Sciences

Pédophilie: une panique morale jamais n'abolira un crime

Temps de lecture : 10 min

Nuire aux recherches scientifiques sur la pédophilie, c'est entraver la prise en charge adéquate des pédocriminels, empêcher une diminution effective des viols et des abus sexuels sur mineurs et faire obstacle à une protection réelle des victimes. Par Peggy Sastre, spécialiste de la psychologie évolutionnaire.

Un prévenu arrive le visage caché, le 13 mars 2000, avant de comparaître devant le tribunal correctionnel de Mâcon dans le cadre du procès du réseau "Ado 71 I SAMIRA BOUHIN / AFP
Un prévenu arrive le visage caché, le 13 mars 2000, avant de comparaître devant le tribunal correctionnel de Mâcon dans le cadre du procès du réseau "Ado 71 I SAMIRA BOUHIN / AFP
Cet article est publié à l'occasion de la marche pour la science qui a eu lieu partout dans le monde ce samedi 22 avril. Les volets 1, 2 et 3 sont à retrouver ici.

Face à ceux que le journaliste et chercheur Jonathan Rauch a appelé les «gentils inquisiteurs», toute étude de la nature humaine est risquée. Une investigation d'autant plus dangereuse qu'elle s'aventure du côté de la sexualité et de l'identité. Pire encore, si vos recherches ne sont pas facilement entreposables sur telle ou telle étagère partisane, alors préparez-vous à subir des attaques venant des quatre coins de l'échiquier politique. Mais là où l'enfer et la damnation vous sont garantis, c'est si vous avez le malheur d'être doté d'une personnalité «galiléenne» et de n'avoir qu'un horizon en ligne de mire: celui de vous approcher le plus possible de la vérité.

Un objectif balayant tout sur son passage, plus fort que le clan, les sentiments et sans doute parfois plus fort que vous-même. Pas étonnant que les individus qui en sont dotés se retrouvent en première ligne lorsque la science se met en marche, vu qu'il n'y a pas mieux pour dégager ce qui entrave la connaissance: le respect de la tradition, de l'autorité, de ce qui flatte le bon sens et le sens commun. Tout ce qui ne se laisse pas contredire tranquillement.

Dans l'avant-propos de l'histoire naturelle du viol signée Thornhill et Palmer, Margo Wilson écrit: «Le viol est atroce pour les femmes. Sa simple idée éveille angoisse, répulsion et colère, et il n'est donc pas surprenant que les femmes soient bouleversées quand il s'agit de soumettre le viol à l'examen scientifique. Des recherches sur des maladies mortelles ou cruellement défigurantes suscitent sans doute moins d'antipathie et de perplexité.» Les épreuves qu'ont subies les auteurs de ce livre démontrent la véracité de ces propos.

Panique morale

Reste qu'il existe un sujet d'étude encore plus périlleux que les violences sexuelles: les violences sexuelles commises sur des enfants. Ici, nous sommes face à une véritable panique morale, soit «l'emballement conjoint de la sphère médiatique, de l'opinion publique, des expertises et des acteurs politiques autour (…) [d']un “problème de société” érigé en fléau moral», pour reprendre la définition des historiens Christine Machiels et David Niget. Un phénomène des plus nocifs pour la recherche et ses conséquences, à savoir une prise en charge adéquate des pédocriminels, une diminution effective des viols et des abus sexuels sur mineurs et une protection réelle des enfants qui en sont, ou sont susceptibles d'en être, les victimes.

Les psychologues Bruce Rind, Philip Tromovitch et Robert Bauserman peuvent en témoigner. À la toute fin des années 1990, ces chercheurs s'attellent à une méta-analyse de cinquante-neuf études, publiées entre 1975 et 1995 dans des universités américaines, et portant sur un total de 35.703 individus. Leur objectif: refroidir d'un peu de mise en perspective scientifique un sujet échauffant les esprits comme pas deux.

