Culture

«Retour à Forbach», voyage au-delà des clichés

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 20.04.2017 à 9 h 48

Longtemps après l'avoir fuie, le réalisateur revient dans la ville de son enfance, à la découverte d'un territoire humain sinistré, mais pas sinistre.

© Docks 66

© Docks 66

Il est né là. Dans cette ville de Moselle autrefois vouée à la mine. Il l’a quittée dès qu’il a pu. Il a fait des films (dont le mémorable Nous, princesses de Clèves). Une situation privée –la vente de la maison de ses parents– le ramène à Forbach. Ce n’est plus la même ville.

Voix off du réalisateur, entretiens avec des habitants, traces du passé, panoramiques au long des rues: les moyens mobilisés par le film sont conventionnels. Et le constat de la situation n’est que trop prévisible: chômage, quartiers abandonnés, commerces fermés, détresse affective et sociale, racisme et communautarisme, montée en flèche du Front national.

 

Ce Retour à Forbach, comme ce serait le cas dans tant d’autres cités ouvrières en France, s’annonce sinistre. Il ne l’est pas.

C’est le grand mérite de Régis Sauder et de sa manière de filmer. Il prend acte des pesanteurs immenses, des déterminismes. Il ne détourne pas la caméra devant les prévisibles et déprimants états des lieux, et des consciences. Mais il ne s’arrête pas là.

S’appuyant aussi sur sa propre expérience, sa mémoire, y compris celle d’avoir, adolescent, si violemment rejeté ce milieu auquel il a à toutes forces voulu échapper, le cinéaste écoute, revient, attend, s’approche. Change d’angle et de distance.

Son Retour s’astreint à des détours, des arrêts, des redoublements. Et peu à peu, autre chose se laisse à voir et à entendre, en parlant avec celles et ceux qui, pour la plupart, furent ses copains d’école, il y a 20 ou 30 ans –mais aussi des plus jeunes, ou des plus âgés.

Des paroles et des gestes

De leurs paroles, de leurs gestes, émanent peu à peu une intelligence de l’existence, une exigence vis-à-vis de soi et des autres, une opiniâtreté, des ressources d’invention, une finesse dans la compréhension des situations, au-delà des jugements à l’emporte-pièce.

Ce n’est pas opposer une face cachée heureuse, ou moins malheureuse, à la face sinistre et trop apparente. C’est laisser affleurer la complexité des gestes et des pensées d’individus différents, et multiples. S’exfiltrer du journalisme de surface et de la sociologie de statistiques, pour entendre mieux celle-ci, celle-ci, celle-ci, celui-là.

Et avec eux rendre au «social», comme on dit, une épaisseur et une complexité, à rebours des simplismes englobant qui arrangent tant les pouvoirs, nourrit à la fois le mépris et la démagogie.

Celle-ci, celle-ci, celui-là...

Celle-ci est directrice de l’école, elle a été élève à la même école avec Sauder, mais lui est parti, elle est restée. «Tu sais Régis…» Ce qu’elle a dire n’est pas gai, sa présence, ses intonations, la fatigue qui se lit sur son visage, sont riches d’un engagement dont on voit qu’il ne faiblit pas, d’un savoir sûr de pourquoi elle fait ce qu’elle fait, là où elle le fait.

Celle-ci tient un des derniers bistrots du village. On l’aime bien parce qu’elle vire les clients qui votent FN. Mais ce qu’elle dit est autrement riche, à la fois triste et ambitieux.

Celui-là est Marocain, ouvrier, musulman, marié et père de famille. Il faut l’entendre décliner avec une intelligence lumineuse ces différentes dimensions de ce qui est supposé le définir, la manière dont elles s’articulent, et se reconfigurent.

Celle-là, avec son T-shirt des Stones et sa dégaine hard rock, se fait ambassadrice du réalisateur, quand c’est elle qui va discuter avec les jeunes de la cité, ils ne sont plus ça, justement, cette catégorie, ce tas, «les jeunes de la cité», mais des personnes – loin d’être toutes sympathiques d’ailleurs.

Le hard rock est aussi sur la bande son, les riffs et les stridences du groupe Deficiency  contribuent à rappeler la violence qui est ici à l’œuvre, en même temps que la parole du père, aujourd’hui malade mais qui sait parler de ce que signifie un arbre fait résonner une sagesse précieuse.

Celle-là est employée, algérienne, elle prie mais ne va pas à la mosquée. Très fréquentée, cette mosquée est le lieu de l’entraide et de l’envahissant contrôle social autant que de la religion. Juste à côté, l’église est quasi-déserte.

En terrain miné

Ainsi, peu à peu, Régis Sauder compose un film qui ressemble à ce territoire, qui fut saturé et est aujourd’hui abandonné par les HBL, les Houillères du Bassin de Lorraine qui ont littéralement possédé cette région, y compris au sens de la sorcellerie. Et qui laisse derrière elles un monde là aussi littéralement miné, où beaucoup des maisons sont menacées de s’effondrer par les galeries creusées en tous sens.

Un monde où le dirigeant frontiste Florian Philippot fait des scores fleuves... et ne conquiert pas le poste qu'il brigait. Un monde travaillé souterrainement par la mémoire des guerres, la question des frontières, les combats plus souvent perdus, et hanté par les promesses politiciennes non tenues.

C’est réinscrire une histoire longue, individuelle et collective, dans le tissu tendu à craquer du quotidien. Mais, en trouvant la possibilité d’une mobilité comme réalisateur, y compris vis-à-vis de son propre parcours familial et affectif, le cinéaste retrouve des accès à une réalité a priori si peu aimable (et que lui-même a longtemps détesté), où une manière de diversité vitale a toujours une place, peut-être un avenir. 

RETOUR À FORBACH

Un documentaire réalisé
par Régis Sauder

Durée: 1h18

Date de sortie:
19/04/2017

 

 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (428 articles)
Critique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte