France

Tout ce qu'il faut savoir si vous voulez voter malin

Temps de lecture : 8 min

Voter intelligemment suppose d'abord d'essayer de tirer au clair les diverses motivations de son vote. Il convient ensuite de prendre en compte les sondages en connaissant leurs limites. Sans oublier d'anticiper les dynamiques de fin de campagne qui peuvent se révéler décisives.

SEBASTIEN BOZON / AFP
SEBASTIEN BOZON / AFP

Vote utile ou de conviction? Choix guidé par les sondages ou les ignorant superbement? Les options apparemment binaires qui s'offrent à l'électeur perplexe, en cette fin de campagne présidentielle bigrement atypique, rendent très mal compte de la complexité de l'acte électoral.

Consciemment ou non, chacun d'entre nous est l'objet d'influences et de projections qui interdisent de réduire le vote à de simples considérations utilitaristes ou idéalistes. Prétendre voter de manière intelligente revient surtout à tenter de clarifier les multiples déterminants de son propre choix final. On se limitera ici à quatre formes de recommandations.

1.Combiner diverses motivations de vote

En notre époque d'hyper-individualisme et de sur-information ambiante, le choix électoral de chacun est devenu particulièrement emmêlé. On en viendrait presque à regretter nos ancêtres qui votaient parfois docilement comme le leur recommandait leur patron, leur châtelain ou leur curé.

Il y a quelques générations, le choix politique était encore très fortement déterminé par le milieu. On votait de la même manière de père en fils et le «vote de classe» exprimait fortement le primat des conditions sociales sur la décision politique. La puissance des affiliations partisanes contribuait encore à la stabilité du système et à la simplicité des arbitrages électoraux.

Tout ceci est loin d'avoir totalement disparu. Le haut niveau d'intentions de vote en faveur de François Fillon chez les «possédants» prouve, par exemple, que les variables sociologiques exercent toujours leur emprise sur le vote. L'indexation du vote en faveur d'Emmanuel Macron sur le niveau d'éducation des électeurs est une autre indication de l'effet persistant de l'environnement social sur la couleur du bulletin de vote.

On sait enfin que Marine Le Pen bénéficie d'un «vote ouvrier» d'un ordre de grandeur comparable à celui qui se portait sur le Parti communiste à son apogée. Pour autant, il ne fait guère de doute que de nombreux électeurs, plutôt désabusés ou déniaisés, naviguent en terrain électoral miné en se guidant d'un fragile vote tactique ou stratégique.

Une équation complexe

Le «vote utile» ne date pas d'hier. C'est lui qui avait provoqué la chute de Georges Marchais au premier tour de l'élection présidentielle de 1981 et précipité l'alternance alors souhaitée par les Français. C'est encore lui qui avait favorisé François Hollande en 2012.

Cette fois-ci, ce vote utile peut néanmoins prendre plusieurs figures au risque de contre-balancer ses effets. Certains électeurs sont tentés par Macron en tant que garantie supposée d'une défaite de Le Pen. D'autres se résignent à voter Fillon pour assurer le retour de la droite au pouvoir. D'autres encore appuient Jean-Luc Mélenchon, porteur d'un «vote nécessaire» radicalement ancré à gauche.

Essayer de faire honnêtement la revue de ses motivations. Un part irréductible du vote est liée à l'image de soi (exemple: qui me permet de prouver à moi-même ma générosité?). Une autre part dépend de calculs utilitaristes (qui m'exonère de taxe d'habitation?). On peut aussi être mu par un impératif stratégique (qui me prémunit contre une victoire de l'extrême droite?).

La complexité de l'équation à résoudre saute ici aux yeux. Même un vote en faveur de Benoît Hamon, apparemment frappé d'inutilité au regards de rapports de forces de fin de campagne, peut être motivé non seulement par des raisons idéologiques mais aussi stratégiques (comme le refus de voir le courant socialiste disparaître entre Macron et Mélenchon).

2.Prendre en considération les sondages

Les calculs stratégiques évoqués plus haut font inévitablement référence aux enquêtes d'intentions de vote. D'où une première question de principe: est-il opportun et légitime de prendre en considération les sondages comme l'un des éléments de détermination de son vote?

