Culture

Julianna Margulies: avec les séries comme «The Good Wife», «vous n’avez plus de vie!»

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 23.04.2017 à 14 h 47

La série «The Good Wife» s'est achevée l'an dernier. Et cette série à part, en 22 épisodes par saison, est peut-être l'un des derniers spécimens d'une espèce en voie de disparition. Entretien avec la comédienne Julianna Margulies, héroïne de la série de Michelle et Robert King.

Julianna Margulies dans «The Good Wife»

Julianna Margulies dans «The Good Wife»

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ulianna Margulies, Christine Baranski, Alan Cumming, Josh CharlesArchie Panjabi...) 

Le formidable festival Séries Mania a justement mis The Good Wife à l'honneur en invitant son actrice principale, Julianna Margulies –sacrée deux fois meilleure actrice par les Emmy Awards en 2011 et 2014– pour une carte blanche. À cette occasion je l'ai rencontrée. Elle était aussi élégante et brillante que vous pouvez l'imaginer si vous êtes fan (avec ce même rire étonnamment enroué que dans la série). 

***

Quand The Good Wife s'est terminée, j'étais très triste. J'ai lu des interviews pour me consoler, et dans une interview au New York Times, j'ai lu que Michelle King disait que les séries en 22 épisodes allaient disparaître. Cela m'a rendue encore plus triste. Vous pensez que c'est vrai? Que nous n'aurons plus ces séries-là?

Julianna Margulies: Oui, je pense que le format des séries est en train de changer. Parce que les acteurs refusent désormais de faire autant d’épisodes qu’avant. J’ai eu une conversation avec un directeur de studio récemment qui m’a dit «je n’arrive plus à trouver des talents qui acceptent de faire 22 épisodes par an». Quand Kevin Bacon a fait sa série [The Following] il n’avait signé que pour 15 épisodes, et c’était sur un network*. Viola Davis [How to get away with murder] n’en fait que 15, maximum. Elle n’en ferait pas 22, c'est non.

Pourquoi soudainement plus personne ne veut faire ça? Michelle King disait, comme vous, que ce sont les acteurs qui ne veulent plus tourner autant d'épisodes. 

Parce que c’est une tâche impossible! Vous n’avez plus de vie. Pour moi en tout cas, sur The Good Wife, je faisais des journées impossibles. Il faut que vous soyez maquillée et coiffée avant que l’équipe du tournage n’arrive. Il faut que vous soyez prête à tourner dès qu'ils sont là. Ensuite vous faites votre journée de 14 heures. Et moi j'avais besoin d'avoir tourné une scène pour apprendre les dialogues de la scène suivante, il fallait que j'évacue. Or en rentrant chez moi le soir, il fallait encore que j’apprenne les dialogues du lendemain, ce qui fait encore deux heures de travail supplémentaire.

Après votre journée de 14 heures vous rentrez, vous voulez voir votre famille, mais vous vous dites «oh mon dieu, j’ai encore neuf pages de dialogue à apprendre pour demain!» Il n’y a jamais de repos, ni psychologique ni physique.

Quand il s’agit de faire 10 ou 12 épisodes pour une série, vous pouvez faire comme si vous étiez sur un film: c'est long, mais vous voyez la lumière au bout du tunnel. Sur 20 ou 22 épisodes, c’est très dur, et ça ne laisse aucune place aux changements, aux accidents.

Quel genre d'accidents? 

L’exemple parfait, c’était sur la quatrième ou peut-être la cinquième saison? Je mangeais toujours en choisissant très attentivement les aliments, pour garder un maximum d’énergie. Je mangeais de petites choses: des bâtonnets de carottes, des amandes. Et, un jour, j’avais dix minutes de pause, je cours à ma chambre pour prendre un bâtonnet de carotte, je mords dedans et là je sens une douleur dans ma bouche. Mais je n’y fais pas très attention. Et trois jours plus tard, je vais courir avant d’aller travailler, puis je saute dans ma voiture et là je sens une douleur aiguë, je ne savais pas ce qui m’arrivait! Et j’ai dû me faire opérer. Je m’étais cassé une dent jusqu’à la racine et j’ai dû avoir une greffe de gencive et d’os! Et avec mes 60 points de suture, shootée à la codéine, j’ai quand même dû retourner travailler. Je ne pouvais pas manquer un seul jour de tournage!

Dans The Good Wife avec 

Ceci dit, vous avez fait beaucoup de théâtre. Au théâtre aussi c’est sans arrêt, et il s’agit de maintenir un personnage des mois durant.

Mais au théâtre, c’est le même texte tous les soirs! 

Ceci dit, si je n’avais pas eu mon éducation théâtrale, je ne sais pas si j’aurais pu tenir. Au théâtre, quand vous êtes sur scène, et que vous dites le même texte depuis des mois, vous êtes obligé de trouver une manière de le rendre neuf et différent pour toutes les représentations. À la télévision, beaucoup de comédiens craignent, à force de jouer le même personnage, que cela devienne ennuyeux, complaisant, routinier. Quand vous avez une éducation théâtrale, vous avez cette habitude de chercher le renouveau.

