Monde

Pakistan: La théorie permanente du complot étranger

Françoise Chipaux, mis à jour le 15.12.2009 à 6 h 57

Les Pakistanais se raccrochent à toutes les explications possibles, surtout les plus absurdes, pour trouver un sens à leur tragédie.

Plus de 500 personnes ont été tuées depuis début octobre au Pakistan dans 22 attentats qui ont visé à travers le pays des mosquées, des marchés et des institutions sécuritaires. A l'exception des attaques les plus meurtrières qui ont eu lieu sur des marchés, la plupart ont été revendiquées par les talibans pakistanais et condamnées par les autorités et la communauté internationale. Paradoxalement, c'est pourtant les Etats-Unis, l'Inde, ennemi traditionnel, et même le Mossad (service secret israélien) qui font le plus souvent figure d'accusés pour l'opinion publique en général.

Abandonnés à eux mêmes en l'absence de tout leadership politique ou religieux, impuissants devant une violence sans précédent, poussés à la survie par une situation économique et sociale très dure pour la majorité, les Pakistanais se raccrochent à toutes les explications possibles pour tenter de trouver un sens à une tragédie sans fin. «Les Etats-Unis protègent les talibans pour avoir une raison de s'implanter dans la région» affirme l'un, «l'Inde a toujours voulu détruire le Pakistan» renchérit l'autre, «tous ces attentats ont pour but d'annihiler les musulmans» assène un troisième. Ce déni d'une réalité douloureuse est entretenu par la classe politique qui après chaque attentat dénonce «une main étrangère» pour conjurer les accusations sur son incapacité à faire cesser les violences.

Pour le Dr Ijaz Gilani, directeur de l'institut de sondage Gallup Pakistan, la théorie du complot tient surtout au refus de la majorité de croire que des Pakistanais puissent commettre de tels actes. Le refus d'admettre que des musulmans puissent se livrer à une telle barbarie sur d'autres musulmans est largement partagé et brouille les cartes. «Les gens ne peuvent pas non plus imaginer que les talibans qui somme toute sont leurs voisins, les enfants de leurs voisins, des jeunes qu'ils connaissent peuvent réussir de tels attentats» dit encore le Dr Gilani en allusion à l'ampleur des destructions. «Au mieux ils pensent qu'ils sont utilisés par des plus puissants qu'eux» dit-il. «Comment allez vous nous faire croire que les Etats-Unis, qui ont des satellites qui voient à des milliers de kilomètres et surveillent toutes les communications, ne peuvent pas venir à bout de quelques extrémistes?» affirmait récemment un commerçant d'Islamabad.

La peur -80% des Pakistanais affirment avoir peur à chaque fois qu'ils quittent leur domicile- et l'incertitude contribuent d'autre part à l'ambiguïté des réactions populaires. Les extrémistes n'ont pas toujours été les ennemis de l'establishment et personne n'est vraiment convaincu que celui-ci a tourné la page. Très efficace, la propagande des talibans à travers leurs journaux, leurs vidéos ou leurs disques facilement accessibles sur les marchés contribue au sentiment d'un Pakistan, citadelle assiégée de l'Islam qui doit se défendre contre les Etats-Unis, l'Inde et Israël.

L'anti-américanisme, qui n'a sans doute jamais été aussi aigu qu'en ce moment, est relayé chaque jour par la presse. Depuis des semaines et malgré des démentis répétés du gouvernement ou de Washington sur sa présence au Pakistan, la compagnie de sécurité Blackwater est par exemple accusée dans certains journaux de tous les maux possibles et imaginables.

La totale perte de confiance des Pakistanais vis à vis de leur gouvernement entretient aussi le malaise au sein d'une société qui résiste mais qui ne sait plus vers qui se tourner pour chercher son salut. «Ce malaise rend les gens plus réfléchis» affirme le Dr Gilani. «Ils disent que les talibans sont mauvais mais il faut négocier avec eux. Les Américains agissent mal mais il ne faut pas brûler Mc Donald ou KFC» dit-il. La confusion la plus totale règne vis à vis d'une situation qui reste incompréhensible au plus grand nombre. Plus intéressés par leur survie que par la lutte contre les extrémistes, les responsables politiques ne font rien pour forger un consensus et donner une direction à un combat qui menace pourtant l'existence même du Pakistan.

Françoise Chipaux

Lire également sur le Pakistan: Pakistan: l'armée lâche les Américains, Pakistan: les minorités vivent dans la peur et Au Pakistan, un boulevard pour les islamistes.

Image de Une: Explosion sur un marché de Lahore Mohsin Raza / Reuters

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