France

Comment la campagne a dépassé le simple clivage «laïcards»/«islamogauchistes»

Ariane Bonzon et Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 21.04.2017 à 17 h 23

Les prises de position et les approches des candidats sur la laïcité et l’islam révèlent plusieurs clivages qui, parfois, s’entrecroisent.

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

De manière inédite, une «campagne à cinq», et finalement, à quatre, s’est installée à l’approche du premier tour de l’élection présidentielle, dans le cadre de laquelle s’affrontent des candidats qui espèrent tous accéder au second tour. Cette offre éclatée brouille la lisibilité des clivages habituels, ce que nous avons étudié sur un thème précis: les positions des candidats et de leurs équipes de campagne sur les problématiques religieuses. Sont-elles concentrées sur la laïcité? Servent-elles uniquement à évoquer l’islam sans en avoir l’air? Ou au contraire, ces thèmes identitaires sont-ils assumés comme des points de différenciations susceptibles de faire basculer les électeurs?

1.Hamon/Fillon: l’islam au cœur des batailles des Primaires

La campagne présidentielle qui s'achève est le produit de rapports de force qui se sont imposés à l’issue de deux batailles internes à droite et à gauche qui ont eu lieu lors de leurs primaires respectives. Les profils des candidats du PS et des Républicains qui ont triomphé de cette épreuve sont situés chacun à une extrémité de l’axe qui polarise les positions sur la laïcité. Pour sa part, la gauche a préféré le candidat le plus souple, reléguant Manuel Valls dont les sorties sur l’islam étaient devenues trop clivantes pour la base électorale de la primaire. L’ancien Premier ministre s’était emparé de la question de la radicalisation religieuse, n’hésitant pas à s'exprimer sur un sujet comme le voile en affichant son incompatibilité supposée avec la société française, tout en se réclamant d’intellectuels –comme Elisabeth Badinter ou Caroline Fourest– dont il ne pouvait ignorer qu’ils seraient perçus comme des signaux d’alerte par une partie de l’électorat militant.

Lors de l’entre deux tours, c’est d’ailleurs cette carte de l’épouvantail islamogauchiste que Manuel Valls va utiliser sans scrupule contre son rival, dans le cadre d’un débat largement pollué par le reportage très relayé de France 2 sur l’exclusion des femmes dans les lieux publics de villes de banlieue. Un reportage par la suite contesté et qui a fait l'objet d'une contre-enquête par le Bondy Blog. Les excès de Valls dans la dernière ligne droite expliquent-ils pourquoi Benoît Hamon l’a emporté? Sans doute pas, en tout cas pas uniquement.

Une fois la primaire gagnée, la polémique va d’ailleurs évoluer en se fixant sur la complaisance supposée de son porte-parole Alexis Bachelay avec des organisations islamistes. Après cette séquence houleuse, Hamon tente de redresser le tir pour effacer ce qui a pu être perçu comme une gêne sur les atteintes à la laïcité. Dans sa «réponse à Charlie», après que l’hebdo satirique ait interpellé les candidats sur leurs engagements en faveur de la laïcité, le candidat rappelle son attachement à la loi de 1905, «fruit précieux d'un savant et riche compromis auquel le Président de la République, en tant que garant des institutions, doit rester fidèle.»

«Mais je serai aussi, ajoute-t-il, le président d'une République bienveillante, dont la force est une source de liberté et d'émancipation, plutôt que de contrainte et de stigmatisation.»

Le positionnement de sa campagne aura consisté à traiter la thématique de manière transversale pour qu’elle irrigue ses positions sans constituer un «pôle» spéficique ni être représentée par un référent sur les questions religieuses. Une conviction qui marque là encore une volonté de conciliation –de naïveté, lui reprocheront ses adversaires. Ainsi la mesure innovante du programme de Benoît Hamon consiste à mettre en place un numéro vert qui doit permettre de résoudre les conflits liés à la pratique religieuse dans une logique d’information et de médiation. «Dans la pratique, écrit-il dans sa lettre à Charlie Hebdo, beaucoup de problèmes de coexistence ont pu être réglés dans le dialogue ou le rappel des principes.»

