France

Attentat aux Champs-Élysées: la mort a distribué les tracts de Marine Le Pen

Claude Askolovitch, mis à jour le 21.04.2017 à 11 h 33

La tragédie a assiégé la politique avec la mort d’un policier.

François Hollande dans la cour de l'Elysée après l'attaque aux Champs Elysées, le 20 avril 2017 | AFP TV / AFP

François Hollande dans la cour de l'Elysée après l'attaque aux Champs Elysées, le 20 avril 2017 | AFP TV / AFP

Le terrorisme est un confort macabre. On le retrouve et, avec lui, ses mots et ses postures, son goût de sang et de peur et de déjà-vu. On s’y contemple alors et l’on cesse de se penser, nous sommes chez nous, dans le pays du deuil, et la politique s’enfuit devant cette évidence: il n’est d’autre destin. L’élection présidentielle s’est achevée jeudi 20 au soir avec la mort d’un policier sur les Champs-Élysées; seuls s’en attristeront ceux qui imaginent une autre France; ceux qui ne peuvent faire commerce que de la peur n’oseront s’en réjouir ouvertement; on l’a vu pourtant, ce jeudi soir, quand l’ultime émission de la campagne présidentielle s’est retrouvée submergée par l’horrible habitude, comment les uns prenaient leurs aises, rassasiés de la tragédie, quand les autres se découvraient les dupes de la mort, et nous avec eux.

Cela faisait de longues minutes que l’on se savait arrivé au pays de l’impossible, quand, sur France 2, on discutait encore avec des candidats de bonne volonté. C’était la dernière fois que nous les verrions tous ensemble, essayer de nous relever de quelques mots. Nicolas Dupont-Aignan se souvenait d’un enfant handicapé et racontait comment un patron de presse exerçait sur lui un petit chantage au profit de François Fillon; Asselineau évoquait son grand-père qui avait cru en une vie meilleure; il en avait des larmes aux yeux. Nous étions, la France, les téléspectateurs, entre nos nostalgie et espérance. Y croirions-nous? Sur les réseaux sociaux, c’était déjà fini. La tragédie des Champs-Élysées se savait; elle assiégeait la politique de la mort d’un homme. Comment, alors, oser un avenir, puisque tout était dit?

Hollande était là

Il n’était pas 22 heures. Dupont-Aignan en avait fini. «Quelques mots sur une actualité, disait David Pujadas. Il apparait qu’une attaque s’est produite aux Champs-Élysées contre des policiers…» Au dehors, en son Palais, François Hollande retrouvait la vérité de son quinquennat. Il devait supputer encore ce que masquait la tragédie. Du terrorisme ou un braquage? Avant la fin de la nuit, il viendrait parler, dans une lumière jaune, celle des nuits de drame, dire le mot de terrorisme, annoncer l’hommage national, un conseil de sécurité. Il était fait pour cela, Hollande, son destin l’en avait décidé.


 

Il était né à la Présidence dans la France de Mohamed Merah, il avait présidé de commémorations la France de Charlie et du Bataclan; il quitterait le pouvoir dans le sang des Champs-Élysées. Il était cela. Nous étions cela. On le ressentait. On l’avait toujours su? Les «Quinze minutes pour convaincre» n’étaient plus qu’un ilot illusoire.

«On enchaîne sur la politique», disait Pujadas en accueillant l’ouvrier Poutou. Le frais trublion de la campagne, qui savait dire ses vérités aux puissants, qui souriait joliment en parlant d’un bon patron de ses amis, pizzaïolo à Carhaix, n’était plus désirable. Léa Salamé lui reprochait de vouloir «désarmer les policiers». Cette utopie, compréhensible à l’aune des bobbies anglais, qui savent apaiser sans arme une société pas moins complexe que la nôtre, semblait une profanation. Après l’émission, des flics en uniformes prennent à parti le trotskiste. Des journalistes, sur les réseaux sociaux, l’accablaient d’ironie. Les hiérarchies se remettaient en place. Dans les coulisses de l’émission, les candidats tweetaient leur émotion devant la mort du policier.

Comment faire autrement? Sur le plateau, après Poutou vint Macron, qui avait voulu nous parler d’avenir et de jeunesse, et ne pourrait s’en contenter. Il avait laissé dans sa loge la jolie grammaire de son enfance –chaque candidat devait illustrer son espérance d’un objet– pour signifier que la douceur était révolue. Il préférait parler des Champs-Élysées. La première mission d’un Président était de nous protéger. Il avait une pensée pour la famille de la victime. La menace ferait partie de notre vie. Une minute, peut-être deux… On enchaînait sur le blocage des loyers. Macron voulait en sortir en augmentant l’offre de logements. Il expliquait encore sa politique et ses parfums d’avenir. Il s’enflammait sur la culture française «indomptable et ouverte». Il allait de l’avant. Il irait convaincre jusqu’au bout. Cela existait donc encore? Mais qui s’en souviendrait? Un Cheminade après, François Fillon venait parler à son tour. L’émission s’achevait.