Dans The Good Wife, j'avais des dialogues différents dans chaque épisode. C’était chaque fois une nouvelle affaire pour le personnage d'Alicia. Et j’ai eu une chance folle de travailler sur une série si bien écrite. Je n’imagine pas ce que c’est d’être sur une série de 22 épisodes où l’écriture est mauvaise, et où vous levez les yeux au ciel en lisant le script…

Pour les scénaristes justement, une série en 22 épisodes ça n'a rien à voir avec 10 ou 15. C'est presque comme écrire une nouvelle plutôt qu'un roman.  

Le 22 épisodes, dans les conditions de networks comme CBS, avec des dates de diffusion prévues, c'est très difficile pour les scénaristes. Pas tant pour la comédie (qui est plus rapide à tourner, ce sont des épisodes plus courts) que pour les drames. Robert et Michelle passaient leur temps à écrire. Et il n’y avait pas que l’écriture, il y avait le service juridique de CBS qu’il fallait consulter pour s’assurer qu’on n’allait pas être poursuivis pour un nom ou un autre, un élément de l’intrigue. Ils étaient tout le temps pressés. On tournait et parfois l’épisode était à l’antenne trois semaines plus tard. Nous n’avions pas le droit à l'erreur.

Nous tournions jusqu’à début mai, les scénaristes avaient trois semaines de répit et ils étaient de nouveau au travail! Nous, nous avions deux mois de vacances et ensuite on revenait travailler avec les deux premiers scripts, maximum! Puis tout reprenait. C’est extrêmement difficile de faire saison après saison 22 bons épisodes.

Mais avant c’était la norme. Qu’est-ce qui a changé?

L’arrivée des chaînes du câble. Des séries géniales ont émergé grâce aux chaînes du câble.

Comme HBO, qui fait le plus souvent des séries d’environ 8 à 15 épisodes. Et qui a fait Les Sopranos, dans lesquels vous avez joué!

Les Sopranos, c’était six saisons sur dix ans: ils avaient le temps. Ils n’avaient pas d’obligation. Ils pouvaient dire «le scénario ne marche pas, on va faire une pause et revoir les choses». Ils faisaient ce qu’ils voulaient parce que HBO contrôlait ses propres programmes. Pareil pour Amazon aujourd’hui, Netflix, Hulu, CBS streaming… Ils font ce qu’ils veulent parce qu’ils contrôlent leurs programmes.

Les Sopranos, HBO

Donc c’est un changement industriel qui a aujourd’hui un impact artistique.

Oui, et maintenant les acteurs disent «attendez, c’est possible de faire moins de 20 épisodes? Je vais plutôt faire ça alors!»

Mais, ce que je me dis, c’est que ça peut changer la manière de travailler des comédiens, non? Si vous n’aviez pas eu autant d’épisodes par saison vous n’auriez peut-être pas habité le personnage d’Alicia Florrick de la même façon. Est-ce que ce changement de format ne va pas induire un changement de jeu d’acteurs?

C’est une très bonne question. Parce que je pense que c’était aussi un vrai luxe de faire 22 épisodes. Très difficile et luxueux à la fois. J’ai adoré Alicia, j’ai adoré la jouer et j’étais toujours excitée de lire le prochain épisode, de voir ce qui allait lui arriver, de savoir où elle allait. J’avais le sentiment de pouvoir grandir avec elle. Je n’allais pas simplement tout donner pour une super scène et ensuite tout se terminerait. Je savais que, trois ou quatre épisodes plus loin, cette scène prendrait un nouveau sens, puis encore un autre. On cheminait ensemble.

Mais le changement de format a aussi un impact pour les spectateurs. Quand vous regardez une série en 22 épisodes, c’est effectivement un peu comme si vous lisiez un très bon roman. Vous allez au lit et vous avez hâte de lire un nouveau chapitre. Une série en 22 épisodes, c’est un chapitre par semaine pendant 22 semaines.

Parce que ce changement industriel et artistique correspond aussi à un changement dans notre pratique culturelle: on ne regarde plus une série semaine après semaine, on binge-watche.

Oui et je trouve ça un peu triste. Avec le binge-watching, on étire plus le plaisir comme avant. En ce moment je regarde Borgen avec mon mari. J’adore cette série. Il nous reste quatre épisodes, je ne veux pas que ça se termine! Le soir, je lui dis «ho, j’ai envie de voir la suite, regardons-en encore un». Et je me rends compte qu’il est 23h, et que je dois me lever à 6h. Mon mari me dit «mais attendons demain, profitons-en». Et on en profite davantage. Le lendemain je me lève, je prépare le petit-déjeuner et je pense à l'héroïne, à tous les autres personnages, je me demande ce qui va leur arriver, j’ai le temps de réfléchir.

Ce qui change aussi avec le binge-watching, c'est le collectif. Il y a des années je regardais LA Law. On se retrouvait avec des copains pour regarder ensemble. Maintenant, les gens qui binge-watchent regardent souvent seuls devant leur ordinateur. Et je crois que si la disparition de ce format de 22 épisodes est aussi un peu triste, c'est que ça va avec la disparition de ces moments collectifs.

