Culture

A partir de quand peut-on vraiment juger la qualité d'une série?

Vincent Manilève, mis à jour le 28.04.2017 à 10 h 57

Face aux séries qui s'amoncellent et à l'impatience des spectateurs, les critiques de séries doivent s'adapter en permanence et émettre un avis sur des objets culturels qu'ils n'ont pas toujours appréhendés dans leur totalité.

Image tirée de la série «The Leftovers» |  HBO.

Image tirée de la série «The Leftovers» | HBO.

Damon Lindelof, co-créateur de la série culte Lost, a une vie pour le moins chargée. Alors qu'il présidait le jury de la 8e édition du festival français Séries Mania qui s'est terminé le 23 mai à Paris, il assurait en même temps la promotion de l'ultime saison de la fascinante série The Leftovers. Réputé pour les mystères qu'il refuse d'élucider, il a envoyé fin mars une lettre très intéressante aux critiques de séries.

D'entrée, il explique que binge-watcher une série, c'est-à-dire le fait de regarder plusieurs épisodes à la suite, est selon lui une mauvaise habitude, assimilable à l'abus de Pringles devant la télé. Avec HBO, qui produit la série, il a donc décidé de ne livrer aux journalistes que sept épisodes sur huit en amont de la diffusion télé. «Regardez-les comme vous voulez. Critiquez-les comme bon vous semble. Ce n'est pas à moi de vous dire comment faire votre travail.» L'objectif premier de Lindelof est de prévenir le risque de spoiler pour le public. Mais, derrière ce message et sa volonté de reprendre un peu de contrôle sur la critique, le créateur déterre un problème plus large pour les journalistes spécialisés: combien d'épisode(s) faut-il avoir vu pour écrire la meilleure critique possible d'une série? Même la très respectée critique du New Yorker Emily Nussbaum n'a pas de réponse définitive à cette question complexe. Elle le confiait mi-avril au site Man Repeller:

«L'une des choses les plus difficiles lorsque l'on écrit à propos de la télévision, c'est cette question: “Quand est-ce que j'écris dessus? Dois-je tenter d'écrire quelque chose au début d'une série? Dois-je essayer d'écrire quelque chose à la fin d'une saison? Est-ce que je dois attendre quelques saisons puis écrire ce qui serait un essai sur toute la série?»

Des séries à la pelle, mais des «screeners» au compte-goutte

Pour commencer, un chiffre: 455. C'est le nombre de séries produites en 2016 par la télévision américaine, selon le décompte annuel de la chaîne FX. Un chiffre «relativement terrifiant» quand on est critique de série. Ajoutez à cela les productions françaises, nordiques et britanniques, pour ne parler que d'elles, et l'on comprend mieux que les critiques soient parfois noyés par ce «peak TV». «Le métier de critique devient de plus en plus polymorphe, c’est difficile de le définir mais il ne consiste pas à dire “je regarde tout, je critique tout”, ce n’est pas possible», avoue Emilie Semiramoth, journaliste chez Vanity Fair et «Plus de séries», et membre de l'Association des critiques de séries, l'ACS

«Une série chasse l’autre assez rapidement à la télévision, on est obligé de couvrir un champ infini, nous a expliqué par téléphone Renan Cros, critique pour Stylist, Cinema Teaser et membre de l'ACS. Tout le monde parle de Big Little Lies parce que c’est terminé mais, dans une semaine, tout le monde aura oublié.» 

L'amoncellement de séries impose donc, d'office, un rythme intense dans les salles de rédaction. Il faut donc faire des choix. 

Et les difficultés posées par le système de production ne s'arrêtent pas là. Afin de proposer des articles aux lecteurs au moment de la diffusion publique, un critique de séries peut logiquement les solliciter pour visionner les épisodes en avance, qu'on appelle «screeners». Seulement voilà, la plupart des diffuseurs ne leur envoient que quelques épisodes, s'ils acceptent d'en envoyer, et leur demandent de signer un embargo. La démarche de Lindelof est pour le moins exceptionnelle, et les journalistes ont souvent moins de contenu à se mettre sous la dent, comme lorsque la chaîne Starz n'a envoyé que quatre épisodes d'American Gods, dont la diffusion débutera le 30 avril. Cette rétention a au moins deux explications: la série n'est pas terminée et la post-production est encore en cours; et un manque de confiance terrible envers les journalistes, une peur folle que des spoilers ou des épisodes entier soient mis en ligne avant la diffusion officielle. Il y a deux ans, HBO a ainsi dû gérer le leak des quatre premiers épisodes de la saison cinq de Game of Thrones

Forcément, les critiques que nous avons interrogés ne cachent pas leur frustration, et font de leur mieux pour s'en accommoder. 

