HistoireMonde

Imaginez 2022, le cauchemar européen

James Kirchick, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 22.04.2017 à 12 h 06

Ceci est une œuvre de fiction.

Vladimir Poutine à Saint-Petersbourg, le 10 avril 2012 | YANA LAPIKOVA / AFP

Vladimir Poutine à Saint-Petersbourg, le 10 avril 2012 | YANA LAPIKOVA / AFP

9 mai 2022 – Debout sur l’estrade surplombant la Place Rouge, le président Vladimir Poutine contemple la grande parade militaire commémorant le 77e anniversaire de la victoire de l’Union Soviétique sur l’Allemagne nazie. En ce Jour de la victoire, il a quelques raisons de se sentir particulièrement fier de son pays.

Un peu plus tôt dans la semaine, un groupe de 150 soldats des forces spéciales russes –ne portant pas le moindre insigne et déguisés comme les «petits hommes verts» qui avaient occupé la péninsule de Crimée quelques années auparavant– a clandestinement franchi la frontière du petit État balte voisin d’Estonie. Après s’être emparés d’un bâtiment du gouvernement à Narva, ville frontalière dont la majorité de la population est Russe, ils y ont hissé un drapeau russe et promptement proclamé «la République du Peuple de Narva». Dans une déclaration adressée aux médias internationaux, les dirigeants de ce petit État indépendantiste naissant ont déclaré «défendre les citoyens Russes des attaques du régime fasciste de Talinn», la capitale de l’Estonie. La plupart des habitants russophones de la ville ont assisté à ces évènements dans une certaine passivité. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, s’ils s’attendaient de toutes les façons à quelque chose de ce genre.

Au cours des mois qui ont précédé cette incursion, les réseaux de télévision soutenus par le Kremlin –et très regardés par la minorité russophone d’Estonie– avaient diffusé des rapports alarmants sur le «génocide» programmé des Russes par les Estoniens, de la même manière qu’ils avaient propagé l’idée d’un même génocide fantôme perpétré par le gouvernement ukrainien contre sa population russophone quelques années auparavant. Les tensions avaient atteint leur pic au mois de mars lorsque les médias russes avaient accusé un «gang fasciste estonien» d’avoir enlevé un adolescent russophone. Des agents du Service de Renseignement Russe (le SVR) à Narva étaient parfaitement au courant que l’adolescent en question était mort des suites d’une alcoolisation excessive, en tombant d’un pont. Mais pourquoi se passer d’un prétexte idéal, qui permettait à un chef des Russes de Narva de demander «l’assistance fraternelle» de Moscou pour éviter un pogrom en préparation?

Une opération surprise

Une heure après la capture par les Spetsnaz russes, de ce bâtiment administratif à Narva, les Estoniens ont réagi. S’approchant des abords de la ville, l’armée estonienne a annoncé que si les occupants du bâtiment n’en sortaient pas immédiatement les mains sur la tête, des officiers et soldats estoniens y rentreraient et les en expulseraient par la force. Mais pour tout le monde, il était d’ores et déjà clair que cette menace était vide de sens: au cours de la soirée précédente, 25.000 soldats russes s’étaient déjà rassemblés sur la rive orientale de la Narva, avec 200 chars et 50 hélicoptères d’attaque au sol.[1]

Cette opération a pris les services de renseignement occidentaux totalement par surprise. Les satellites espions américains auraient dû pouvoir détecter les mouvements des troupes russes à proximité de la frontière de l’État le plus oriental de l’OTAN, mais Moscou ayant obtenu un accès au réseau de communication européen de Washington, les Russes sont parvenus à dissimuler leurs manœuvres. (Edward Snowden, que Poutine a décoré de la médaille de Héros de la Fédération Russe en 2018, y a veillé personnellement.)