Ceux qui répondent non à cette interrogation –le rejet des sondages est une opinion très répandue dans la gauche radicale– ne se rendent pas forcément compte qu'ils défendent implicitement une conception extrêmement individualiste du vote.

Le sondage en tant que tel n'est une pollution de la démocratie que si l'on pense que l'électeur doit se prononcer que dans le secret de l'isoloir, dicté par sa seule conscience. On n'est pas loin ici d'une vision sacralisée et presque religieuse du vote.

On peut, à l'inverser, penser le dépôt d'un bulletin dans l'urne comme un choix personnel n'ayant de sens que par rapport à la décision collective qui résultera du scrutin. L'acte individuel s'inscrivant alors pleinement dans l'issue finale du vote, il devient tout à fait légitime d'être informé au mieux des intentions des autres citoyens.

L'argument selon lequel les sondages discréditeraient les candidats minoritaires et avantagerait outrageusement les favoris ne tient pas la route. Si tel était véritablement le cas, Mélenchon n'aurait, par exemple, jamais pu sortir de sa marginalité pour devenir un prétendant crédible au tour décisif de la présidentielle.

3.Se méfier des sondages

Intégrer les sondages dans sa réflexion personnelle n'implique aucunement de les ingurgiter sans esprit critique, bien au contraire. Les intentions de vote ne sont qu'un instrument de connaissance aussi utile qu'imparfait.

En France, les sondages pré-électoraux sont d'une qualité globalement appréciable, bien meilleure en tous cas qu'en Grande-Bretagne où les erreurs de mesure des instituts n'ont pas attendu le Brexit pour se manifester spectaculairement.

Le statisticien américain Nate Silver (qui accordait à Hillary Clinton 72% de chances de l'emporter à la veille de l'élection présidentielle américaine) s'est récemment ému de la très grande convergence des chiffres crachés par les différents instituts.

C'est un fait que les dernières enquêtes de sept sociétés qui sondent les intentions de vote aboutissent à des fourchettes bien étroites au regard de la variance statistique: 23 à 25% pour Macron, 21 à 23% pour Le Pen, 18,5 à 21% pour Fillon et 18 à 19,5% pour Mélenchon.

Mauvaise copie

La proximité de ces chiffres n'est pas cohérente avec la «marge d'erreur» que tous les instituts joignent scrupuleusement à leur rapport conformément à une obligation légale. Rappelons que cette fameuse marge d'erreur est au total de 5% (plus ou moins 2,5%) pour un pourcentage de 20% calculé sur 1.000 personnes interrogées (avec un niveau de confiance de 95%).

L'américain Silver en déduit que les sondeurs français se copient outrageusement les uns les autres, personne n'osant prendre le risque de publier un chiffre déviant. Un certain mimétisme professionnel n'est pas à exclure, mais le problème réside surtout dans le voisinage des méthodes employées par les divers instituts.

En France, les sondages d'intentions de vote ne sont pas réalisés selon la méthode aléatoire, la seule qui permet de mesurer rigoureusement la marge d'erreur d'après les lois statistiques. Ils sont concoctés à partir de quotas sociologiques (âge, sexe, profession etc.). De savants redressements opérés par rapport aux déclarations des votes antérieurs permettent de retrouver, in fine, une certaine représentativité politique de l'échantillon.

Les ingrédients de cette subtile cuisine variant d'un institut à l'autre, les chiffres des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Mais le mode de recueil des données et leurs principes de traitement sont largement identiques. D'où cette trompeuse unanimité autour de fourchettes qu'il convient de ne pas prendre au pied du chiffre.

Car l'expérience montre qu'en cas d'erreur de mesure, les sondeurs se trompent à peu près tous de la même manière. Tous avaient, par exemple, sous-estimé Jean-Marie Le Pen et surestimé Lionel Jospin en 2002. Preuve, s'il en est, que la marge d'erreur statistique n'a rien à voir avec cette affaire.

Variables fiables?

On a beaucoup glosé, cette fois-ci, sur l'hypothèse d'un «vote caché» en faveur de Fillon qui ne se révélerait que dans le secret de l'isoloir. L'hypothèse d'une surestimation structurelle de Macron (candidat posté au centre du jeu politique) et d'une sous-estimation de même type de Fillon (candidat susceptible de rallier finalement des électeurs de droite malgré sa piètre réputation) n'est nullement à exclure.

