France

Les exclus du vote: «C'est un scandale de voir que l'on peut être privé de sa voix»

Robin Panfili, mis à jour le 24.04.2017 à 13 h 56

Plusieurs millions de Français étaient mal-inscrits ou non-inscrits pour le premier tour de l'élection présidentielle. Ce 23 avril 2017, nombre d'entre eux l'ont appris au tout dernier moment.

Dans un bureau de vote à Strasbourg, le 23 avril 2017 | Frederick Florin/AFP

Dans un bureau de vote à Strasbourg, le 23 avril 2017 | Frederick Florin/AFP

Parmi les quarante-cinq millions de Français en droit de voter, près de douze millions sont mal-inscrits ou non-inscrits sur les listes, note L'Express. Les Français les plus touchés sont les jeunes. Au total, dans cette tranche de population (20-30 ans), on estime à 40% la proportion de mal-inscrits, des électeurs n'étant pas inscrits dans un bureau de vote de leur commune ou de leur quartier, et 10% celle de non-inscrits. Un jeune sur deux est concerné.

Et, ce 23 avril 2017, à Strasbourg, c'est presque 17.000 personnes qui n'ont pas pu voter, découvrant au dernier moment qu'ils avaient été radiés des listes électorales sans en avoir été prévenus par courrier. D'après Le Monde, d'autres villes sont aussi concernées: Nancy, Clichy ou encore La Queue-en-Brie.

Par l'intermédiaire d'un appel à témoignages, nous vous avons demandé à des électeurs qui n'ont pas pu voter ce qu'ils avaient ressenti, dans leur bureau de vote, au moment où ils ont appris qu'ils ne pouvaient pas voter. Même s'ils avaient effectué toutes les démarches administratives en ce sens. Depuis Toulouse, Lyon, Rennes, Joinville-le-Pont, Marseille, Anglade, Lille, Poitiers, Juziers, Bangkok, Amsterdam, Varsovie ou Londres, voici une sélection de vos témoignages.

Vous n'avez pas pu voter et vous voulez nous faire part de votre témoignage?
Écrivez-nous ici.

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Témoignages reçus le 24 avril, au lendemain du premier tour

Sarah, 22 ans

Électrice indécise, à Crest (Drôme)

«Ma mairie n'a pas reçu ma procuration, déposée six jours avant le premier tour. Je me sens honteuse de ne pas avoir pu voter. C'était ma première élection présidentielle, et c'est autant un droit qu'un devoir pour moi de voter. Je me suis battue durant toute l'après-midi avec une administration qui ne sait prendre ses responsabilités. J'ai été renvoyé de service en service, de commissariat à d'autres administrations qui ont toutes échoué à me faire comprendre ce qui s'est passé. J'ai eu la chance d'avoir des ami(es) et une famille qui m'ont soutenue parce que, cela peut paraître démesuré, mais j'ai réellement perdue pied face à l'incapacité de voter. Ce n'est pas la fin du monde, certe, mais ça ne devrait pas être légal. J'ai le droit de voter, j'ai fait ma part du travail en demandant ma procuration et me refuser le droit de vote est une atteinte à ma liberté et à mon intégrité.»

Lucie, 27 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon, à Paris (Île-de-France) 

«J'ai réalisé les démarches à temps pour être inscrite sur les listes et j'ai reçu confirmation de la réception de mon dossier, mais je n'ai jamais vu la couleur de ma carte électorale. À la sortie du bureau de vote, des larmes de déception, mêlées de colère, me sont montées aux yeux. Un grand sentiment d'injustice, teinté de culpabilité. Et s'il ne manquait qu'une voix? Qu'ai-je mal fait dans ma démarche? En voyant l'issue des élections et en lisant que plusieurs millions de Français se sont eux aussi vus priver de leur droit et de leur voix ne reste que la colère.»

