Monde

La présidentielle française, le jackpot (controversé) des médias belges

Jacques Besnard, mis à jour le 23.04.2017 à 18 h 49

Les sites belges francophones multiplient parfois par vingt leur audience lorsqu'ils annoncent les résultats avant 20 heures. Une initiative qui ne plaît évidemment pas à tout le monde.

La rédaction du quotidien Le Soir à Bruxelles, le 11 janvier 2015 | LAURIE DIEFFEMBACQ / AFP

La rédaction du quotidien Le Soir à Bruxelles, le 11 janvier 2015 | LAURIE DIEFFEMBACQ / AFP

Les journalistes qui ont travaillé dans une rédaction web ont tous déjà connu l'expérience un peu grisante d'une brusque percée de l'audience dans ChartbeatGoogle Analytics ou l'un des logiciels qui mesure en temps réel la présence des internautes sur un site. Ce pic peut être, selon les cas, le fruit d'une enquête sérieuse et exclusive, d'une actualité exceptionnelle mais aussi, on ne va pas se mentir, d'un article plus divertissant qu'informatif qui génèrent des clics. Surprise, en Belgique, les meilleures audiences des sites francophones se font lors des élections françaises et plus particulièrement lors de la présidentielle. La raison est toute bête. Les médias belges, comme leurs confrères suisses d'ailleurs, prennent la liberté de publier les sondages recueillis à la sortie des urnes et les premières tendances du scrutin avant 20 heures. Chose qui est totalement interdite en France.

Depuis l'arrivée massive d'internet et l'ouverture par la même occasion des frontières de l'information, cette divulgation entraîne un afflux d'internautes hexagonaux qui leur font battre tous les records. C'est le cas, par exemple, du quotidien La Libre Belgique. 

«On a un pic exceptionnel au moment où l'on donne ces chiffres. On multiplie notre audience par dix dans la soirée et au moment de l'annonce, elle est multipliée par vingt. En règle générale, 80% de notre audience est Belge et 20% vient de l'étranger. Lors de la soirée électorale, ça s'inverse. 85 à 90% des internautes sont étrangers et principalement Français», indique Dorian de Meeûs, le rédacteur en chef du site

Ces soirées-là, c'est également la fête du côté de la RTBF et d'Yves Thiran, le chef de la rédaction web:

«On a vingt fois plus de trafic qu'un jour habituel. Lors du duel Nicolas Sarkozy/Ségolène Royal de 2007, le site avait planté, on n'avait rien pu mesurer, les serveurs ont été débordés. Depuis, on est préparés. C'est une soirée importante pour nous tous.» 

A l'aube du premier tour, ce jackpot pourrait être sur la sellette.

«Il y a une grosse incertitude» 

Car les premières estimations seront certainement retardées ce dimanche dans la mesure où la loi a changé depuis le 25 avril 2016. Désormais, la fermeture des bureaux de vote a été décalée de 18 à 19 heures, sauf dérogations notamment pour les communes les plus peuplées (20 heures). Une évolution législative qui va compliquer le travail des médias belges qui avaient annoncé la victoire de François Hollande en 2012 peu après 18 heures 30.

«Il y a une grosse incertitude par rapport aux autres années. Il faut prévoir quarante-cinq minutes à une heure d'attente avant de pouvoir faire des projections sur les petites communes comme c'était le cas dans le passé. Cela va retarder la projection des premiers résultats. On n'y voit pas très clair», admet Dorian de Meeûs.  

«C'est le but, la loi a été modifiée pour éviter justement les rumeurs entre 19 heures et 20 heures», explique-t-on du côté de la Commission des sondages, l'organisme chargé de vérifier que la divulgation de sondages ne vienne pas perturber le bon déroulement du vote. «Le temps d'ouvrir et de dépouiller, on ne devrait pas avoir les résultats avant 20 heures. Cette année, il y a une impossibilité matérielle de faire des estimations correctes.»

