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L'homme peut s'adapter au changement climatique

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.12.2009 à 14 h 28

Il l'a déjà fait.

Nul ne sait encore ce que sera le bilan final de la Conférence de Copenhague sur le changement climatique. Dans l'attente, un constat: cet événement aura sans doute aidé à la prise de conscience internationale de ce phénomène. Et c'est heureux; même si, contrairement au discours dominant et bien-pensant, les causes premières de ce phénomène sont encore loin de faire l'objet d'un absolu consensus scientifique («Nouveau voyage au centre de la Terre» de Vincent Courtillot, aux Editions Odile Jacob)

A sa façon, la Conférence de Copenhague aura aidé à prendre la mesure de la complexité d'une problématique qui dépasse de très loin les «gaz à effet de serre» et la «taxe carbone». En France l'Académie des sciences vient ainsi fort opportunément de diffuser un dossier très complet sur ce thème intitulé «Libres points de vue d'Académiciens sur l'environnement et le développement durable».

Au-delà de l'aspect physico-chimique et des différentes facettes économiques, énergétiques et industrielles directement abordées à Copenhague, on peut s'intéresser à des aspects plus originaux à commencer par les possibles conséquences du changement climatique sur la santé humaine.

Le réchauffement, propice aux maladies infectieuses?

Une série de réponses à cette question est apportée par Bernard Meunier, chimiste, docteur ès sciences, ancien président du CNRS et aujourd'hui à la tête de la société Palumed spécialisée dans le développement de nouveaux médicaments contre le paludisme (les trioxaquines®) et de médicaments d'antibiotiques.

Le développement des maladies infectieuses et la dissémination des agents pathogènes (virus, bactéries, parasites) responsables de ces maladies sont influencés par de très nombreux paramètres de nature extrêmement différente. Les changements climatiques ne sont que l'un de ces éléments parmi de nombreux autres et l'on aurait tort de croire qu'une augmentation de la température coïnciderait mécaniquement avec une augmentation du nombre des maladies infectieuses, ne serait-ce que parce que de nombreux virus se développent plus facilement à basse température, ce qui explique à la fois la prépondérance des infections virales de type grippal dans les périodes hivernales et le fait que l'organisme humain se défend d'eux en augmentant sa température.

«Une augmentation de la température ambiante favorise la prolifération bactérienne, observe toutefois M. Meunier. Celle-ci est évitée en mettant en place une chaîne du froid dans la transformation et le transport de nourriture afin de garder au plus bas niveau possible les populations bactériennes exogènes dans notre alimentation. Dans les pays chauds, en l'absence de traitements adaptés, les eaux de surface sont souvent des bouillons de culture et l'utilisation d'agents de désinfection puissants est essentielle pour assurer une eau potable.» La chaleur est aussi un facteur qui facilite la propagation des nombreuses maladies parasitaires (comme le paludisme) transmises par l'intermédiaire des piqûres de moustiques (anophèles dans le cas du paludisme).

On peut donc a priori s'inquiéter des possibles conséquences d'une élévation de la température sur la prolifération des agents pathogènes pour l'espèce humaine. «Notons toutefois qu'un refroidissement du climat aurait des conséquences importantes sur la diminution des récoltes comme cela a été le cas au XVIIIe siècle, engendrant des pénuries alimentaires», observe Meunier. Ce dernier note cependant qu'il n'y a ici aucune fatalité: les maladies infectieuses se développent d'autant mieux que les règles d'hygiène pasteurienne sont moins bien respectées. Et les préceptes de Louis Pasteur ne varient pas selon les températures.

«Depuis les alertes lancées par les autorités de santé à propos de la grippe H1N1, il est remarquable d'entendre à nouveau les médias recommander le lavage des mains au savon, d'éviter de tousser sans mettre un mouchoir devant son visage, commente-t-il. Encore un effort et il sera demandé de ne pas cracher dans les lieux publics! Seuls les plus anciens se souviennent que la lutte contre la prolifération de la tuberculose est passée par un respect strict de l'hygiène pasteurienne. Un seul bacille de Mycobacterium tuberculosis venant d'un crachat en dessiccation est suffisant pour contaminer par simple inhalation.»

Autant -ou plus- qu'un réchauffement du climat, il faut selon lui compter avec ce phénomène majeur qu'est la densification de la population humaine dans les grandes métropoles avec le passage (entre 1900 et 2000) de la population mondiale de 1 à plus de 6 milliards. Conséquence: on revoit des épidémies de choléra dans de grandes mégalopoles des zones chaudes de la planète dont le traitement des eaux usées est partiel ou inefficace. De même, autant -ou plus- qu'un réchauffement du climat il faut compter avec l'intensification massive des voyages et des échanges de produits qui contribue de manière très significative à la diffusion des agents pathogènes. Les exemples, ici, sont multiples.

«Il est aujourd'hui raisonnable de penser que dans les 30 ou 40  prochaines années le développement des maladies infectieuses sera plus fortement lié à l'augmentation de la population mondiale, aux volumes des échanges et à la dégradation de la qualité de l'eau en général, qu'aux changements climatiques», estime Bernard Meunier.

Autre analyse, celle de Maxime Schwartz. Pour ce spécialiste de biologie moléculaire (directeur de recherche émérite au CNRS et professeur émérite à l'Institut Pasteur de Paris) l'émergence, ces trente dernières années, de nombreuses maladies infectieuses humaines a conduit à se demander si ces phénomènes pourraient, au moins en partie, être la conséquence du changement climatique. Or selon lui dans les cas récents d'émergence, «le rôle du changement climatique a sans doute été nul ou marginal».

C'est notamment les cas de la pandémie de sida résultant de la transmission de virus du singe à l'homme dans la brousse africaine, puis de sa dissémination par voie sexuelle en Afrique et dans le reste du monde. Ce fut aussi le cas de la tristement célèbre «maladie de la vache folle» apparue il y a un quart de siècle en Grande-Bretagne suivie de la découverte de sa possible transmission à l'homme sous une forme de maladie de Creutzfeldt-Jakob ; un phénomène dû à des changements dans les pratiques d'alimentation des bovins. Et il en est de même pour l'actuelle pandémie de grippe H1N1 dont l'émergence ne doit rien aux changements climatiques.

«La difficulté est grande de faire des prévisions dans ce domaine et ce pour plusieurs raisons: l'incertitude des prévisions climatiques, notre méconnaissance du fonctionnement des écosystèmes et des modalités de leur adaptation et l'impossibilité d'une expérimentation en vraie grandeur,  souligne le Pr Schwartz. Le changement climatique aura nécessairement des conséquences sur nos modes de vie qui auront elles -mêmes des effets sur la santé et plus spécifiquement sur les maladies infectieuses, mais d'une manière difficile à prévoir aujourd'hui. Dans un tel domaine la prévision reste des plus aléatoires.»

Les incertitudes concernent par exemple les possibles modifications des migrations d'oiseaux qui transportent des virus pathogènes (comme les virus grippaux) ou la migration des «réfugiés climatiques» qui peut s'accompagner soit du transport d'agents infectieux dans des régions où ils sont inconnus. Mais a priori pas de panique. «Nombreux sont ceux qui pensent qu'une maladie comme le paludisme, aujourd'hui limité aux régions tropicales où il fait des ravages (500 millions de nouveaux cas et 1 à 2 millions de morts par an), va se répandre dans les régions tempérées du globe, du fait du réchauffement climatique qui y est attendu, observe le Pr Schwartz. C'est oublier qu'autrefois, et notamment durant des périodes où le climat était nettement plus rigoureux qu'aujourd'hui, le paludisme régnait sur une grande partie de l'Europe, jusqu'à la mer Baltique. La température n'est donc pas le facteur limitant.»

Car si le paludisme a progressivement disparu du Vieux Continent, c'est selon lui grâce au développement économique et à l'élévation du niveau de vie des populations: amélioration de l'habitat, assèchement et mise en culture de zones humides, large disponibilité de quinine et automédication en cas de fièvre quelle qu'en soit la cause. «Le paludisme est davantage une maladie de la pauvreté qu'une maladie spécifiquement tropicale, note-t-il. Quelle que soit l'évolution du climat, une réinstallation du paludisme dans les pays développés paraît aujourd'hui d'autant plus improbable que, si jamais elle s'amorçait, elle serait aussitôt détectée et les moyens d'éliminer les foyers de transmission seraient rapidement mobilisés. »

Face à ces incertitudes, les convictions d'Alain-Jacques Valleron, spécialiste de biomathématiques, responsable de l'unité de santé publique à l'hôpital Saint-Antoine de Paris. «La conséquence la plus inquiétante du changement climatique prévu concerne les événements extrêmes (canicules, ouragans, typhons), dont on prédit que la fréquence augmentera, assure-t-il. Les catastrophes sanitaires qu'ils causent déjà dans les circonstances actuelles sont énormes: ces événements climatiques extrêmes semblent en effet avoir tué entre 1972 et 1996 environ 120.000 personnes par an et on a évalué que le nombre d'individus affectés, soit physiquement soit dans leur vie courante, était peut être mille fois plus important. Les conséquences des évènements extrêmes toucheront en priorité les pays à forte démographie et ayant des infrastructures de santé publique pauvres.»

Valleron ajoute que le changement climatique pourra aussi avoir des effets indirects similaires sur la santé dans les pays pauvres, par la baisse du rendement des récoltes et par l'augmentation du niveau des eaux qui touchera des zones côtières très habitées actuellement. Quant à l'impact direct du réchauffement climatique sur les maladies il est selon lui est plus difficile à estimer. «Cependant, pour l'anticiper, on peut considérer les données de mortalité recueillies dans différentes villes du monde: ces données montrent que la mortalité en un lieu donné varie en fonction de la température selon une courbe dite «en U», explique-t-il. Ceci signifie que les mortalités les plus fortes sont observées aux basses et hautes températures, et aussi qu'il y a une température "optimale" de moindre mortalité. Cette température optimale varie selon la région: elle est plus basse, par exemple, en Europe du Nord qu'en Europe du Sud, ce qui montre les capacités d'adaptation de la population aux températures actuelles; ceci  peut donc faire espérer que les hommes s'adapteront également aux variations futures des températures.»

Le pire, en d'autres termes, n'est jamais sûr; on peut raisonnablement parier sur la plasticité de l'espèce humaine qui, depuis qu'elle est présente sur la Terre, a appris à résister à bien des étés torrides comme à des hivers glaciaires. Cette forme originale, séculaire et biologique, de résilience sera-t-elle ou non prise en compte dans les équations de Copenhague?

Jean-Yves Nau

Image de une: Sculptures de l'installation «The Pulse of the Earth» devant le centre accueillant le sommet de Copengague, Reuters

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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