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Johnny, créature idéale de la presse people

Christophe Carron, mis à jour le 06.12.2017 à 6 h 58

Johnny a besoin de ses fans et de la presse; la presse a besoin de Hallyday et de ses fans.

La mort de Johnny Hallyday a été annoncée par son épouse Laeticia dans la nuit du 5 au 6 décembre 2017. Nous republions cet article, écrit en 2009.

Depuis le 7 décembre 2009, jour de l'hospitalisation de Johnny Hallyday à Los Angeles, une certaine catégorie de journalistes ne dort plus: ceux de la presse people. Plus aucun ne sort sans son smartphone, de peur de rater l'appel ou le mail qui annoncerait une terrible nouvelle.

Sa disparition - souhaitons-la le plus tard possible - déclencherait une déferlante dans la presse en général, dans la presse people en particulier. On peut s'émouvoir, comme Jean-Yves Nau, de voir Johnny actuellement livré en pâture à un public inquiet. On peut être consterné devant le peu de respect accordé au secret médical depuis la mise en lumière des ennuis de santé du chanteur, cet été. On peut, enfin, dénoncer le cynisme de la presse à scandale, prêts à dégainer leurs nécros en forme de numéros souvenir à peine l'idole des jeunes éteinte.

Un mythe français

On peut oui... Mais ce serait ignorer les liens qui unissent Johnny Hallyday et la presse depuis le début de sa carrière. Peu importe la qualité de ses textes, de ses mélodies, de son jeu de scène. Sans les médias, Johnny Hallyday ne serait devenu ce mythe franco-français capable de mobiliser l'attention de tout un peuple à chaque fois qu'il tousse un peu gras.

Charles Aznavour est un grand chanteur. Johnny Hallyday est une icône. Pour le devenir, il a su se servir de la presse. Johnny a très vite compris que son métier, ce n'était pas qu'artiste, c'était aussi VRP. Pour vendre ses disques, il lui fallait construire une image. S'adapter aux modes musicales est une chose (Johnny tapera dans le rock'n'roll, les yéyés, le style hippie, la pop...), rester dans le vent en est une autre.

Dans les années 60, la presse jeune jouera un rôle essentiel. Le puissant «Salut les copains» posera les premières bases du mythe en en faisant l'idole des jeunes. A partir de là, chaque moment de la vie de Johnny sera orchestré pour devenir un événement médiatique. Son mariage avec Sylvie Vartan, son service militaire, sa tentative de suicide... La chanteur met le doigt dans l'engrenage: vie et carrière sont désormais indissociables. «Salut les copains» se vend car Johnny est dedans; Johnny est populaire, car «Salut les copains» en parle. Un Elvis Presley sauce frenchie qui prend et qui monte.

Bankable

Quand, vingt ans plus tard, la presse people prend le relais de la presse jeune, Johnny Hallyday est encore là. En 22 ans d'existence, Voici en fera sa couverture un peu plus de cinquante fois. Ses femmes, ses maîtresses, ses divorces, ses enfants... A chaque une, les ventes atteignent des niveaux plus que corrects. Pareil sur le Net: les papiers de voici.fr le concernant, particulièrement ceux sur sa santé, cartonnent. Johnny Hallyday a fait vendre, fait vendre et fera toujours vendre. Le tout, sans procès - à quelques rares exceptions près. Bref, Johnny est LE people idéal: bankable, rentable, sans frais juridiques.

Si le taulier n'attaque pas, c'est parce que jusqu'à pas très longtemps, il maîtrisait parfaitement les rouages du système. «Oui, je manipule la presse people», déclarait-il en 2007, dans une interview pour les 20 ans de Voici. «Les 4 millions de lecteurs de Voici ne sont pas plus cons que les autres. Les mépriser reviendrait à mépriser une partie de mon public». Avec son agence officielle, Angeli, Johnny Hallyday donne un peu à tout le monde, ciblant sa communication autour de sa vie privée. Un support, une facette du mythe. Un seul tabou, ses enfants: «Tant que vous n'attaquez pas la famille, vous pouvez faire ce que vous voulez». La ligne de Johnny est claire, Hallyday est public: «Dès que je fais un faux pas, vous êtes là pour me rappeler à l'ordre, c'est la règle du jeu. Je me souviens d'une couverture, qui avait choqué il y a une dizaine d'années», rappellait-il, en référence à une une où on le voyait ivre mort à la sortie d'une boîte de nuit.

Survivre en couverture

Cette transparence presque totale marche. Les Américains ne le surnomment pas «French Elvis» a tort, Johnny déchaîne autant les passions, provoque les mêmes mouvements de fans, sans égal en France. Seul Claude François aurait réussi à atteindre ce niveau. Hallyday y est parvenu et est devenu une rockstar. Une rockstar aujourd'hui consensuelle, mais restée rockstar. Dans les 60's, ses concerts alimentaient les rubriques faits divers. Il sentait le souffre. Son public a vieilli, lui avec. Maintenant, il est perçu comme un chanteur populaire kitsch par les jeunes générations «hypeuse». Pour beaucoup il incarne encore la transgression, l'esprit rock. Ses divorces, ses remariages, son addiction à la coke avouée dans Le Monde en 1996, sa fureur de vivre en font un personnage born to be wild, même si d'autres ne le voient plus que comme un invité permanent des émissions de variétés du dimanche après-midi.

Johnny, donc, pèse lourd dans l'univers éditorial de la presse people. Pendant des années, il n'a demandé qu'à s'en servir pour asseoir sa carrière. Mais depuis cet été, il a de plus en plus de mal à la contrôler. Après avoir tout dévoilé de ses joies et ses turpitudes, il a tenté de cacher ses problèmes de santé. Volonté de protéger l'intimité de sa vie privée ou stratégie de son management pour rassurer les assureurs?

Sa mort déclenchera immédiatement une avalanche de couvertures, d'articles, de numéros spéciaux, selon un scénario bien rôdé. D'abord, l'hommage: la France portera le deuil, la presse people pleurera en images, avec la réserve dont elle est capable. Ensuite, faire survivre le mythe: Johnny n'est pas la seule star bankable, mais elle est la plus grande. Après viendront peut-être la polémique (comment est-il vraiment mort, que nous a-t-on caché), puis le scandale (une inconnue viendra réclamer sa part d'héritage). Même sans Johnny, la presse continuera de parler de lui.
 

Image de une: REUTERS/Jean-Paul Pelissier, Johnny et Laetitia Hallyday à Cannes pour la projection de Vengeance. Mai 2009

Christophe Carron
Christophe Carron (6 articles)
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