«L'idéal c'est de glisser, quelque part dans ta critique, combien d'épisodes tu as pu voir, détaille Marie Turcan, journaliste chez Business Insider et membre de l'ACS. Cela permet de bien affirmer le fait que la critique se base sur ce que la série dit au vu de ses quatre premiers épisodes. Et en plus, cela te protège en tant que critique par rapport à la suite si la série se révèle bonne ou mauvaise.»

Le critique face à l'impatience des fans

Renan Cros, de Cinema Teaser travaille principalement pour des supports papiers, il doit donc visionner les séries longtemps à l'avance mais travaille moins dans l'urgence que ses collègues des rédactions web. Aujourd'hui, en effet, grâce au piratage et aux diffuseurs français comme Canalplay ou OCS, les fans sont en mesure de visionner en quasi-direct leurs séries préférées, voire même de les binge-watcher sur Netflix, qui publie des saisons entières d'un seul coup.

La passion et la réactivité des spectateurs accélèrent considérablement le besoin d'une publication journalistique. «Il y a une certaine injonction sur internet, notamment parce que les fans regardent les séries quasiment en direct ou dès le lendemain matin, confirme Emilie Semiramoth, journaliste chez Vanity Fair et «Plus de séries». Et quand il y a des séries qui buzzent, comme The Walking Dead ou Game of Thrones, il faut alimenter ce buzz avec des articles.» On se retrouve alors parfois dans des situations ou les spectateurs sont en avance sur les critiques, dont le rôle de prescripteur est mis à mal.  

«Si Netflix t’envoie deux épisodes, tu vas faire une critique qui va devenir obsolète très vite dès lors que la saison entière est mise à disposition du public, avoue Marie Turcan, de Business Insider. Certains spectateurs auront vu la série en 24 heures, ce qui va te forcer soit à rattraper la hype et publier un nouveau papier, soit rester sur ton idée d’origine en sachant que tes lecteurs seront plus avancés que toi. C’est un nouveau défi et ça pose des questions sur notre façon dont on va critique des séries à l’avenir.»

Aux États-Unis, on a trouvé un début de solution pour calmer ce besoin irrésistible de discuter dès lors que le générique défile à l'écran. Kathryn VanArendonk, critique au New York magazine, nous a expliqué la méthode du site: 

«Quand il y a un vrai intérêt, notre publication et quelques autres ont commencé à réduire cette pression en publiant des posts “Parlons de cet épisode!” où les lecteurs peuvent aller pour avoir les premières réactions. De cette façon, il y a un endroit où les gens peuvent aller pour répondre à ce qu'ils viennent de voir en attendant qu'un récap soit publié.»

Ecris vite...  

Car le contenu roi pour s'adapter à une offre et une demande toujours plus forte, c'est bien le récap. Il s'agit d'un commentaire d'épisode publié très vite après sa diffusion, destiné à raconter ce qu'il se passe et donner des éléments de réflexions à des lecteurs qui n'ont parfois ni le temps ni l'envie de le visionner. On pourrait croire qu'il s'agit d'un exercice de style peu gratifiant et simplement destiné à «collecter des clics», mais de nombreux médias proposent des formats très originaux, comme nous vous l'expliquions déjà en 2015 à propos de Games of Thrones. «En tant que critique, le récap est très différent des analyses, mais rien ne t’empêche de t’élever par rapport au récit simple de ce qui se passe, estime Marie Turcan. Tu peux aussi faire un récap drôle avec des gifs comme le faisait la journaliste Anaïs Bordages sur Buzzfeed