Elisabeth, 29 ans

Électrice de Benoît Hamon, à Paris (Île-de-France)

«J'étais en déplacement à l'étranger. J'avais donc fait une procuration a une amie inscrite dans la même ville que moi. Dimanche, elle m'a appelée et pour me dire que la mairie ne l'a pas reçue, et donc qu'elle ne peut pas voter pour moi. Je me sens terriblement frustrée de ne pas avoir pu faire entendre ma voix, surtout que j'ai fait la queue longtemps au commissariat, que j'ai dû faire des démarches qui m'ont pris de l'énergie, du temps, et que, pour moi, voter est très très important. C'est le seul levier que nous avons. Je suis très déçue.»

Arnaud, 25 ans

Électeur de François Fillon votant à New York (États-Unis)

«J'ai été très déçu d'apprendre que ma procuration n'était jamais arrivée jusqu'à mon bureau de vote, malgré tous les efforts que j'avais fourni afin d'être en mesure de voter. J'ai eu l'impression d'avoir été privé de mon vote sans raison valable.»

Christelle, 41 ans

Électrice votant à Nice (Alpes-Maritimes)

«J'ai été radiée des listes électorales suite à mon déménagement. Je n'ai pas fait de changement d'adresse mais j'avais signalé lors des dernières élections régionales ma nouvelle adresse à mon ancien bureau de vote. La mairie m'aurait soit disant prévenu mais le courrier à été envoyé à mon ancienne adresse... donc je n'ai rien reçu. C'est d'une violence inouïe, un couperet qui vous prive d'un de vos droits de citoyen le plus important. J'ai 41 ans et j'ai toujours voté, c'est kafkaïen.»

Matthieu, 28 ans 

Électeur de Jean-Luc Mélenchon, à Arthemonay (Drôme)

«Ma procuration n'est pas arrivée à ma mairie. Je suis extrêmement déçu, surtout quand je vois le résultat aujourd'hui. J'ai le sentiment de ne pas avoir fait mon droit et d'avoir abandonné la France.»

Océane, 18 ans

Électrice de François Fillon, à Biot (Alpes-Maritimes)

«J'ai reçu un document de la mairie me disant que mes 18 ans étant passés, sauf avis contraire de ma part, je serai inscrite de manière automatique sur les listes électorales de ma commune. Arrivée au bureau de vote, on m'informe que ce n'est pas le cas. Je me suis sentie exclue de mes droits citoyens. Certains osent parler du taux d'absentéisme des jeunes sans même savoir ce qu'il se passe. Je ne pense pas être la seule à avoir reçu ce document d'inscription automatique et de ne finalement pas être inscrite sur les listes pour la présidentielle. Je trouve ça révoltant.»

Esclarmonde*, 40 ans

Électrice indécise, à Poitiers (Vienne)

«Au moment de l’identification, au bureau de vote, avant de voter, on m’a annoncé que je ne figurais pas sur la liste des électeurs. Sueur froide. J’ai été radiée sans sommation, sans appel téléphonique parce que trois fois de suite les cartes qu’ils m’envoyaient ne me sont pas parvenues. Je suis en colère. Révoltée et en colère. En colère devant cette énième preuve du dysfonctionnement d’un système devenu trop compliqué à gérer et qui a effacé l’humain. L’administration française a ôté leur citoyenneté à des milliers de personnes aujourd’hui. Au-delà d’être grave d’un point de vue personnel, il me semble que c’est grave par rapport à ce que ça raconte de la société dans laquelle on vit.»

Florine, 22 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon, à Bergerac (Dordogne)

«Ma procuration n'a pas été prise en compte. C'est injuste. J'ai pleuré toute la journée, ce matin [23 avril 2017, le jour du scrutin], en apprenant la nouvelle, et ce soir en prenant connaissance des résultats. Une partie de moi se dit: “On aurait pu changer la donne”».

 

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Témoignages reçus le 23 avril, au soir du premier tour

Mathilde, 24 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon, à Pouydesseaux (Landes)

«J'ai effectué ma procuration auprès du consulat de Venise, en Italie, six mois à l'avance, mais elle n'est pas arrivée jusqu'à mon bureau de vote à Pouydesseaux (Landes). C'est une immense frustration. Je ressens un sentiment d'injustice face à cette impossibilité de voter, alors que j'avais fait toutes les démarches, plusieurs mois à l'avance, pour être sûre que tout fonctionne.»

