FranceParents & enfants

Peut-on voter pour ses enfants?

Louise Tourret, mis à jour le 21.04.2017 à 17 h 55

Nous vivons dans une société où l'on a du mal à considérer l’enfant comme individu porteur de droit et non seulement «citoyen de demain», en salle d’attente de sa reconnaissance comme sujet et comme question politique.

Class room. Leo-setä via Flickr CC License by.

Class room. Leo-setä via Flickr CC License by.

Parler des enfants en politique, c’est généralement le festival du poncif, l’enfant étant pris comme allégorie de l’avenir. De là, des images plus ou moins heureuses comme l’écrivait ici même Thomas Legrand, au moment des manifestation contre le mariage pour tous:

«L’enfant en politique, c’est la figure sacralisée de l’avenir, c’est le pays de demain. L’enfant, comme l’avenir, ne nous appartient pas, mais nous en sommes pourtant responsables. Beaucoup d’arrière-pensées politiques se cachent derrière le voile de l’innocence et de la fragilité que représente l’enfant.» 

L’enfant est, en politique, une pure métaphore. Sans doute parce qu'il n'est pas un électeur, et lié à cela, pensé comme un sujet hors champ, un faux individu, un non individu, ou seulement un individu en puissance, non en fait.

Essayons de relever l’occurrence du mot enfant dans les programmes… On parle d’allocations familiales, de filiation, de justice des mineurs (chez François Fillon). L’enfant est un être qui n’a pas d’existence autonome. 

Le Cofrade, Conseil Français des Associations pour les Droits de l'Enfant, regroupe près de cinquante organisations engagées pour la défense et la promotion des droits de l'enfant, notamment tels que définis dans la Convention internationale des droits de l’enfant. Armelle Le Bigot Macaux, présidente du Cofrade, vient justement de publier une note de synthèse sur les engagements des candidats pour les droits de l’enfant. Elle et son équipe ont rencontré les candidats et leurs représentants. Elles ont répondu à mes questions sur la campagne en commençant par reconnaître que le sujet de l’enfance était tout sauf central:

«Des journalistes de notre entourage m’ont dit que dans cette actualité politique dans laquelle tout le monde part à la pêche aux voix, notre communiqué n’allait pas être relayé du tout!! Nous sommes bien conscientes du fait que, les mineurs ne votant pas, les enfants demeurent un "petit" sujet.»

Si vous pensez que les droits de l’enfant sont anecdotiques, ou un truc de riches, sachez que les spécialistes de la question estiment que deux enfants meurent par jour de maltraitance parentale en France. Environ 100.000 enfants seraient en danger et le suicide est la deuxième cause de décès chez les 15-24 ans (16,3 % du total des décès, après les accidents de la circulation).

Les valeurs de l'école

 

J’ai essayé d’éplucher les différents programmes. Et même quand ils semblent parler d'enfants ils n'en parlent pas forcément.

Tous les candidats évoquent l’école, mais évoquer l’école ce n’est pas parler des enfants en premier lieu: vraiment pas. L’école en politique, c’est d'abord le lieu d'un clivage idéologique, entre ceux qui croient à l’intérêt d’une prise en charge publique et collective (à gauche) et ceux qui affirment que la famille est le premier lieu de l’éducation (à droite). Sur la mission de l'école, du côté de la droite c’est davantage la mission de transmission des savoirs qui est mise en avant: l’histoire de France évidemment et on sait à quel point cette question est politisée dans notre pays, reprise par la droite, chez François Fillon comme chez Marine Le Pen.

La question de l’autorité et de l’ordre est également mise en avant: respect du maitre, «retour» de la discipline et adoption de l’uniforme pour les élèves chez Le Pen et Fillon. Cela ne résume pas ce que ces candidats disent sur l’école (Marine Le Pen parle par exemple de «restaurer une véritable éducation musicale généraliste dans les établissements scolaires») mais c’est ce qui est mis en avant dans leurs prises de paroles publiques quand le sujet éducation est abordé. Là aussi, on peut parler de marqueur politique: pour la droite l’enfant est une personne qu’il faut civiliser en le soumettant au premier ordre social, l’ordre scolaire.

Le personnel

Mais l'école est surtout, d'abord, pour les programmes politiques, une institution publique avec un nombre d’enseignants qu’il faut, à gauche, augmenter sensiblement. La question des postes d’enseignants, mais aussi de personnels de l’éducation et celle de la taille des classes demeurent le premier argument pour toute la gauche (de Poutou à Hamon) et un énorme marqueur politique.

Du côté de la droite c’est davantage la mission de transmission des savoirs qui est mise en avant: l’histoire de France évidemment et on sait à quel point cette question est politisée dans notre pays, reprise par la droite chez François Fillon comme chez Marine Le Pen.

La question de l’autorité et de l’ordre est également mise en avant: respect du maitre, «retour» de la discipline et adoption de l’uniforme pour les élèves chez Le Pen et Fillon. Cela ne résume pas ce que ces candidats disent sur l’école (Marine Le Pen parle par exemple de «restaurer une véritable éducation musicale généraliste dans les établissements scolaires») mais c’est ce qui est mis en avant dans leurs prises de paroles publiques quand le sujet éducation est abordé. Là aussi, on peut parler de marqueur politique: pour la droite l’enfant est une personne qu’il faut civiliser en le soumettant au premier ordre social, l’ordre scolaire.