«Il y a un problème lié à l'islam»

La compétition était à fronts renversés quelques mois plus tôt lors de la primaire de la droite et du centre. Dans cette pré-élection en miroir de celle de la gauche, ce sont les positions plus «modérées» ou «ouvertes» qui ont coûté la victoire à «Ali Juppé», selon le surnom dont la fachosphère l’a affublé. Le maire de Bordeaux va succomber face à un François Fillon beaucoup plus affirmé sur sa droite, avec à la fois un programme de rigueur économique et une ligne identitaire sobre sur la forme mais proche sur le fond de celle de Nicolas Sarkozy en 2012. N’a-t-il pas écrit, dans un livre paru en septembre 2016 pour installer sa ligne sur le sujet, qu’«Il n'y a pas de problème religieux en France. Il y a un problème lié à l'islam»?

Dans son programme présidentiel, Fillon dégage deux axes «pour une laïcité assumée»:

«Conforter notre conception de la laïcité et lutter fermement contre le totalitarisme islamique».

«Les phénomènes de radicalisation de grande ampleur que nous avons connus depuis trois ans […], lit-on encore dans son programme, ne sont pas dépourvus de racines religieuses –fussent-elles perverties. La réponse à ces déviances de l’islam appartient pour une large part, dans un état laïc, aux musulmans eux-mêmes et au premier chef à leurs responsables.»

2.Macron, laïc sur la crête

La campagne a mis en lumière un espace politique encombré, parfois brouillé. Parmi les questions récurrentes, où placer l’Ovni Emmanuel Macron sur l’axe habituel qui oppose les tenants d’une laïcité stricte à ceux qui plaident pour une laïcité ouverte ou de compromis, pour employer une alternative entrée dans le langage médiatique? Dans l’hebdomadaire protestant Réforme, le leader du mouvement En Marche! explique qu’il «essaie de tenir ce chemin de crête qui consiste à refuser de faire de la laïcité quelque chose qui exclut, ou qui viserait à construire une religion républicaine, sans rien céder pourtant à l’angélisme.»

Pour Didier Casas, conseiller d’État en charge des dossiers «régaliens» d’En Marche!, «l’islam n’est plus une religion importée et est compatible avec la loi de 1905 qui ne privilégie aucun culte». En même temps, selon l’expert, le problème principal est «l’utilisation de la tolérance religieuse pour propager une lecture intégriste de telle ou telle religion».

La laïcité, toute la laïcité, rien que la laïcité? C’est l’équation «républicaine» (la République est souvent invoquée par Emmanuel Macron lorsqu’il s’aventure sur le terrain religieux) que veut tenir Macron, fidèle à son ni-gauche ni-droite qui, au gré des circonstances, a pu évoluer vers un et-gauche et-droite. Par exemple avec le refus de tout accomodement perçu comme «communautariste», un épouvantail français dont le candidat et son équipe aiment montrer qu’ils s’en méfient. En matière de fête religieuse, «on ne souhaite pas instaurer des jours fériés correspondant aux fêtes religieuses de telle ou telle autre religion, explique encore Didier Casas, ce qui correspondrait à accepter une forme de communautarisation du calendrier, chaque religion ayant en quelque sorte “son” jour férié. Ce qui n’empêche pas les uns ou les autres de pouvoir prendre un jour de congé les jours de fête religieuse.»

Le voyage en terrain miné d'Emmanuel Macron aura été un quasi sans faute. Dans la dernière ligne droite, il devra tout de même éteindre un début de polémique à propos du responsable de son mouvement (le «référent») dans le Val d'Oise, Mohamed Saou, jugé pas suffisamment «Charlie» par ses détracteurs.

 

 

 

 

 

* L'«Islam consulaire»: l’Etat français a délégué par commodité juridique et pratique la gestion de l’islam et l’encadrement des Français musulmans aux (consulats des) États d’origine (Maroc, Algérie, Turquie, etc) de ces derniers.