Avant même que Tallinn ne réalise ce qui est en train de se passer, la petite centaine de soldats estoniens disponibles ne peut plus faire grand-chose. Le président américain Trump ayant ordonné le retrait des troupes américaines des États Baltes en 2019 –son exigence de voir les membres de l’OTAN payer pour obtenir la protection des États-Unis oubliait que l’Estonie faisait partie des rares pays à consacrer 2% de leur PIB à sa défense– Poutine n’avait plus à craindre[2] qu’une éventuelle invasion de l’Estonie se traduise nécessairement par une réplique immédiate des États-Unis.

Incapable de repousser seul l’invasion russe à grande échelle qui s’annonce, Tallinn a fait immédiatement appel à ses alliés de l’OTAN. Au cours d’une réunion organisée à la hâte du Conseil du Traité de l’Atlantique Nord au quartier-général de Bruxelles, le représentant de l’Estonie a déclaré que les actions de la Russie constituaient des actes de guerre et demandé aux membres de l’alliance d’activer l’article 5 de sa charte, qui précise qu’une attaque contre un membre de l’alliance constitue une attaque contre tous les autres. C’était là le moment de vérité.

Les espoirs les plus fous de Vladimir Poutine

Malgré les innombrables discours prononcés par tous les dirigeants occidentaux au cours des années précédentes, et qui les avaient vus réaffirmer l’inviolabilité des frontières de l’OTAN, Poutine savait très bien que ces promesses sont creuses. Il avait lu les sondages qui indiquaient que la majorité des opinions publiques des grands pays de l’OTAN était opposée à toute assistance militaire à des alliés menacés par la Russie.[3] La Russie avait également exploité l’ouverture des sociétés occidentales en organisant des campagnes secrètes de longue haleine de financement des partis politiques, des médias, think tanks et autre organisations non-gouvernementales afin de saper le soutien de l’opinion publique à l’alliance atlantique. Ces campagnes avaient contribué à semer la discorde entre les pays européens et à encore davantage miner la volonté des Européens de défendre des valeurs libérales les armes à la main. Les affirmations répétées de Trump sur le caractère conditionnel du soutien mutuel avaient encore renforcé la position de Moscou.

Vladimir Poutine, le 10 février 2017. Alexander Zemlianichenko / AFP

Cette campagne avait, à dire vrai, dépassé les espoirs les plus fous de Vladimir Poutine. S’il s’attendait à ce que certains pays de l’OTAN, à la périphérie de la sphère occidentale, comme le Portugal et l’Espagne, renâclent à l’idée de s’engager dans un conflit militaire de grande ampleur pour défendre un petit État membre de l’OTAN à l’autre bout du continent, la plus forte opposition à l’invocation de l’article 5 était venue de la puissance économique et financière prédominante en Europe: l’Allemagne.

Un tel développement aurait été tout simplement impensable moins d’une décennie auparavant, quand la «grande coalition» stable de la Chancelière Angela Merkel, réunissant les démocrates-chrétiens de la CDU et les sociaux-démocrates du SPD étaient en pointe, en Europe, contre la politique étrangère revancharde de la Russie.

Les conséquences des décisions d'Angela Merkel

La politique allemande était entrée dans une nouvelle ère après les élections législatives de 2017, qui avaient vu la CDU subir la pire défaite électorale de son histoire. Les douze années de Merkel à la Chancellerie n’avaient été surpassées que par les mandats de Konrad Adenauer et de son mentor en politique, Helmut Kohl. Mais la décision fatale de Merkel, en septembre 2015, d’ouvrir les frontières de l’Allemagne aux réfugiés syriens –un mouvement au départ très bien accueilli par les Allemands, très heureux de se retrouver pour la première fois cités comme exemple de bonté et d’ouverture par la communauté internationale– allait provoquer sa perte. Car hélas, et sa défaite allait en être la preuve, en politique, les bonnes intentions comptent moins que les conséquences, et la politique d’humanitarisme unilatéral de la chancelière allait donner un nouvel élan aux vagues de populisme d’extrême-droite à travers tout le continent.

