en lui le prophète d’une libération républicaine, détestent à ce point le système et ses ayant droits, qu’ils ne le suivraient pas, s’il leur demandait, par simple décence, de s’opposer au Front par un «bulletin de vote Macron»? Croit-il alors, que les colères convergent et aura-t-il été un apprenti sorcier, un Robespierre innocent, qui a trop tonné et ne sait plus canaliser ses foudres? Se sentirait-il sali de participer à un front républicain contre un parti qui nie tous les combats de son existence? Déteste-t-il plus le sourire de Macron que le rictus frontiste? Son peuple est-il cousin du peuple du Front national?

Dire cela, le supposer même, est une injure; envers ses électeurs et envers Mélenchon, que l’auteur de ces lignes connaît depuis si longtemps. Mélanger l’insoumission et le frontisme est une rhétorique de nantis, d’apeurés, d’égoïsme social; c’est entendu, et on n’en peut douter. Mais alors, pourquoi ce «ils se valent», pourquoi cette aigreur, au soir de sa plus belle campagne, pourquoi cette tartufferie basiste de la «consultation des militants», comme si lui, Jean-Luc Mélenchon, n’avait plus d’opinion ni de discernement? Comme s’il voulait, à toute force, nous transformer tous en «médiacrates et oligarques», comme s’il demandait l’opprobre et l’incompréhension des démocrates sincères, pour construire on ne sait quoi, sur on ne sait quel dégoût?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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