Pour ce faire, ils commencent par prescrire davantage de neutralité et de précision terminologiques en détricotant la définition des «abus sexuels sur enfants». Ils font ainsi remarquer qu'il n'est pas très pertinent de mettre dans le même sac un viol commis par un homme de 60 ans sur une fillette de 5 ans et un rapport sexuel consenti entre une adolescente de 16 ans et un jeune homme de quatre ans son aîné –entre autres exemples tirés de leur base de données. Ni non plus très légitime de ranger dans une seule et même case un abus avec ou sans contact, comme le fait d'avoir été confronté à un exhibitionniste. Idem pour les abus avec ou sans pénétration. La pédocriminalité est effectivement un problème, mais comme avec tout problème, une bonne définition des termes du sujet est une étape essentielle pour espérer le résoudre.

Conclusion explosive

Ensuite, Rind, Tromovitch et Bauserman trient, dans les cas d'abus consignés, quels facteurs sont les plus à même d'être associés à des séquelles psychologiques à l'âge adulte et leur niveau de gravité. Il ressort de leur analyse que les femmes sont plus souvent et plus longtemps traumatisées que les hommes et qu'un inceste –un abus sexuel commis par un membre de la famille– est plus traumatisant qu'une agression sexuelle perpétrée par un non-apparenté et/ou un adulte auparavant inconnu de la victime. Par ailleurs, les chercheurs soulignent que ce type d'agression est bien moins fréquent que les abus incestueux (incluant les beaux-parents) commis dans des familles globalement «dysfonctionnelles» et, en général, théâtres de violences et de maltraitances (sexuelles ou non).

Mais leur conclusion la plus «explosive» est la suivante: la grande majorité des «abus sexuels» ont peu voire pas de conséquences psychologiques significatives sur les victimes et, dès lors, que la caractérisation a priori d'un «acte sexuel entre un adulte et un enfant» (formule que les chercheurs privilégient) en préjudice, en dommage, voire en ravage est empiriquement et phénoménologiquement fausse. Juste avant le point final de leur article, Rind, Tromovitch et Bauserman insistent sur le fait que le caractère statistiquement non-dommageable d'un acte n'implique en aucun cas sa neutralité (et encore moins sa positivité) morale et qu'ils n'entendent absolument pas modifier la définition juridique des violences sexuelles commises sur des mineurs ni les sanctions pénales qui leur sont réservées.

«Nos observations ne s'appliquent aux positions morales et juridiques uniquement dans la mesure où ces positions sont fondées sur la présomption d'un dommage psychologique», écrivent-ils.

L'avertissement est bien visible, mais beaucoup ne le verront visiblement pas, à commencer par une association d'hommes pédophiles, la North American Man/Boy Love Association (NAMBLA), qui croit détecter dans l'étude de Rind, Tromovitch et Bauserman un soutien inespéré à leur cause –la dépénalisation de «l'amour entre hommes et garçons».

Censure parlementaire

À la suite de ce malencontreux et fallacieux patronage, Laura Schlessinger, psychologue et animatrice d'un célèbre courrier du cœur radiophonique, qualifie les chercheurs de «propagandistes» de la pédophilie méritant d'être rapidement et sévèrement châtiés. Galvanisée par tout un tas d'auditeurs outrés, sa croisade glisse d'autant plus facilement dans l'opinion que l'Association américaine de psychologie (APA) –éditrice de la revue Psychologial bulletin où Rind, Tromovitch et Bauserman ont sorti leur étude–, est considérée comme un repaire de dangereux déviants gauchistes, ourdissant la décomposition de la société américaine par des manœuvres aussi séditieuses que la publication de travaux scientifiques mettant en évidence la banalité et l’innocuité de l'homosexualité.