Maylis, 35 ans

Électrice d'Emmanuel Macron, à Paris (Île-de-France)

«J'ai rempli mon dossier en ligne le 30 décembre [la veille de la date limite d'inscription], j'ai reçu une confirmation pour me dire qu'il était bien en cours de validation... Mais je n'ai jamais reçu ma carte électorale alors que nombre de Français en ont reçu deux... Ils auraient pû m'en prêter une, les radasses. Je suis déçue parce que j'avais très peur d'avoir un duel Fillon-Le Pen au second tour. Et parce qu'on m'a appris que voter est un devoir civique.»

Marie, 24 ans

Électrice de Benoît Hamon, à Bangkok (Thaïlande)

«Je devais voter à Bangkok, mais je n'ai pu le faire finalement. En cause? Faire trois heures de queue, en plein soleil, alors qu'il faisait 38 degrés. Je suis déçue.»

Inès, 22 ans

Électrice d'Emmanuel Macron, à la Garenne-Colombes (Hauts-de-Seine)

«Je devais être inscrite automatiquement après mon recensement. Je n'ai su qu'une fois au bureau de vote que ce n'était pas le cas. En me rendant à la mairie, on m'a dit que cela aurait dû être le cas, mais que cela ne l'était pas, et que je pourrai pas voter au second tour. J'ai un sentiment de déception, de frustration, mais aussi un sentiment d'exclusion.»

Mona, 21 ans

Électrice de Benoît Hamon votant à Angers (Maine-et-Loire)

«Ma procuration n'est pas arrivée à temps. Je suis déçue car c'est ma première élection présidentielle. J'ai milité pour que les gens aillent voter et fassent entendre leur voix. Je suis dégoûtée de l'administration qui annonce que les procurations peuvent être réalisées jusqu'à la veille de l'élection alors que même trois jours plus tôt, elles n'arrivent pas.»

Anthony, 28 ans

Électeur d'Emmanuel Macron votant à Strasbourg (Bas-Rhin)

«Je vis à Paris, j'ai fait 500 kilomètres pour aller voter à Strasbourg car je n'ai pas eu le temps de faire ma procuration. Tout cela pour découvrir que j'avais été radié des listes électorales: pas de mail, pas de coup de téléphone. Seulement des courriers à mon ancienne adresse que je n'ai forcément pas reçu. Je ne pourrai voter ni au second tour ni aux législatives. J'ai le sentiment de subir cette élection pour une raison stupide.»

Bunny, 23 ans

Électeur indécis votant à Tel Aviv (Israël)

«À Tel Aviv, il y avait trop de monde, trop de monde qui faisait la queue. À 18h45, les fonctionnaires ont renvoyés chez eux les dernières personnes qui faisaient la queue. Je regrette cette injustice.»

Hanna, 24 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon à Noyon (Oise)

«J'ai su le jour de l'élection, le 23 avrul, à 17 heures, que ma procuration n'avait pas été prise en compte. Pas de mise en garde avant ça, je trouve cela profondément injuste. J'avais très envie de voter, j'ai l'impression que mon droit civique basique m'a été nié, je suis à la fois triste et scandalisée.»

Emily, 20 ans

Électrice de Benoît Hamon à Vence (Alpes-Maritimes)

«J'ai effectué ma demande de procuration mercredi dernier et elle n'est pas arrivée à temps à ma mairie. Je me sens déçue. Je ne sais pas si les résultats auraient été différents si nous avions tous pu voter, mais c'est le fait d'ôter notre voix et de se dire qu'on est impuissant par rapport à cette élection qui blesse. Nous avions la chance de pouvoir nous exprimer et de voter pour nos convictions, même si le résultat n'est pas là. J'aurais bien aimer participer à cet événement qui nous touche tous.»

Léna, 26 ans

Électrice indécise votant à Paris (Île-de-France)

«Ma procuration réalisée auprès du consultat français d'Amsterdam (Pays-Bas) n'a pas été reçue à la mairie de Paris, ni à mon bureau de vote. Déception, soulagement... Je me sens complètement mise à l'écart du système électoral. C'est lorsqu'on est privé d'un droit que l'on se rend vraiment compte de sa valeur.»