Quand Julian Assange, impresario de Wikileaks, toujours confiné dans le bâtiment de l’ambassade d’Équateur à Londres, publie un échange de mails entre les différents ministres allemands qui évoque la meilleure manière de dissimuler le coût de l’accueil des migrants, l’AfD, Parti de l’Alternative pour l’Allemagne[4] en profite: Ses dirigeants décrivent Merkel comme une «traitre au peuple» qui agit de concert avec la lügenpresse, la presse qui ment, des termes qui n’avaient plus été utilisés en Allemagne depuis la fin du régime nazi. Fait jusqu’alors inédit pour un président américain, Donald Trump s’invite dans la campagne électorale allemande et attaque régulièrement Merkel sur sa politique migratoire, appelant le peuple allemand à la chasser du pouvoir, avec le soutien de Steve Bannon, conseiller à la Maison-Blanche, qui vient de lancer un Breitbart Deutschland et amplifie encore les critiques de Trump avec d’incessants –et pour la plupart bidons– articles sur des «crimes de migrants» tous illustrés par la même image, celle des fameuses mains jointes de Merkel couvertes de sang.

Lors des élections législatives de septembre 2017, l’AfD bouleverse l’échiquier politique de l’Allemagne post 1945 en devenant le premier parti à droite des Chrétiens-Démocrates à faire son entrée au Bundestag avec 20% des voix. Avec un électorat fracturé entre sept partis, le SPD – qui a pris ses distances avec la position pro-migrants de Merkel et a remporté la majorité des votes – a formé un gouvernement avec Die Linke («La gauche») et les Verts comme alliés, formant ainsi la première coalition rouge-rouge-vert en Allemagne. «Les politiques d’immigration d’Angela Merkel ont ruiné son pays et sa carrière. AUF WIEDERSEHEN, LOSER!» tweete le président Trump en apprenant la nouvelle de la démission de la Chancelière.

Voilà comment Sahra Wagenknecht devient la ministre des Affaires étrangères allemande. Marxiste de cœur, elle a rejoint le Parti Socialiste Unifié (SED) en 1989, quelques mois avant l’effondrement de la dictature est-allemande. Si bon nombre de ses collègues plus opportunistes avaient senti le vent tourner et, dos au mur (mais avant qu’il ne s’effondre), avaient choisi de quitter le SED et de se positionner dans un cadre politique post-communiste, Wagenknecht était demeurée fidèle à la foi marxiste du parti.

L’accord de gouvernement de la nouvelle coalition prévoit l’augmentation du salaire minimum à 25 euros par mois; le mariage pour tous, des augmentations d’impôts et de pensions; d’importantes coupes dans le budget de la défense; une annulation de la plupart des réformes de libéralisation du marché du travail et des dépenses instituées par l'ancien chancelier du SPD, Gerhard Schröder. L’une des décisions les plus populaires (après l'octroi de l'asile à Edward Snowden) est l’annulation des accords passés avec l’armée américaine pour l’octroi de bases en Allemagne. Une décision chaleureusement accueillie à Washington où le président Trump considère qu’il est inutile de déployer des troupes américaines aussi loin de l’Amérique. Malgré les objections fortes de la poignée de députés atlantistes au Bundestag, l’armée américaine, qui stationnait en Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a terminé son évacuation progressive en 2019.

La fin de l'OTAN?

En l'absence de forces américaines en Europe, l'OTAN est essentiellement devenue lettre morte. Lors de la session d'urgence du Conseil de l'Atlantique Nord réunie pour discuter de la crise estonienne, le représentant allemand (ancien officier de la Stasi âgé de 75 ans) commence par exprimer sa sympathie à l’égard du sort de la minorité russe, victime de «discrimination et exclusion officielles» de la part des autorités estoniennes. Si la prise, par la force, d’un bâtiment gouvernement était naturellement décrite comme «inacceptable», l'absence d'insignes russes sur les uniformes des «séparatistes» et le déni énergique de Poutine de toute implication russe rend l’activation de l'article 5 aussi «irréfléchi qu’irresponsable». De surcroît, toujours selon ce même conseil, au vu de l’animosité ancienne de l’Estonie à l’égard de la Russie, la possibilité que cet épisode ne soit qu’une «provocation» destinée à «entraîner l’Europe dans une guerre contre la Russie» ne peut être écartée.

Après les débâcles en Afghanistan et en Irak, il devient de moins en moins probable que les dirigeants des démocraties décadentes et affaiblies en Occident parviennent à convaincre leurs citoyens de la nécessité d’entreprendre une opération militaire de grande envergure, sans même parler d’arrêter la Russie.

Moscou a amélioré son image dans de nombreuses capitales européennes après ses manœuvres en Syrie, convainquant de nombreux décideurs de son rôle indispensable dans la lutte contre l’État islamique. Plane également au-dessus des discussions la crainte que la Russie ne fasse usage d’une bombe nucléaire tactique dans la région de la Baltique si l’OTAN venait à intervenir pour empêcher l’invasion d’un de ses membres. En 2000, Poutine n'a t'-il pas modifié la doctrine d’emploi de l’arme nucléaire en déclarant qu’une «agression par le biais d’armes conventionnelles dans une situation critique pour la sécurité nationale de la Russie» – et plus seulement des menaces pour «l’existence» de la Russie – peut désormais provoquer l’utilisation de l’arme nucléaire.

Craignant pour leur sécurité, la Pologne, la Lituanie et la Lettonie insistent pour que Washington respecte ses engagements à l’égard des autres membres de l’OTAN et redéploie unilatéralement des troupes dans la région. La trahison de Tallinn, disent-ils, «n’est qu’un nouveau Munich». Mais le président Trump refuse. Après une suite de discours cours et soigneusement étudiés prononcés par chacun des délégués à l’assemblée, le Secrétaire général de l’OTAN en appelle au vote sur l’invocation de l’article 5. Le non l’emporte à 21 contre 4, les deux autres États baltes et la Pologne étant les seuls membres à voter avec l’Estonie.

Poutine sourit en se souvenant de ce moment lors de la Conférence de Sécurité de Munich en 2007[5], quand, regardant droit dans les yeux ces visages perplexes qui le scrutaient dans la salle du Bayerische Hof Hotel, il avait déclaré que la Russie ne se laisserait plus humilier de la sorte. Cette tête qu’ils avaient fait ! Qu’avait dit, déjà, Merkel pendant l’opération en Ukraine? Qu’il vivait «dans une autre monde»? Qu’il avait remplacé «la compréhension et la coopération» par «la loi de la jungle?» Peut-être bien, mais il lui avait montré qui était le patron.

Poutine se satisfait d'avoir soutenu Marine Le Pen

Sur la place Rouge, contemplant l’impressionnant dispositif de missiles Iskander passant  devant son estrade et mettant la main au front pour saluer les troupes, Poutine se dit qu’il lui faudrait sans doute remettre une médaille à l’apparatchik du Kremlin qui lui avait conseillé intelligemment de faire octroyer un prêt de 9 millions d’euros au Front National français début 2015, qui avait permis à Marine le Pen de s’ouvrir une voie aussi royale qu’improbable vers la présidence de la République française en 2017.

Marine Le Pen en meeting au Zénith, le 26 mars 2017 | DENIS CHARLET / AFP.

Dès sa prise de fonction, Marine le Pen avait respecté sa promesse d’organiser un referendum sur le retrait de la France de l’Union européenne, qu’elle avait remporté haut la main. Son profond rejet de tout multilatéralisme s’était alors tourné contre l’OTAN. L’OTAN n’était pas adapté aux besoins de la France, disait-elle, une France qui devait être libre de poursuivre une politique étrangère «néo-gaulliste» (un comble pour l’héritière d’un parti antigaulliste par essence) –et elle s’était promptement retirée de l’alliance. La France pouvait alors profiter pleinement d’un marché d’exportation d'armes offert par un client russe affamé, sans avoir à supporter des plaintes de «alliés» ennuyeux comme la Pologne (les sanctions Occidentales contre la Russie suite à son agression contre l’Ukraine sont levées en 2019).

Cela n’a pourtant guère contribué à améliorer la situation de stagnation de l'économie française; L'extension et l’élargissement de la politique dirigiste de ses prédécesseurs socialistes (réduction des heures de travail, diminution de l'âge de la retraite, augmentation des pensions, mise en place de nouvelles réglementations) associés au retrait de la France du marché unique européen ont conduit le chômage à des niveaux record. Pendant ce temps, l'antagonisme lourd et aveugle de l'administration française à l’encontre des musulmans français a radicalisé un plus grand nombre de jeunes hommes, fait de la France une cible privilégiée pour les extrémistes islamiques de partout dans le monde, et vu les banlieues de Paris, où vivent de très nombreux musulmans, régulièrement en proie à des émeutes urbaines.

Lors de l'élection du Parlement européen de 2019, les partis anti-UE –appuyés par le Kremlin– augmentent leur présence dans l'assemblée européenne, au point que près de la moitié des membres appartiennent à des factions nationalistes qui défendent le démantèlement de l'UE. À travers le continent, les gouvernements protectionnistes ont institué des barrières douanières réduisent fortement le commerce global de l’Europe avec les États-Unis et, au sein de l'Europe, ont mis à mal la libre circulation des biens, du travail et des services, qui constituait la pierre de touche du projet européen. Des brèches ont été régulièrement entrouvertes (grâce à quelques pots de vin), en faveur de la Russie, dont les livraisons de gaz à l'Europe ont doublé de volume. Les groupes anti-fracturation hydraulique sont parvenus à enrayer toute mise sur pied d’une Union européenne de l'énergie, laissant la Russie au premier rang des fournisseurs d'énergie du continent. La décision de l'Allemagne d'abandonner l'énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima en 2011, combinée aux résultats décevants de son Energiewende (transition énergétique) et à l'approbation du pipeline NordStream II, laisse le continent plus dépendant encore du gaz russe. Moins de coopération européenne, que ce soit en matière de défense, de politique étrangère ou de marché de l'énergie, permet à Moscou de faire ce qu’il sait faire de mieux: négocier avec une série de petites nations constamment en querelle Leur propre modus vivendi avec Moscou. Après avoir battu, avec une marge confortable, la candidate démocrate Elizabeth Warren à la présidentielle américaine, le président Trump a organisé un forum des dirigeants nationalistes européens à la Maison Blanche, où il a expressément proposé le soutien de son administration au démantèlement progressif de l'UE.

La Petite Angleterre

Pendant ce temps, la Grande-Bretagne semble faire tout son possible pour devenir la Petite Angleterre. Elu à la tête du parti travailliste en 2015, Jeremy Corbyn a provoqué l’hilarité et les moqueries de la presse dans son pays. Mais lors de l’élection de 2020, le désastre économique provoqué par le départ de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne (formalisé en 2019) ainsi que le dégout provoqué par un scandale de pédophilie impliquant un des membres du gouvernement a vu les bookmakers coter une éventuelle victoire des Travaillistes à un contre un. Finalement, les Travaillistes parviennent à décrocher 259 sièges sur les 650 du Parlement. Le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, cet UKIP dont le principal leader, Nigel Farage, a tendu la main aux travaillistes et empoché dix sièges à Westminster après avoir accepté de ne pas présenter de candidats dans les mêmes circonscriptions que les Travaillistes pour maximiser les effets du vote anti-Conservateurs. Le chef de ce parti, Boris Johnson, n’est pas loin derrière, avec 240 sièges, mais le Labour ayant remporté davantage de circonscriptions, la reine Elisabeth II (94 ans et toujours en pleine forme) demande à Corbyn de former un gouvernement, ce que ce dernier accepte en invitant le Scottish National Party et l’UKIP à le rejoindre pour gouverner avec la majorité au Parlement. Pour obtenir l’adhésion des Ecossais, Corbyn a promis un second référendum sur l’indépendance de l’Ecosse.