Ce dimanche 23 avril, la RTBF a donné des tendances sans citer l'institut de sondage qui a fait une enquête d'opinion par internet, explique Libération. La chaîne a été obligée de s'en expliquer:

En 2012, cette commission avait d'ailleurs menacé les médias étrangers de poursuites avant le scrutin en promettant des «réponses très fermes et systématiques» en cas de publication prématurée des résultats pointant du doigt notamment les Belges. Le quotidien Le Soir, qui peut attirer entre 30.000 et 50.000 internautes en temps réel le soir de la présidentielle (contre 4.000 à 6.000 personnes en temps normal), était notamment visé. Comme ses concurrents, la rédaction en chef avait choisi tout de même de les publier. «Il y a avait eu une sorte de bombage de torse de la part de la Commission des sondages et même indirectement du ministère de l'Intérieur. Je me suis renseigné auprès de notre service juridique, on n'a jamais eu de plaintes par la suite»,  assure Christophe Berti, rédacteur en chef du journal, avant de marteler: «Il n'y a rien d'illégal dans ce que l'on fait».

Une influence sur le jeu démocratique?

Mais est-ce que la publication des tendances, avant que tous les électeurs n'aient glissé leur bulletin dans l'urne, peut influencer le jeu démocratique? Dans une élection comme celle de cette année, où les sondages prédisent un scrutin serré comme jamais, un électeur indécis n'aurait-il pas intérêt à consulter les premières tendances avant de foncer voter pour son poulain le mieux placé? Pas si sûr pour Christophe Berti du Soir:

«Je n'en n'ai pas l'impression. Je ne pense pas que les médias belges puissent faire un président de la République. Après, si les résultats sont très serrés, on prendra toutes les précautions.»

Même son de cloche du côté d'Yves Thiran et de la RTBF.

«Les indécis, oui, c'est possible qu'ils attendent. Mais je ne crois pas que ce soit contraire à une bonne marche de la démocratie de donner davantage d'infos à l'électeur. Si on publie ces résultats, c'est parce qu'on essaye d'appliquer ce principe déontologique de base: quand on a une info d'intérêt général et importante, on ne la garde pas pour nous. Le monde politico-médiatique a les résultats et se les passent sous le manteau. Notre volonté c'est d'en faire participer le plus grand nombre.»

«Un peu vieux jeu»

D'autant qu'avec l'émergence des réseaux sociaux, les internautes n'attendent plus la grande messe des plateaux télé pour faire fuiter les infos, certes, pas toutes recoupées. Ce n'est pas non plus permis.

Pour Vincent Genot, rédacteur en chef du site web du magazine Le Vif/L'Express, cette loi adoptée en 1977 est tout simplement obsolète:

«Je le pense, sérieusement. En Belgique, les soirées électorales démarrent beaucoup plus tôt. Déjà, à 15 heures, on a des tendances. À 18 heures, on a des bonnes tendances. Dès ce moment, on peut commencer à discuter et ça fait des soirées électorales plus intéressantes. Avant internet, ça avait un sens mais vraiment maintenant, je trouve ça un peu vieux jeu.»

Certains journalistes français ont déjà trouvé des parades pour diffuser ces informations sans se faire attraper. Le magazine L'Express, qui appartenait jusqu'en 2015 à Roularta (groupe propriétaire du Vif/L'Express), avait ainsi demandé la permission de renvoyer ses internautes français vers le site belge en 2007. Une demande évidemment acceptée par la rédaction du plat pays qui avait gonflé ses résultats:

«C'était un moyen de détourner la loi, tout à fait. À partir du moment où vous avez une information que les autres n'ont pas, j'imagine que cela doit être très frustrant pour les journalistes français. Et puis, il ne faut pas oublier que ce sont aussi des contacts français qui nous envoient ces infos...», rappelle Vincent Genot.

Comme d'habitude, la Commission des sondages prévient tout de même qu'il pourrait y avoir des poursuites en France, en Belgique, sur Twitter ou ailleurs. «Si on peut saisir le parquet, on le fera.» Pour rappel, selon le code électoral, tout contrevenant qui diffuserait le résultat d'un sondage de vendredi à minuit jusqu'à dimanche 20 heures, risque jusqu'à 75.000 euros d'amende. En temps de crise de la presse, ça pourrait quand même faire mal. 

Jacques Besnard
Jacques Besnard (57 articles)
Journaliste
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