Culture

Comment j'ai grandi avec «Girls» (et comment «Girls» m'a grandie)

Pauline Thompson, mis à jour le 22.04.2017 à 16 h 52

La série HBO, qui vient de se terminer après six saisons, m'a servi de miroir apaisant face aux injonctions que subissent les femmes et au passage compliqué vers la vie adulte.

Girls sur HBO

Girls sur HBO

Lorsque Girls a commencé en avril 2012, j’avais 25 ans, quasiment le même âge que les quatre héroïnes de la série. Le 16 avril dernier, celle-ci s’est close après six saisons des pérégrinations new-yorkaises de Hannah, Marnie, Jessa et Shoshanna, m’abandonnant avec mes 30 ans tout juste avalés. 

Hannah, le personnage central et interprété par Lena Dunham créatrice, actrice, coscénariste et coréalisatrice de la série, avait 24 ans au départ et sensiblement les mêmes questionnements que moi et probablement beaucoup d’autres jeunes femmes d’une vingtaine d’années. Comment fait-on pour devenir vraiment adulte? Comment devient-on une femme? Comment sort-on de l’insouciance de l’adolescence et de la vie étudiante?

Avant Girls, des séries comme Sex and the City présentaient ce passage comme une évidence, on enfile des Louboutins, on boit un cosmopolitan au bar et on attend Mr. Big en s’amusant avec ses copines –je caricature à peine. 

Je suis bien consciente que défendre Girls, c’est un peu comme défendre le féminisme de Beyoncé. On est obligé d’admettre qu’il y a un bon nombre d’incohérences ou disons de hochements de têtes interrogatifs voire des froncements de sourcils –ces derniers ne s’appliquant pas à Beyoncé. Mais la série a ce grand mérite d’avoir pour la première fois représenté à la télévision la difficulté de l’apprentissage de l’âge adulte, de l’âge de femme. D’avoir montré crument les affres qui vont avec ce qu’on appelle la «féminité» qui, pour une majorité de jeunes femmes, est loin d’être une évidence ou seulement une question de paire de chaussures et de cocktail.

Une voix d'une génération

 

Il y a cinq ans, la série s’ouvrait donc sur Hannah Horvath et ses parents dînant tranquillement au restaurant jusqu’à ce que ceux-ci lui annoncent qu’ils vont arrêter de la soutenir financièrement puisqu’elle a fini ses études depuis deux ans. Incompréhension totale d’Hannah indignée parce qu’on la spolie de ce qui lui semble être un dû: que ses parents l’entretiennent jusqu’à ce qu’«elle devienne qui elle est», une écrivaine accomplie.

Son monde s’écroule sous ses pieds tandis qu’elle rejoint sa meilleure amie et colocataire Marnie, en couple avec un jeune homme mièvre qu’elle ne supporte plus. Pendant ce temps, leur amie Jessa, cliché de la bourgeoise bohème revient d’un énième voyage et vient s’installer chez sa cousine Shoshanna, figure typique de la sorority girl, jogging rose, chaussure Ugg et des «Oh my god» tous les deux mots. Shoshanna est naturellement fan de Sex and the city et tente de décrire Jessa comme un mélange de ses héroïnes Carrie, Charlotte, Samantha et Miranda.


Avec ce clin d’œil ironique, on comprend tout de suite que la série ne sera pas comme son ancêtre un éventail de personnage archétypaux, ambitieux et supposés source d’inspiration. Tous les personnages dans Girls sont hautement imparfaits et en cela terriblement humains. Dans le pilote, Hannah, complètement stone à l’opium, revient voir ses parents et pour sa défense contre son abandon leur signale qu’elle sent qu’elle est «la voix de (sa) génération» puis se ravise dans une lueur de lucidité: «une voix d’une génération».

Sans viser l’universalité dans la représentation, les épisodes sont plus conçus comme des chroniques de vie. Contrairement à ce qu’on a voulu faire d’elle, Girls ne s’est jamais présentée comme l’étendard d’une génération mais plus comme une mise en scène d’un journal intime, une loupe sur le quotidien de quelques jeunes brooklyniens, de classe moyenne, tiraillés en permanence entre leurs consciences sociales et leurs égoïsmes, leurs amitiés et leurs égocentrismes, leurs complexes et leurs désirs d’épanouissement, la nécessité de devenir responsable, de sortir de soi et la peur qui va avec, leurs égarements, leurs espoirs et leurs déceptions.

Comme l’explique Jonathan Bernstein dans le Guardian:

«Horvath était souvent coupable de penser que tout lui était dû, souvent odieuse, insistante et irrationnelle mais elle n’était pas juste une collection de clichés destinés à faire des généralisations rapides sur une tranche d’âge. Dunham faisait souvent un portrait peu flatteur d’une jeune femme éduquée, artiste, égocentrique vivant dans un monde très fermé, de façon similaire à ce que Larry David ou Louis CK –qu’elle cite comme influence– ont fait toute leur carrière mais qui était beaucoup moins attendu d’une femme aux commandes d’une comédie télévisée.»