Mais pour les scénaristes, pour leur créativité, c’est sans doute une bonne chose. Ils ont besoin de temps pour prendre du recul, penser. Nous ne sommes pas des machines. Et puis il y a tellement de séries maintenant, je ne sais pas comment des séries de 22 épisodes pourraient toutes trouver leur place.

Dans Urgences. DR

Parmi ce nombre énorme de séries, on l’a assez dit au cours de la dernière décennie, il y en a désormais plein qui sont incroyablement excitantes, brillantes, novatrices. Quand vous avez commencé Urgences, dans le rôle de Carol Hathaway, c’était tout juste l’aube de cette ère des séries. À l’époque ce n’était pas spécialement cool de travailler à la télé, et c’était beaucoup moins peuplé d’intellectuels. Vous vous sentez moins seule maintenant?

Ho oui! Quand j’ai commencé Urgences –et c’était un phénomène, que l’on ne mesurait pas du tout avant qu’il décolle– il y avait cette étrange déconnexion entre les stars de télé et les stars de cinéma. Par exemple, on allait aux Golden Globes tous les ans (on était nominés tous les ans dans la catégorie œuvre dramatique, et on n’a jamais gagné, ce qui est fou) et les gens de la télé étaient toujours au dernier rang. Théoriquement, ils y sont encore d’ailleurs. Et les stars du cinéma étaient devant et semblaient dire, «c’est nous les stars, vous avez de la chance d’être ici». Mais maintenant, quand vous vous rendez aux Golden Globes, toutes les stars du cinéma ont leur série. Vous êtes dans les rangs du fond pour la télé, mais Kevin Spacey est assis à côté de vous!

Pourquoi étiez-vous déjà à la télé à l'époque, plutôt que dans le cinéma? Vous avez eu du flair?

Pas du tout, je ne savais pas que tout ça serait bouleversé. J’avais 26 ans, j'avais terminé mes études trois ans plus tôt, je faisais du théâtre et j’allais là où il y avait des auditions. J’étais fauchée! Et on m’a filé un boulot. Je ne pensais pas qu’Urgences durerait, puisque je devais mourir dans le pilote. Je ne pensais pas vraiment «faire de la télé». Les choses se sont faites ainsi.  

Graydon Carter, éditeur de Vanity Fair, a écrit un article il y a quelques années, dans lequel il expliquait, qu’avant, les adultes allaient au cinéma pendant que les enfants restaient à la maison à regarder la télé. Maintenant, c’est l’inverse. Je trouve que c’était très pertinent: il y a beaucoup plus de contenus pour adultes, de contenus intellectuels, stimulants, excitants à la télévision.

Vous avez l’air de beaucoup intellectualiser votre travail, plus que ne le font beaucoup d'acteurs et actrices en promotion. Vous n'avez pas l'air tellement coulée dans le moule qui entrave souvent le rapport au langage à Hollywood.

Je le prends comme un compliment! Je pense que c’est mon éducation. Je suis fille de deux intellectuels. Mon père avait fait des études de philosophie. Je viens d’un foyer où la densité intellectuelle est plus importante que la célébrité ou l’argent. Je me sens pleine quand je parle avec des gens plus intelligents que moi. J’adore apprendre. J’essaie toujours de m’améliorer, de toutes les manières possibles. 

Par exemple, une des choses que j’adore depuis que je suis mère, c’est tout ce que j’apprends! Ma mère avait l’habitude de dire qu’elle avait appris davantage de ses enfants que durant toutes ses années à l'université. Je levais les yeux au ciel et je ne la croyais pas… Jusqu’à ce que mon fils de 9 ans vienne me voir l’autre jour pour me parler de Mae Jemison. Je lui demande de qui il s'agit. Il me dit «Maman! C’était la première femme noire à aller dans l’espace!». Et j’ai dit «ha bon?!». Et je me suis sentie tellement mal de ne pas savoir ça. Pourquoi est-ce que je ne sais pas ça?

Mon fils est parti à l’école, j’ai couru à mon ordinateur pour la googler. Et j’ai lu tout ce qu’elle avait fait et j’ai appelé mon mari pour lui dire «Mais qu’est-ce que j’ai fait de ma vie tout ce temps?» Cette femme est physicienne, médecin, astronaute, elle a même joué dans Star Trek! Et elle est encore en vie, et elle enseigne à Dartmouth, l’université où mon père –et mon mari d’ailleurs– ont été élèves.

Et je me suis dit: je ne vivrai jamais assez longtemps pour apprendre tout ce que je veux apprendre et être assouvie.

 

* — Les networks sont les chaînes comme NBC, CBS, ABC, qui se financent grâce à la publicité, et cherchent donc des audiences massives et des contenus souvent plus consensuels. Les chaînes du câble, comme HBO, qui a transformé la télévision, sont payantes, et entretiennent donc un rapport différent à leur audience, à la temporalité, et à l'exigence du contenu proposé Retourner à l'article

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (732 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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