3.France Insoumise / Front national

Mais la bataille pour l’Élysée ne se joue pas à trois, avec un pôle de droite traditionnelle, un pôle situé dans la gauche sociale et, au milieu, un candidat qui tente la synthèse au centre. Ceux qu’on pouvait encore considérer en 2012 comme incarnant les marges du système politique français sont en passe de réaliser de très bon scores et, pour certains peut-être, d’accéder au second tour… Les candidatures de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, que tout oppose sinon leur conjoint rejet du statut quo et leur «dégagisme» assumé, expriment chacune une relation particulière à la laïcité et à la pratique religieuse. Benoît Schneckenburger, co-référent laïcité pour la France Insoumise, explicite la vision du mouvement de Jean-Luc Mélenchon:

«Le combat pour la laïcité s’inscrit dans la tradition républicaine qui remonte aux Lumières (liberté de conscience, liberté de culte, égalité de droits). La loi de 1905 convient parfaitement, elle a mis fin à la guerre civile car elle permet à tous, croyants ou athées, ceux qui ont une religion ou pas, de vivre ensemble.»

Cette sobriété juridique se double d’un discours athée affirmé qui voit dans le poids persistant de la religion catholique un des obstacles à la laïcité.

«À se focaliser sur l'islam, poursuit ce professeur agrégé de philosophie, on oublie les multiples atteintes, bien réelles, à la séparation des Églises et de l’État (financements déguisés des cultes, présence de représentants de l’État lors de cérémonies religieuses ou de manifestations communautaires), ainsi que l'extrême poids de l'enseignement catholique, qui reçoit près de 10 milliards d'euros par an. Nous sommes pour une extension de la laïcité, pas pour sa réduction.»

«Nous sommes pour une extension de la laïcité, pas pour sa réduction»

Benoît Schneckenburger, co-référent laïcité pour la France Insoumise

Le candidat prévoit pour mettre fin à cette emprise la suppression des subventions aux écoles privées de toutes sortes et «l’application du principe: à argent public, école publique», explique encore Benoît Schneckenburger. Les références au catholicisme se multiplient à l’évocation des lois sur les signes religieux dans l’espace public.

«Le port du voile musulman en 2017 s’inscrit dans la même logique que la façon dont certaines femmes pouvaient se couvrir les cheveux dans les régions catholiques du sud de l'Europe, dans nos campagnes autrefois ou bien à la coiffe que portent encore aujourd’hui les religieuses catholiques. Nous dénonçons également le fait que des ministres femmes aient dû porter un fichu lors d'audiences papales.»

«Pas de foulard ni kipa, dans la rue y compris»

Si les programmes des cinq principaux candidats s’opposaient par paires, celui de la France Insoumise trouverait face à lui celui du Front national, qui se caractérise par une réaffirmation du catholicisme dans ses manifestations culturelles quotidiennes et une fermeté vis à vis du «fondamentalisme islamique» dont la dénonciation est un des axes de campagne cher à Marine Le Pen.

Cela se traduit dans les mots de Bertrand Dutheil de la Rochère, membre du comité stratégique du FN et responsable des questions de laïcité dans la campagne, par l’affirmation selon laquelle «la pratique de l’islam pose problème pour trois sur cinq de ses piliers». «Le Ramadan est difficilement conciliable avec une activité professionnelle, surtout en été. Les cinq prières quotidiennes peuvent poser la question d’une salle qui leur consacrée dans les établissements professionnels, scolaires ou autre», détaille-t-il.

À l’inverse, les manifestations du catholicisme «comme les arbres de Noël […] relèvent du folklore, donc cela n’a pas de sens de les interdire.» Il en va de même de l’organisation des jours de vacances. «Il n’est pas aberrant que le calendrier en vigueur sur ce territoire, qui fut massivement chrétien pendant quelque quinze siècles, porte la trace de cette réalité historique.» Le conseiller de Marine Le Pen plaide également pour une extension de la loi de 2004 à tout l’espace public. «Autrement dit, pas de foulard ni kipa, pas de signe religieux ostentatoire, nulle part, dans la rue y compris». À peine consent-il au port des signes religieux aux abords des églises, synagogues et mosquées.

Ariane Bonzon
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Jean-Laurent Cassely
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