Les visages avaient changé

Fillon n’avait apporté aucun objet, n’étant pas fétichiste, et n’avait rien à dire que ceci: «La Nation est solidaire avec les policiers». L’homme fragilisé de la campagne, endurci dans les soupçons, avait le ton lourd du sexagénaire  qui habiterait de son expérience le moment de la peur. «J’annule les déplacements qui étaient prévus demain dans ma campagne. La lutte contre le terrorisme doit être la priorité absolue du prochain Président de la République.» Il fallait donc accepter de s’allier avec les Russes et les Iraniens. Il fallait lutter contre le fondamentalisme à l’intérieur de l’islam. Il fallait empêcher les jeunes français partis au djihad de revenir au pays et interpeller, et juger les fichiers S pour «intelligence avec l’ennemi». Il fallait interdire les mouvements liés au salafisme et aux frères musulmans. Il fallait… Les mots «islamique» et «musulman» recouvraient le plateau. Le communautarisme menaçait l’unité de la Nation. Il fallait aider les musulmans de France à éradiquer l’intégrisme et organiser les mosquées. Il n’interdirait pas les signes religieux dans la rue pour ne pas pénaliser les religions. Pourquoi les femmes se voilent

Y avait-il autre chose?

Il n’y aurait rien. On parlerait économie, mais qu’importe. François Fillon ne disait rien qu’il n’eut déjà dit. Un attentat était venu à sa rencontre. Ses admirateurs, sur les réseaux, se ravissaient de son discours. Il était donc à la hauteur. L’émission se finissait. Les candidats devaient conclure. Il était temps. On parlerait ensuite des Champs-Élysées. Le paysage était retourné. Les visages avaient changé. Au début de l’émission, Jean-Luc Mélenchon, pétillait d’espérance en parlant du pouvoir du peuple et en promettant d’abolir la monarchie présidentielle et se faisait fort de changer l’Europe par la force de la France. Il était plus vieux de trois heures et d’une tragédie qui ramenait le discours de l’ordre; il pouvait parler de la misère; il pouvait plaider pour que «le processus de notre démocratie» survive au terrorisme; quelque chose avait disparu. Mélenchon, de tous les candidats, était celui qui avait besoin de politique, mais la politique s’effaçait devant les simplicités de la peur.

Trop long

«Il n’y a pas lieu de poursuivre une campagne électorale», tranchait Fillon, au nom du combat qui faisait encore résonner le mot musulman, ayant trouvé son avantage et ne faisant plus de détail. Le plateau s’était scindé. Hamon et Macron, chacun à leur manière, tentaient de sauvegarder leurs constructions. Ils n’étaient plus chez eux. Hamon disait «République» et paraphrasait François Hollande. Macron disait «laïcité» et avait trouvé un slogan, «Présider, c’est protéger», qui n’était pas encore bien en bouche et jurait avec le mouvement qu’il incarnait jusque-là. Il faisait trop long, interrompu par Léa Salamé quand il plaidait pour son «alternance profonde».

Trop long. Une impression? L’homme en noir, Fillon, n’avait pas débordé. Une femme en rouge attendait son tour. Dans sa première intervention, avant le drame des Champs-Élysées, Marine Le Pen avait déjà usé et abusé du danger terroriste, prétendant que «rien n’avait été fait» contre lui. Elle était, à la conclusion de l’émission, dans son élément. L’idéologie islamisme pullulait sur notre territoire. C’est fini le laxisme. «C’est cela que vous Français devez exigez et choisir.» Elle aussi, évidemment interromprait sa campagne, la mort étant venue distribuer ses tracts. La Présidentielle s’achevait, avant même notre vote. Nous regarderions ensuite, hébétés de fatigue et de fatalité, des images en boucle des Champs-Élysées, et puis ces mots d’un homme sur le départ, que le malheur accompagnait. Depuis l’Elysée, François Hollande avait parlé. «Nos forces de sécurité font un travail extrêmement difficile, disait-il. Le soutien de la nation est total.» Le socialisme finissait dans l’obligation de l’ordre et l’étouffement des doutes. Il n’y avait que cela. Les enzymes de la peur nous travaillaient, et vendredi serait une nouvelle journée de malheur et de mots poisseux. Avions-nous cru y échapper?

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (139 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte