Monde

Erdogan, candidat des mosquées et des imams

Ariane Bonzon, mis à jour le 18.04.2017 à 10 h 36

Le religieux a écrasé la campagne électorale.

Recep Tayyip Erdogan, le 19 janvier 2017. ADEM ALTAN / AFP.

Recep Tayyip Erdogan, le 19 janvier 2017. ADEM ALTAN / AFP.

À Istanbul, Turquie

Jamais le religieux n’a été aussi présent dans une campagne électorale en Turquie. Le référendum, élargissant considérablement les pouvoirs du Président Recep Tayyip Erdogan, a vu dimanche 16 avril la victoire étriquée et contestée du «oui».

Ce dernier n'a pas hésité à utiliser lui-même le registre religieux. «Ne risquez pas votre vie sur terre ou dans l’au-delà» en vous opposant à  l’ère de stabilité et de sécurité que ce référendum annonce pour  la Turquie, a-t-il menacé début avril lors d’un rassemblement dans la ville de Bursa.

Au vu des mauvais sondages, l’une des sommités théologiques du pays, Hayrettin Karaman, est même venu à sa rescousse en annonçant publiquement, quelques jours avant le vote, que voter «oui» relève d’une «obligation islamique». Le religieux aura ainsi occupé le devant de la scène en contradiction totale avec les fondements laïques de la république turque,

«Les incitations religieuses ont constitué l’une des tactiques d’Erdogan pour mobiliser les votes, confirme l’ancien député républicain du peuple (CHP), Aykan Erdemir. Comme si c’était une guerre entre la croix et le croissant, entre l’islam et la chrétienté qui était en jeu».

La puissante confrérie des Nakshi soutient Erdogan

Dans le quartier ultra-religieux de Çarşamba à Istanbul, de nombreuses  femmes portent le djihab (voile noir couvrant le corps mais pas le visage). Parfois coiffés d’une toque blanche, des hommes à la barbe fournie, et soigneusement taillée,  revêtent de longs manteaux de couleurs beige, gris ou même vert sur des pantalons flottants à la cheville.
A travers les ruelles, l’un d’eux nous conduit à à la medrese (école coranique)  que dirige Mahmud Eren Hoca, figure charismatique et influente des Nakshibendis, l’une des plus anciennes et puissantes confréries soufies turques dont il se murmure qu’Erdogan ferait partie. Ce que ne contredit ni ne confirme notre interlocuteur. Tandis que l’un de ses élèves, un jeune Turco-québécois, confirme: «Erdogan récite très bien le Coran, il a une voix grave et belle».

Entre ces murs, dans l’ambiance feutrée des tapis et des livres, loin du bruit de la rue, s’apprend et se pratique une spiritualité aux accents ésotériques mais aussi une morale intériorisée. «Les Naksibendi forment la branche la plus intransigeante du soufisme turc» explique le Frère dominicain Fabio Ambrosio qui a eu de nombreux contacts avec les ordres soufis de Turquie. «Ils sont sans doute les seuls à soutenir à fond le Président Erdogan et depuis longtemps» précise-t-il.
 
Quelques  jours plus tôt, une video a circulé montrant l’une des figures les plus réputées de cet ordre traiter d’infidèles ceux- là même qui voteraient «non» au référendum.
 
Mahmut Eren Hoca semble plus retenu: «Je ne veux pas mêler la politique et la religion même si j' aime RT Erdogan, je ne veux pas prendre parti, on laisse le choix de voter comme chacun veut».  Ce qui est sûr en revanche c’est que lui, comme l’ensemble des membres de la confrérie, est reconnaissant au Président turc pour l’ère nouvelle qui se dessine et que vient confirmer le oui au référendum.


«Nous les membres des confréries avons été pourchassés, interdits et réprimés. On a dû entrer en clandestinité. Puis  on a commencé à respirer dans les années 50  et grâce maintenant à un leader comme Erdogan ​ça va mieux, on peut enfin vivre et faire vivre l'islam. On peut refermer cette parenthèse désastreuse [depuis la fondation de la république en 1923, Nda] et reprendre le fil de notre histoire ottomane» explique Mahmut Eren Hoca.


Entre 2002 et 2013,  l’influence et le rôle joué par l’imam Fetullah Gülen, exilé aux Etats-Unis, et sa communauté au sein de l’Etat faisait de l’ombre aux «Nakshi». Ces derniers ne partageaient pas la politique des premiers sur Israël, sur l’Iran, sur les relations avec le monde occidental et le dialogue inter-religieux.  Ce n’est qu’après 2013,  et la rupture entre les gülénistes et le Président turc, que les relations de la confrérie et du Président Erdogan sont revenues au beau fixe.


Attention cependant de ne pas surévaluer le rôle politique des Imams qui soutiennent Erdogan, avertit le frère Alberto Fabio Ambrosio. «C'est toujours le politique qui a le dessus, en Turquie aussi. Cependant que le président Erdogan incarne l'homme politique qui sait aussi diriger la religion» précise l’auteur de «Pouvoir et secret dans l'Empire ottoman». Un ouvrage qui traite du rapport très complexe entre le pouvoir et le secret qui nait du fait de se réunir autour d'un maître soufi. 

Imam et anticapitaliste

Direction le quartier de Fatih. Les bureaux de Ihsan Eliacik sont nettement plus modestes. De par son allure et ses vêtements, l’homme ressemble plutôt à un intellectuel de gauche  engagé tel qu’on en croisait en mai 68 en France et en Turquie. Il partage d’ailleurs avec certains universitaires les foudres du Président Erdogan qui a ouvert contre lui plusieurs procès pour insultes à sa personne.
 
Auteur de 26 ouvrages, ce théologien qui est passé par la case prison dans les années 80,  se définit comme un «musulman anticapitaliste». Son audience reste limitée et n’a rien à voir avec celle des théologiens Nakshi. En revanche, il est l’une des cibles déclarées de l’Etat islamique qui a inscrit son nom parmi les hommes à abattre.
 
Très critique à l’égard du pouvoir islamo-nationaliste en place, qu’il accuse de népotisme et de s’enrichir grâce à l’Etat, Ihsan Eliacik rejette les Imams qui justifient  leur soutien aux amendements constitutionnels et a tiré la sonnette d'alarme .
 
«Ne regardez pas trop le Coran, regardez la liste des articles qu'ils veulent changer. Jugez si ces articles sont bien pour le pays ou pas; si le pays ira mieux comme ça ou pas» conseillait-il lors d’une émission de télévision, réclamant  sans succès une assemblée constituante et un vrai débat national
 
Il a cependant appelé à voter non au référendum «mais pas sur des bases supposées théologiques... Le régime hyperprésidentiel est un retour en arrière, une régression anti-démocratique», dit-il.  «Si le non l’avait emporté, on serait beaucoup mieux. Les choses vont mal tourner» prédit-il.
 
Jusqu’au bout en tout cas, RT Erdogan aura, lui, utilisé le registre religieux, le mêlant même à l’intime. Ainsi, une semaine avant le scrutin, la presse turque reproduisait l’image du Président turc, assis à une table, habillé d’un simple polo vert, lunettes sur le nez, en train d’aider son petit-fils à lire le Coran.

Selon l’opposant Aykan Erdemir, ce genre de postures et d’arguments «lui ont peut-être permis de gagner le référendum mais cela aura des répercussions extrêmement négatives» pour la Turquie.  C’est en tout cas la marque de ce nouveau projet de société qu’un peu plus de la moitié des électeurs turcs ont adopté dimanche 16 avril en approuvant le nouveau régime qui leur était proposé.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (206 articles)
Journaliste
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