Car la qualité des données brutes à partir desquelles travaillent les sondeurs français pose effectivement plusieurs problèmes. Les quotas ont été définis à une époque où les variable sociologiques explicatives du vote étaient assez différentes de ce qu'elles sont devenues.

Par ailleurs, les PCS (Professions et Catégories Socioprofessionnelles de l'Insee) à partir desquelles les instituts bâtissent leurs échantillons sont elles-mêmes d'une hétérogénéité telle que leur propre représentativité est fortement sujette à caution dans ces enquêtes. Ce ne sont pas n'importe quels ouvriers ou n'importe quelles «professions intermédiaires» qui sont effectivement sondés, aujourd'hui essentiellement par le biais d'internet.

Les fameux redressements politiques (rendons ici hommage à OpinionWay qui publie, sur le site de la Commission des sondages, les résultats bruts de ses enquêtes) ne pallient qu'imparfaitement à ces biais de terrain. Autrement dit, l'électeur doit mentalement se préparer à ce que le scrutin donne des résultats décalés de quelques points décisifs, pour certains candidats, par rapport aux dernières enquêtes publiées. Ne pas se fier, par conséquent, à l'ordre d'arrivée annoncé...

Une dernière mise en garde à propos des sondages : il est déraisonnable d'arrêter son choix du premier tour au regard des enquêtes d'intentions de vote du second tour. La pertinence de ces dernières est très relative, tant l'attitude des électeurs au tour décisif dépend de la configuration effective du premier tour.

Aussi accueillera-t-on avec un certain scepticisme les sondages indiquant que Macron serait le candidat qui battrait le plus largement Le Pen. En dépit de son discrédit personnel, Fillon n'obtiendrait pas forcément un résultat moindre tant il est vrai que l'électorat de gauche a plus l'habitude de voter contre le FN en se pinçant le nez.

5.Être attentif aux dynamiques de dernière heure

L'incertitude même qui pèse sur l'issue de la bataille incite à être particulièrement attentif aux dynamiques susceptibles de faire bouger l'électorat dans l'ultime période de campagne. Un gros quart de l'électorat prétend, à quelques jours du scrutin, pouvoir encore «changer d'avis».

Ces électeurs hésitants se répartissent assez largement selon l'influence des différents candidats, mais avec une prime marginale pour certains d'entre eux. Les derniers mouvements relevés par les sondeurs se prolongent souvent, avec parfois une spectaculaire accélération, dans les dernières heures. En 2002, les derniers coups de sonde avaient ainsi révélé une poussée lepéniste conjuguée avec un affaissement jospinien.

Jusqu'à l'attentat des Champs-Élysées dans la soirée du 20 avril, l'électorat semblait plutôt relativement figé, à en juger par les enquêtes réalisées quotidiennement par l'Ifop et OpinionWay. C'est tout juste si elles relevaient une légère tendance ascensionnelle pour Macron ou Fillon.

Le retour du terrorisme sur l'agenda politique est-il de nature à faire à nouveau bouger les lignes?Donald Trump a péremptoirement affirmé, sur Twitter, que cet événement «aura un gros impact sur l'élection présidentielle». Les précédents de ce type incitent plutôt à la prudence.

Poussées de dernières minutes?

La compétition est pourtant si serrée, cette fois-ci, qu'un effet même très limité pourrait modifier l'ordre décisif d'arrivée des candidats le 23 avril. A priori, Le Pen et Fillon, les deux candidats les plus à l'aise sur la thématique du terrorisme, devraient être les principaux bénéficiaires de cette hypothétique réaction de l'électorat.

Encore la crainte d'un bouleversement des résultats est-elle susceptible d'avoir, par elle même, des conséquences électorales. Ainsi les calculs de dernière minute peuvent-ils être multiples et finalement s'annuler les uns les autres. Un électorat de gauche effrayé par la possible poussée de Le Pen et Fillon peut ainsi être tenté de se reporter sur Macron par réaction. À électeur malin, malin et demi.

Eric Dupin Journaliste

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