Lucile, 27 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis)

«Je n'étais pas inscrite sur la liste du bureau de vote alors que j'avais fait la demande avant le 31 décembre. Je n'ai jamais reçu ma carte d'électeur et ma procuration ne se trouvait pas non plus à mon bureau de vote alors que je l'avais faite il y a deux semaines. C'est une honte! Je suis dégoûtée. J'ai un sentiment de colère, d'injustice et de déception.»

Franck, 36 ans

Électeur de d'Emmanuel Macron votant à Montreal (Canada)

«À Montreal, il y avait trop de monde et trop d'attente [NDLR: les ressortissants français ont dû attendre de longues heures] au bureau de vote. J'étais avec ma fille de cinq ans. Cela n'avait aucun sens, d'autant qu'il faisait frais et qu'il commençait à pleuvoir. Je suis déçu et j'ai le sentiment de ne pas être allé au bout de ma démarche.»

Émilie, 23 ans

Électrice d'Emmanuel Macron, à Annecy (Haute-Savoie)

«Ma mairie n'a pas reçu ma procuration et je n'en ai pas été informée. Je suis déçue. Je me sens flouée et j'ai le sentiment que mes droits ont été bafoués.»

Chloé, 22 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon, à Mondonville (Haute-Garonne)

«La mairie n'a pas reçu la procuration que j'avais réalisée dans le commissariat de ma ville... Je suis extrêmement déçue. C'est la première fois que j'allais pouvoir voter, très impatiente et heureuse que ce soit pour la présidentielle. J'ai beaucoup suivi la campagne, j'étais sûre de mon choix après avoir pris le temps de comparer les programmes. Je me suis investie pour mon candidat [Jean-Luc Mélenchon], je suis même allée au premier meeting de ma vie pour le voir. Je suis très en colère contre l'administration. C'est un scandale de voir que l'on peut être privé de sa voix juste à cause d'un problème d'organisation locale!»

Nicolas, 41 ans

Électeur indécis à Varsovie (Pologne)

«En dépit de ma requête d'être radié des listes de Cracovie (Pologne) pour être inscrit à Varsovie (Pologne) en décembre –j'ai fait la démarche en personne à l'ambassade–, l'état civil n'a pas pris en compte ma demande. On m'a volé ma voix. Je n'ai reçu ni explication, ni excuse de la part de l'ambassade.»

Marie, 25 ans

Électrice de Benoît Hamon à Baie-Mahault (Guadeloupe)

«Ma procuration n'a pas été transmise à mon bureau de vote alors que je l'avais faite trois semaines à l'avance. Je suis scandalisée et très énervée d'avoir été privée de mon droit de vote. J'estime que c'est inadmissible.»

N*, 33 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon à Trun (Orne)

«Mon compagnon et moi avons été radiés des listes électorales de notre ancienne ville après avoir déménagé dans une ville toute proche. Nous n'avons jamais reçu le courrier nous informant de la radiation. Nous sommes extrêmement déçus, à en pleurer. J'ai aussi beaucoup de colère contre cette procédure de radiation que je trouve injuste. Je suis également en colère contre moi-même car si je m'étais tout de suite inscrite sur les listes du nouveau domicile nous n'en serions pas là. Je me sens humiliée, exclue. Et honteuse d'avoir failli à accomplir ce que j'estime être un devoir.»

Julien, 20 ans

Électeur d'Emmanuel Macron, à Toulouse (Haute-Garonne)

«J'ai fait ma procuration une semaine à l'avance, mais le papier n'est pas arrivé à temps au bureau de vote. J'ai un sentiment de culpabilité. J'ai l'impression que le résultat est de ma faute... C'est la première fois de ma vie que je peux pas voter à une élection.»

Julie, 35 ans

Électrice de Jean-Luc Mélenchon, à Corbère (Pyrénées-Orientales)

«J'ai déménagé et je n'ai trouvé personne dans mon ancienne ville, à 200 kilomètres de là, pour faire une procuration. Je trouve ça injuste. Il devrait y avoir un réglement pour ce genre de situations.»

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Robin Panfili
Robin Panfili (180 articles)
Journaliste à Slate.fr
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