L'appel de Schlessinger arrivera jusqu'aux oreilles de Tom DeLay, digne héraut de la moralité républicaine au Congrès (jusqu'à son départ en 2005 suite à sa condamnation pour fraude électorale). DeLay réussira l'impossible: obtenir un vote à l'unanimité de la Chambre pour condamner l'article de Rind et al. Quelques jours plus tard, rebelote au Sénat, lui aussi sous majorité républicaine. Le 12 juillet 1999, «A Meta-Analytic Examination of Assumed Properties of Child Sexual Abuse Using College Samples» deviendra le premier –et jusqu'à présent le seul– article scientifique à être censuré par une résolution parlementaire. Sur un plan moins politique, certains chercheurs pointeront certains biais méthodologiques et questionnements conceptuels.

Parce qu'elle est si féconde en paniques morales, l'étude scientifique de la pédophilie et de la pédocriminalité demeure un des parents pauvres de la recherche psychiatrique. «Il y a peu de recherches sur les causes de la pédophilie en comparaison, par exemple, avec les travaux menés sur l'étiologie de la schizophrénie», me confirme Ray Blanchard, qui a supervisé la section du DSM-5 traitant des paraphilies. Mais le phénomène s'explique aussi par la médiocrité scientifique des premières études sur le sujet, de nature psychosociale et d'influence lourdement psychanalytique.

«On cherchait à voir si les enfants abusés sexuellement dans leur enfance devenaient à leur tour des agresseurs à l'âge adulte, précise Blanchard. Au mieux, ces études étaient faiblement pertinentes. La solidité de l'effet est très problématique et ouvert à d'autres interprétations que: “des abus sexuels subis dans l'enfance causent directement des abus sexuels commis à l'âge adulte”.»

Une orientation sexuelle pathologique

Mais le paysage commence doucement à changer avec l'arrivée des neurosciences et de l’imagerie cérébrale dans la bataille. «Comme c'est souvent le cas avec la première génération d'études sur un trouble mental, la première génération d'études sur la pédophilie a généré des résultats fragiles et contradictoires. Mais à mon sens, il y a des raisons d'espérer que la deuxième et la troisième générations de recherches en imagerie repartent à zéro sur les différences cérébrales, vu que les chercheurs savent mieux aujourd'hui vers quelles zones se diriger et obtiennent des financements plus importants, ce qui leur permet d'étudier des groupes de pédophiles plus conséquents, aux côtés de sujets sexuellement normaux constituant les groupes de contrôle», poursuit Blanchard.

Des études qui, à l'extérieur du cercle académique, demeurent inconnues «car elles sont publiées dans des revues spécialisées à l'audience très limitée. De plus, aucune de ces recherches n'a pour l'instant produit de remède spectaculairement efficace contre la pédophilie, et donc aucun média généraliste n'en parle. Bon nombre d'études ont néanmoins permis une diminution modeste de la fréquence des récidives, mais ce n'est pas le genre de résultat qui passionne le grand public».

Et ce que tarde, aussi, à comprendre le grand public, c'est que la pédophilie –désormais considérée comme une orientation sexuelle pathologique par les spécialistes– est souvent absente des affaires d'abus et de violences sexuelles qui l'offusquent et l'horrifient.

«Beaucoup de gens ne font pas la différence entre la pédophilie, qui est un désir sexuel, et les agressions de mineurs, qui est un acte sexuel, indique Blanchard. Beaucoup de pédophiles ne sont pas des violeurs d'enfants et beaucoup de violeurs d'enfants ne sont pas des pédophiles. De fait, beaucoup de pédophiles n'ont jamais touché un enfant (à part dans leurs fantasmes) et beaucoup de violeurs d'enfants préfèrent en réalité des partenaires sexuels physiquement matures. S'ils ont approché un enfant, c'est par opportunisme, faute de mieux, parce qu'ils étaient sous l'emprise de l'alcool ou de la drogue, entre autres raisons».

Peu de financements

Une réalité qu'essayent de faire entendre des pédophiles «abstinents» ou des chercheurs comme Ray Blanchard et l'un de ses collègues, James Cantor. Le plus souvent, pour ne récolter que la surdité des pouvoirs publics et la frénésie «justicière» des réseaux sociaux.