«Notre mieux était atroce»

Si elles sont souvent insupportables d’égoïsme –et particulièrement Hannah–, elles n’en deviennent pas moins terriblement attachantes au cours de ces six saisons où elles grandissent peu à peu, sans grande révélation, sans «big break», au même rythme que nous. C’était là la grande audace et la grande modernité de Lena Dunham, de faire grandir ces jeunes femmes par tous petit pas, de ne pas les faire sortir de leurs défauts en un épisode avec une montée en tension et une grande révélation.

C’était aussi ce qui pouvait être frustrant avec la série et en apparence vain, mais en apparence seulement. En ce sens, elle était d’ailleurs très proche du film Lost in Translation de Sofia Coppola. Derrière le peu d’action apparente, c’est le bouillonnement intérieur et l’égarement des personnages qu’on décrit, et encore une fois, la difficulté de passer des étapes de vie. Quelque chose se condense d'à la fois drôle, sombre et touchant. Et en cela, elle pouvait aussi jouer un rôle très réconfortant, un rappel qu’effectivement on n’est pas toutes des Carrie Bradshaw ou des Samantha Jones et c’est tant mieux.

Le pénultième épisode de la série montrait les retrouvailles des quatre amies aux fiançailles de Shoshanna. Hannah arrive par hasard, outrée de ne pas avoir été invitée par son amie, qui était pourtant quasi absente de la dernière saison. Hannah et Jessa ne se parlent plus depuis que Jessa est en couple avec l’ex d’Hannah et Marnie ordonne une «réunion de groupe» pour que les quatre s’expliquent.

S’en suit un constat lucide sur leur incapacité à rester amies. Puis Hannah et Jessa se parlent avec toute la tendresse mêlée d’amertume d’une amitié passée, et terminent sur cette conclusion: «On a fait de notre mieux», «Notre mieux était atroce».


Elles résument ainsi en deux phrases l’enjeu de la série: faire de son mieux pour entrer en contact avec l’autre même si on n’y arrive pas. Cet épisode sonnait d’ailleurs comme l’épisode final, Hannah va quitter New York et fait le tour de ses amis, constatant ses échecs et les quelques pas en avant qu’elle a faits. Puis les quatre amies se retrouvent et font le bilan, l’épisode se terminant sur une scène de danse comme souvent dans Girls. La danse qu’on fait pour soi, celle qui n’est pas forcément gracieuse, comme au tout début de la série, lorsqu’Hannah et Marnie oubliaient leurs mauvaises journées sur «Dancing on my own» de Robyn.  


 

Défier les injonctions

 

Mais Hannah est enceinte et Lena Dunham, Judd Apatow et Jennifer Konner les trois principaux coscénaristes ont donc choisi d’achever la série sur un épisode beaucoup plus intime, en quasi huis clos contre l’avis des autres membres de l’équipe qui voulaient rester sur une fin classique. Cinq mois plus tard, Hannah a déménagé à la campagne, vient d’accoucher et tente d’élever son fils avec l’aide de Marnie. A-t-elle réussi à devenir une femme accomplie et une adulte maintenant qu’elle est mère? Non, car être mère ne change pas forcément son rapport à soi, ses névroses. Et comme elle le rappelle à sa mère, elle reste «psychologiquement instable et en surpoids».

La série déconstruit ici un autre mythe encore tenace sur la vie d’une femme: la maternité n’est pas forcément la résolution de tous les problèmes, l’accomplissement ultime. Hannah n’arrive toujours pas à sortir d’elle malgré la responsabilité de l’enfant, la maternité n’a résolu ni ses problèmes psychologiques (elle souffre de troubles obsessionnels compulsifs), ni ses complexes. Elle continue d’avancer à petit pas. Marnie quant à elle reste obsessionnelle et control freak et refuse catégoriquement qu’Hannah arrête l’allaitement face à un bébé qui rejette pourtant le sein. Girls s’achève donc sur une énième pression imposée aux femmes, l’injonction à l’allaitement au risque d’être considérée comme une sorcière qui refuse de donner le meilleur à son enfant.

L’imperfection revendiquée dans Girls est aussi dans les corps. Dès le début de la série, Lena Dunham s’est exposée nue dans des scènes de sexes ou dans des scènes de salle de bains parfois très crues. Hannah est des quatre filles le personnage au corps le moins conventionnellement beau. C’est pourtant celui qui sera le plus montré nu, désiré, assumé. Comme l’explique très justement Jonathan Bernstein, il y a quelques années, le personnage d’Hannah –si tant est qu’elle eut été castée– aurait été cantonné à celui de la prude, celle qui n’a pas de vie sexuelle. Au contraire dans Girls, c’est celle qui a le plus de relations sexuelles, satisfaisantes ou non. Et cette visibilité du corps «imparfait» était pour Lena Dunham une des raisons d’être de la série.