Et même au-delà du récap, qui reste principalement un commentaire, la critique d'un pilote (le premier épisode d'une nouvelle série) se révèle toute aussi intéressante, comme nous rappelle Renan Cros: «Quand on analyse un pilote, on analyse une promesse. Cela ne dit rien d’une série en temps que forme finie, mais cela quelque chose de ce qu’elle promet. C’est comme un programme de candidat. L’analyse de pilote est donc essentielle». Et le constat est le même à propos de n'importe quel épisode pris individuellement, si l'on en croit Alan Sepinwall, critique pour le site Uproxx et auteur de nombreux ouvrages de référence sur le genre. «On peut écrire sur n'importe quelle série à n'importe quel moment, du moment que l'auteur et le lecteur comprennent que le sujet de la discussion ne concerne pas forcément une saison entière, ou une série entière», nous raconte-t-il par e-mail.

De la même façon, la critique fragmentée à partir de quelques épisodes a toute sa place. Ainsi, Kathryn VanArendonk de Vulture nous a expliqué écrire des «close reads» permettant d'évoquer, sans attendre la fin d'une saison ou d'une série, des thèmes transversaux. «La plupart du temps, les critiques et les spectateurs font la même chose, regarder ce qu'il y a devant eux.»

... et reviens-y plus tard

Après cette phase de critiques au fil des diffusions d'épisodes, les journalistes spécialisés peuvent alors envisager de faire le bilan et de porter un regard plus englobant sur une saison. Cette démarche est d'autant plus importante que certaines séries évoluent de plus en plus vers le cinéma (on parle de «prestive TV») et qu'il devient de plus en plus important de considérer l'arc narratif en entier pour en cerner ses nuances. Mais, comme le précise Alan Sepinwall, il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'abord de séries et que leur mode de consommation, et donc d'analyse, est forcément scindé:

«David Simon, qui a co-créé The Wire, aime se plaindre des critiques hebdomadaires parce qu'il estime que les séries devraient être jugées à partir de tous les épisodes de chaque saison, mais ce n'est pas comme ça que l'on expérimente une série. Même si vous bingez une saison entière de The Wire en un week-end, vous regardez quand même un épisode à la fois, vous faites des pauses pour manger ou boire et vous expérimentez le monde autour de vous. [...] Des fois, je suis plus satisfait en écrivant à propos des conclusions de saisons, et des fois les critiques que j'aime le plus sont celles que j'écris après avoir vu un seul épisode ou deux d'une nouvelle série. La critique idéale ne devrait pas se limiter à un seul format, ni à un seul stade de la vie d'une série.»

 «C'est ce qui distingue la télé des autres médias, cette opportunité pour l'engagement à différents niveaux, confirme Kathryn VanArendonk de Vulture. Je pense que la critique de série idéale a l'opportunité de faire tous ces niveaux de critique, au moment où c'est le plus approprié.»

Et parfois, comme pour le cinéma, le moment le plus approprié survient plusieurs années après la diffusion originelle. C'est ce qu'on fait Alan Sepinwall et Matt Zoller Seitz  dans le livre TV (The Book), où ils discutent des plus grandes séries jamais produites et jugent notamment l'influence qu'elles ont eue par la suite. Ce n'est pas un hasard si, ces dernières semaines, une grande partie de la presse a offert une relecture de la série Buffy contre les vampires, qui venait de fêter ses vingt ans. A ses débuts, raconte Renan Cros, Buffy «était perçue comme un truc pour ado, pur produit de la culture des années 1990. Mais avec le temps, l’installation des séries comme un genre majeur et l’émergence du féminisme au cœur de celles-ci, on entend alors ceux qui disaient déjà que Buffy est la série la plus importante des années 1990 pour les adolescents et le féminisme.»

Lors de sa masterclass à Séries Mania, Damon Lindelof n'a pas pu éviter les questions sur la fin de Lost, très mal accueillie lors de sa diffusion en 2010. Mais en l'écoutant assumer ses choix et en repensant aux thèmes mystiques qui l'ont suivis dans The Leftovers, on peut penser que notre regard sur le final de Lost, l'une des séries les plus importantes des années 2000, ne cessera d'évoluer. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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