Jeremy Corbyn | REUTERS/Russell Cheyne

Comme c’est déjà un peu le cas sur le continent la vie devient un peu plus compliquée pour les Juifs de Grande-Bretagne.[6] A l’inverse de la France et de la Belgique où des attaques contre les Juifs ont régulièrement lieu, les Juifs britanniques sont moins victimes de violences que de formes plus subtiles d’intimidation. Le gouvernement décide ainsi d’écouter la frange la plus active des syndicalistes, des membres de mouvements pour la paix et des universitaires et fait appliquer un boycott complet d’Israël ; il est désormais impossible de trouver des oranges de Jaffa dans les rayons de Tesco, Waitrose et Marks&Spencer, ces derniers eux-mêmes victimes de boycott des décennies auparavant en raison des origines juives des créateurs de l’enseigne. Conformément à la culture que les Juifs de Grande-Bretagne ont si bien assimilé, leur réaction est aussi flegmatique que possible. Ils n’organisent pas de manifestations massives contre le gouvernement et ne demandent pas davantage de l’aide à la communauté juive mondiale. Ce processus s’accompagne d’importants transferts de fonds depuis des comptes en livres sterling vers d’autres comptes en dollars et par des acquisitions de biens immobiliers à Sydney ou à Vancouver, sans le moindre bruit et sans ciller de l’œil.

Conformément à ses promesses de campagne, Jeremy Corbyn organise le départ de la Grande-Bretagne de l’OTAN et fait fermer les bases américaines sur le territoire britannique. Sur le plan intérieur, il renationalise les principales industries, institue un salaire maximum (imposant à 100% tous les revenus annuels supérieurs à 200.000 livres) et commence à démanteler le système Trident de dissuasion nucléaire en conformité avec l’ancien manifeste de 1983 du Parti travailliste (surnommé en son temps «la plus longue note de suicide de l’histoire») par un parlementaire travailliste de l’époque. Le procureur général instruit un procès pour crimes de guerre contre Tony Blair, le prédécesseur de Corbyn à la tête du Parti travailliste[7] qui, ayant eu vent de sa possible mise en examen quelques heures avant qu’elle ne lui soit notifiée, monte dans un avion privé affrété par son vieil ami Ruppert Murdoch, à destination de Sydney.

Les crises aux frontières de l'Europe

Les marges de l’Europe, elles aussi, sont touchées par des crises. La flamme sécessionniste allumée par la campagne pour l’indépendance de l’Ecosse se répand comme un incendie: la Catalogne vote pour son indépendance de l’Espagne, et la Vénétie quitte l’Italie. Dans le nord de l’Europe, les populistes d’extrême-droite ont le vent en poupe. Des réactions indignées face à des flux migratoires présentés comme incontrôlés font que les Démocrates Suédois, un parti nationaliste avec des racines néo-nazies, forment un gouvernement minoritaire en 2019, après que les autres partis ont refusé de former une coalition. Un pays qui, durant des décennies, avait été un véritable asile pour les réfugiés décide de voter la fin du droit d’asile, en parfaite violation des traités de l’UE ; de la même manière, des gouvernements nationalistes arrivent au pouvoir en Hollande, en Norvège et en Finlande.