«Il y a des gens qui ne veulent pas voir des corps comme le mien»

Comme l’expliquait son associée Jennifer Konner: «Lena est allée voir HBO et leur a dit: “Je ne me vois pas représentée à la télévision”.»  et Dunham d’ajouter: «Il y a des gens qui ne veulent pas voir des corps comme le mien. (…) Même des supers critiques vont noter: potelée, corpulente, en surpoids. Parfois je me demande pourquoi j’ai fait de moi un cobaye.» Et un cobaye courageux puisque Lena Dunham a depuis régulièrement été la cible de critiques et de harcèlement sur les réseaux sociaux sans pour autant l’empêcher de continuer à montrer son corps nu jusque dans le dernier épisode de la série.

Parce que dans le cheminement d’Hannah il y a aussi cette donnée là, celle d’accepter son corps malgré le manque de diversité des corps considérés comme «montrables». Et en cela la série a ouvert la voie à tous les autres corps féminins qui n’étaient autrefois pas ou peu montrés à la télévision et qui sont maintenant au centre de séries: les corps plus âgés de Jane Fonda et Lily Tomlin dans Grace and Frankie, le corps en surpoids de Chrissy Metz dans This is us, la diversité des corps de toutes les femmes d’Orange is the new black, etc.

Girls a cependant régulièrement été critiquée sur le manque de diversité des personnages et la quasi absence de personnages non blancs. La série ne reflèterait donc que les problèmes des jeunes femmes blanches relativement privilégiées. Cette critique a été émise dès la première saison résultant dans l’apparition au début de la saison deux du personnage de Sandy, nouveau petit ami d’Hannah, afro-américain et républicain, interprété par Donald Glover. Leur histoire ne dure pas puisqu’il l’accuse rapidement de ne sortir avec lui que pour se donner une image de libérale cool, sorte d’excuse-explication déguisée de Dunham dans laquelle Hannah fait preuve d’une étonnante ignorance sur les problèmes raciaux aux États-Unis.

 

La série n’a jamais vraiment rectifié le tir malgré la présence de l’acteur anglais d’origine pakistanaise Riz Ahmed dans la saison six qui sera le père du fils d’Hannah. Lena Dunham s’était justifiée rappelant une fois de plus qu’elle ne se sentait pas le porte-voix d’une génération:

«L’idée que je pourrais parler au nom de tout le monde est absurde. Mais ce qui serait bien ce serait que je parle pour moi et que ça résonne chez les gens, c’est à peu près tout ce que je peux espérer.»

Bel égoïsme

Et le journaliste et écrivain afro-américain Ta-Nehisi Coates avait pris sa défense rappelant lui aussi le caractère très personnel de la série: «Je crois que les bonnes histoires sont avant tout des actes égoïstes. (…) Je ne suis pas très intéressé par ce que Lena Dunham a à dire des aspirations de personnes qu’elle ne connaît peut-être pas. Je suis intéressé par sa vision spécifique et individuelle; par cette histoire qu’elle a si envie de faire sortir d’elle. (…) Ce n’est pas forcément mal de décrire un monde exclusivement blanc –une portion significative des américains vivent dedans. Ce qui est terrible c’est pour les gens de pouvoir de prétendre qu’il n’y a pas d’autres mondes qui existent», accusant ainsi plutôt la chaine HBO de ne pas diffuser de série équivalente écrite par des scénaristes afro-américains sur des personnages afro-américains.

Girls était, comme ses personnages, bourrée de défauts mais la série reste une grande réussite par sa capacité à avoir ouvert des dialogues sur le corps féminin, les problèmes de représentation, la féminité, les complexes, les maladies mentales, la vie sexuelle, la construction individuelle, etc. Lena Dunham a créé des personnages imparfaits et riches, beaucoup plus complexes que les personnages féminins qui nous avaient été donnés à voir à la télévision avant elle. Elle les a fait grandir avec nous et a probablement contribué à populariser dans les séries télévisées et dans les comédies des personnages féminins plus ambivalents, plus profonds comme Mickey Dobbs dans Love, alcoolique et instable au début de la série mais déterminée à s’en sortir, Gretchen Cutler dans You’re the worst souffrant d’épisodes dépressifs, les personnages de Transparent en perpétuelle quête d’eux-mêmes ou encore Ilana et Abbi, les héroïnes hilarantes de Broad City.

Pauline Thompson
Pauline Thompson (24 articles)
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