«En général, les gens responsables de nos financements ne sont pas du tout préoccupés par la pédophilie, déplore Blanchard. Une commission de financement gouvernementale ou institutionnelle doit faire des choix entre des projets de recherche, et elle aura tendance à préférer des travaux menés sur la schizophrénie, le trouble bipolaire ou l'autisme, car ils font souffrir beaucoup de gens. Chez les bailleurs de fonds privés, on se focalise plutôt sur des maladies “respectables” comme la dépression ou l'anorexie, pas trop sur des paraphilies qui, comme la pédophilie, représentent un risque pour des victimes innocentes.»

Et malgré le fait que l'OMS et l'Association américaine de psychiatrie, éditrice du DSM, reconnaissent la pédophilie comme une maladie mentale, peu de gens sont prêts à offrir aux pédophiles le même genre d'indulgence qu'ils réservent à d'autres handicapés psychiatriques, y compris dans des cercles militants en lutte contre la «psychophobie», la stigmatisation des malades mentaux.

«L'extrême stigmatisation de la pédophilie», soutient Blanchard, «et le risque qu'un éventuel sujet de recherche perçoit à admettre sa préférence sexuelle pour des enfants» entravent la recherche et font partie des principaux obstacles à une identification précise des troubles pédophiles, tant ces facteurs empêchent de mettre sur pied des «cohortes de bonne qualité scientifique».

«La plupart des pédophiles sont remarqués par la clinique, et sont donc identifiés en tant que potentiels sujets de recherche, parce qu'ils ont été arrêtés après avoir approché sexuellement un enfant. Il faut donc bien remarquer que ces agresseurs n'ont que peu d'intérêt à l'honnêteté et toutes les raisons de mentir. Les agresseurs ne sont pas forcément incités à admettre leurs tendances pédophiles; au contraire, les conséquences de leurs actions ont toutes les chances de leur être encore plus dommageables s'ils avouent de telles tendances.»

Problème insurmontable

De la sorte, la «grande majorité des pédophiles envoyés auprès de cliniciens pour une évaluation le sont parce qu'ils ont été suspectés d'agressions sexuelles sur des enfants ou condamnés pour de tels faits, pas parce qu'ils se sont présentés spontanément pour se plaindre de leur attirance sexuelle pour des enfants. La majorité de ces individus nient donc avoir un intérêt érotique pour les enfants, et ce même quand ils ont des antécédents sexuels qui rendent le diagnostic de pédophilie tout à fait plausible».

«C'est un problème déjà suffisamment grave dans des champs de recherche qui ne requièrent que le diagnostic de l'individu concerné», ajoute Blanchard, mais cela devient «insurmontable dans des recherches génétiques qui exigent aussi d'analyser des proches. Les patients pédophiles n'ont qu'une très faible propension, compte tenu de leur tendance générale à nier leurs penchants personnels, à donner des informations pertinentes sur les membres de leur famille –des proches qui, d'ailleurs, ont toutes les chances d'avoir dissimulé leurs préférences au patient en question, comme au reste du monde. Les informations les plus basiques et nécessaires pour des analyses portant sur des facteurs génétiques ou des liens d'héritabilité sont donc pratiquement impossibles à obtenir.»

Et c'est ici, selon Blanchard, l'axe de recherche le plus urgent à étoffer: «les facteurs biologiques qui prédisposent un individu à développer une orientation pédophilique». Des facteurs biologiques loin de se limiter au génétique, vu que «plein de choses peuvent affecter l'environnement utérin et, par conséquent, jouer sur le développement fœtal: les infections maternelles, les tératogènes ingérés, les interactions immunitaires entre la mère et le fœtus, etc.».

Autant d'horizons de recherche cruciaux pour comprendre et donc maîtriser la pédophilie qui pâtit de la stigmatisation et de la «nature secrète» de son sujet.

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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