En Grèce, l’éviction du Premier ministre Alexis Tsipras par l’aile gauche de son propre parti, Syriza, met un terme aux négociations entre Athènes et ses créditeurs. Si Syriza remporte la prochaine élection, annonce le remplaçant de Tsipras, la Grèce quittera l’Eurozone. Au soir des élections, alors que les résultats indiquent une défaite de Syriza, le nouveau Premier ministre prononce un discours devant la nation et déclare que des «conspirateurs fascistes» aux ordres des «banksters de la BCE» ont bourré les urnes, intimidé les électeurs et perpétré de nombreuses autres violations du code électoral. Affirmant que la police –complètement noyautée[8] par des sympathisants du parti néo-nazi Aube dorée– ne peut plus être considérée comme une force de maintien de l’ordre, le Premier ministre en appelle à l’armée, qui fait arrêter les parlementaires de la Nouvelle Démocratie (Centre droit) et du PASOK (sociaux-démocrates), fait fermer les organes de presse anti-gouvernementaux et coupe la transmission des télévisions indépendantes. Le Premier ministre italien Beppe Grillo, ancien comédien, applaudit ce coup d’État, comme un membre éminent du parti travailliste britannique qui vante les mérites de «nos camarades grecs et leur vaillante résistance contre l’élite néolibérale et la défense triomphante de la démocratie populaire dans le berceau de la démocratie elle-même». Alexander Dugin, l’idéologue fasciste russe, fait également part de son soutien. Près de cinq décennies après le coup d’État des colonels à Athènes, et l’arrivée au pouvoir d’une junte, les chars sillonnent à nouveau les rues d’Athènes.

L'Europe s'effrite

Le démantèlement de l’EU avance lentement mais sûrement. Après des années de centralisation du pouvoir, des années passées à placer ses partisans au sein des médias et à chasser sans relâche les organisations non-gouvernementales, le Premier ministre hongrois Viktor Orban tient enfin sa promesse de 2014 de faire de la Hongrie un État illibéral. Après les élections de 2018, le Fidesz étonne l’Europe en s’alliant au parti néo-fasciste Jobbik. Dirigé par un expert-comptable terne, Marton Gyongyosi, Jobbik a considérablement radouci sa violente rhétorique anti-Roms et ses imprécations antisémites[9] rendent plus acceptable pour les électeurs hongrois de voter pour des brigands en chemises brunes qui sèment la terreur dans les villages Roms, pour le plaisir. Gyongyosi, qui avait provoqué une indignation internationale en 2012 en demandant au gouvernement de dresser la liste des Juifs qui posaient «un risque pour la sécurité nationale» a convaincu un tiers de l’électorat de voter pour lui.

Bruxelles est totalement prise au dépourvu par l’émergence de la coalition Fidesz-Jobbik. Des discours scandalisés sont prononcés au sein du parlement européen, plusieurs députés demandent que des «actions» soient entreprises, des éditoriaux indignés paraissent dans tous les journaux du continent et, comme d’habitude, rien ne se passe. Le nouveau gouvernement hongrois épargne de toutes les façons à l’Europe le choix douloureux de prendre des sanctions contre la Hongrie en devenant le troisième pays, après la Grande-Bretagne et la France, à quitter l’Union Européenne et l’OTAN. En signant les documents qui actent son départ de l’Union, Viktor Orban prononce à Bruxelles un discours d’adieu où il condamne «la trahison, par l’Europe, des valeurs fondamentales du christianisme et de la souveraineté nationale.» Il rentre à Budapest en héros. Après avoir reçu un coup de fil de félicitation du président Trump, Orban annonce, sur la Place de la Liberté –au même endroit où il avait demandé, en 1989, avec les étudiants hongrois, le départ des troupes russes– que la Hongrie va rejoindre l’autre Union européenne, l’Union Économique Eurasienne menée par la Russie, conglomérat d’ancien régimes autoritaires post-soviétiques.