Petite enfance

Cela vaut aussi dès la petite enfance. Et le sujet est d’importance: l’éducation préscolaire, si elle se fait dans de bonnes conditions, permet de mieux préparer l’entrée à l’école et pas seulement en termes de socialisation, mais aussi d’appétences, de compétences langagières. Le «Perry preschool project», une expérimentation américaine menée dans les années 60 et toujours une référence, montre que l’investissement éducatif, dès la petite enfance, est extrêmement profitable aux individus et à la société sur un temps long.

Les candidats le mentionnent, mais par le biais du personnel ou des parents. On parle chez François Fillon de «garantir la liberté des familles dans le choix des modes d’accueil de la petite enfance. Les formules de garde souples seront privilégiées et les maisons d’assistantes maternelles seront développées ainsi que les micro-crèches». 

Arthaud, Hamon, Mélenchon évoquent un service public de la petite enfance. Les deux derniers évoquent à la fois des places en crèche et de la scolarisation précoce, ces deux points étant fortement affirmés avec une augmentation du nombre de places en mode de garde collectif, la scolarisation à deux ans et rendre l'instruction obligatoire à trois ans. Dupont-Aignan, Jacques Cheminade et Emmanuel Macron évoquent aussi la nécessité d’augmenter le nombre de places en crèche, de mobiliser, dans le cas de Macron «des jeunes engagés dans le cadre du service civique, afin d’appuyer les professeurs, particulièrement pour la maîtrise du langage». Parler des encadrants toujours, des à côtés de l'enfant, pas des enfants eux-mêmes. 

Au-delà de l'apprentissage

Pourtant, pour le Cofrade, il reste beaucoup à faire pour l’enfance. Deux exemples de relative inaction sont soulevés:

«Quand on commence à aborder le sujet de la santé des enfants, qui est extrêmement important pour nous, avec le handicap, on pense avoir été un peu entendu, mais très vite à un véritable mur financier. Le plus sensible à cette question fut Nicolas Dupont-Aignan. Tous les autres candidats étaient favorables à l’idée d’école inclusive, mais sans préciser grâce à quelles actions (d’autant que c’est dans la loi depuis 2005). Nous avons aussi cherché à parler de la pornographie: la question a trouvé de l’écho surtout à droite et chez Jean-Luc Mélenchon mais personne ne réfléchit à la question des moyens, par exemple comment former les parents à être plus vigilants.»

Le Cofrade s’inquiète surtout du fait que la politique de l’enfance soit très morcelée entre l’école, la justice, la famille ou encore santé voire jeunesse et sport, l’association réclame une instance interministérielle, idée qui n’est pas reprise par les différents partis politiques:

 

«Quand nous parlons des droits de l’enfant personne ne nous écoute, ou tout le monde botte en touche. Chez Emmanuel Macron, on nous a renvoyés à l’idée que les commissions inter ministérielles "servent en général à enterrer les sujets". Les candidats n’ont pas la culture des droits de l’enfant, c’est un fait. Ils estiment par exemple que ce n’est pas comparable aux droits des femmes. Ce qu’on entendait dans nos entretiens, c’est que les textes existent, mais ne sont pas appliqués en France.»

Oui, plein de texte relatifs aux droits des enfants existent en France. Protègent-ils suffisamment les droit des mineurs? Au Cofrade on considère que ce n’est pas la cas. De plus, nos textes législatifs montrent qu’il existe un véritable flou sur la notion d’enfance, avec des paliers multiples: 10 ans pour les mesures pénales, 13 ans pour l’incarcération, 15 ans pour le consentement sexuel (et non la majorité sexuelle comme cela est souvent écrit), 16 ans pour travail, 18 ans pour le droit de vote.

Autre exemple de flou: l’interdiction des châtiments corporels vient encore d’être censurée par le Conseil constitutionnel (pour des raisons de forme et non de fond, mais la loi est néanmoins entravée) et donc la France ne tient pas ses engagements vis-à-vis du Comité des droits de l’enfant (émanation de l’Onu).

Émancipation

Mais revenons aux programmes des candidats. Un mot a retenu mon attention, le mot émancipation. Il est très présent dans la rhétorique de gauche de gauche ou la gauche à gauche du PS si vous préférez, met en avant un mot: l’émancipation –le programme le plus conséquent sur l’éducation, le livret publié par la France insoumise a été rédigé par un enseignant, Paul Vannier et Marianne Nedyj, son titre: «L’école de l’égalité et de l’émancipation». L’émancipation surtout celle de l’ordre dominant économique est une valeur très présente dans les programmes de Philippe Poutou qui propose «La mise en place de pédagogies émancipatrices qui soient des outils pour penser de façon autonome afin d’acquérir plus de connaissances, de comprendre le monde et de résister à l’oppression. La participation progressive des élèves au choix des apprentissages».

L’enfant en tant qu’être pensant, dans les programmes politiques du moins, car je prête généreusement aux candidats des idées un peu plus complexes sur la question, semble être un truc de gauche, de rouge, de gauchiste. Car c’est bien seulement chez ses candidat qu’il apparaît comme tel, et encore, je le redis, ce loin d’être central comme un sujet.

Avec un sens moins anticapitaliste, ce mot, émancipation est très présent dans la Convention des droits de l’enfant. Un texte qui semble encore très en avance sur la société française –une société où l'on a du mal à considérer l’enfant comme individu porteur de droit et non seulement «citoyen de demain», en salle d’attente de sa reconnaissance comme sujet et comme question politique.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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