L'évolution de la Hongrie

Ce mouvement de la Hongrie ne s’est pas fait en un jour. Une des premières actions du Fidesz en revenant au pouvoir avec une super-majorité des deux tiers au parlement (et qui lui permettait donc de réécrire la constitution, ce qu’il a fait) a été de créer un «jour de l’appartenance à la nation», commémorant le Traité du Trianon, après la Première Guerre mondiale, qui avait démantelé l’Empire austro-hongrois et contraint la Hongrie à la perte de plus des deux tiers de son territoire. Si la création d’un jour férié irrédentiste allait contre les préceptes les plus fondamentaux de l’Union européenne, Bruxelles avait fermé les yeux. (En hommage à son confrère hongrois, la présidente Le Pen a institué un «jour de douleur nationale» pour marquer le départ de la France d’Algérie.)

Mais l’appel d’Orban à la nationalité au-delà des frontières est bien plus que sentimental. Octroyer la citoyenneté hongroise à des millions de Hongrois dispersés chez les voisins de la Hongrie, comme l’a fait le gouvernement du Fidesz en 2011[10], donne immédiatement une nouvelle assise politique au parti. Cela contribue également à semer le désordre dans la région. En Slovaquie, ancienne portion du royaume de Hongrie au sein de l’empire d’Autriche-Hongrie et surnommé «Haute-Hongrie» par les nationalistes magyars, une loi règlementant l’utilisation de langues autres que le slovaque dans les services gouvernementaux, les panneaux officiels et au sein d’une sphère «publique» vaguement définie provoque la colère des Hongrois et de leurs nouveaux «protecteurs» à Budapest.  L’adhésion commune de la Hongrie et de la Slovaquie à l’Union Européenne avait largement contribué à radoucir les passions nationalistes grâce à une organisation supranationale, et les disputes n’avaient jamais dépassé le stade purement rhétorique. Mais une fois Budapest en dehors de l’Union, les relations se détériorent rapidement.

La Garde Hongroise, émanation paramilitaire de Jobbik dont l’interdiction a été prononcée par la Cour Européenne de Justice, se reforme dès le départ de la Hongrie de l’UE, Budapest n’étant plus de la juridiction de la CEJ. À l’été 2020, un groupe de la diaspora tient un rassemblement dans la ville frontière de Dunjaska Streda, et attire 15.000 personnes qui viennent écouter des discours dénonçant les «bandits de Bratislava» et qui demandent le «retour» de la Slovaquie en Hongrie. Au moment où les organisateurs déploient un drapeau de la «Grande Hongrie» et qui représente les frontières impériales du pays, la police slovaque entre dans le stade et déclare la manifestation interdite au motif que de telles cartes ont été déclarées inconstitutionnelles par la Haute Cour de Slovaquie.

Malheureusement pour la police, un «régiment» de la Garde Hongroise, fort de 1.500 hommes, est déployé à Dunjaska Streda, en provenance des provinces désindustrialisées de l’Est de la Hongrie. Ils refusent d’obéir à la police et l’attaquent. Cette dernière tire à balles réelles dans la foule. Orban doit calmer les ardeurs de ses alliés de Jobbik, qui demandent publiquement que l’armée hongroise marche sur Pozsony (le nom de Bratislava sous l’Empire Austro-Hongrois. Poutine est chargé de jouer les rôles du Monsieur Bons Offices, appelle Orban et lui explique qu’un conflit entre Budapest et Bratislava risquerait de perturber la construction de l’oléoduc financé par les Russes et qui doit passer à travers toute l’Europe centrale et traverser la Hongrie depuis la Mer Noire.

Le fait qu’un parti politique puisse abuser des instruments de la démocratie pour s’implanter en profondeur –et en toute tranquillité– séduit en masse dans l’Europe post-communiste où les traditions démocratiques n’étaient pas si développées.

Viktor Orban lors de la célébration des 60 ans du traité de Rome, le 25 mars 2017. TIZIANA FABI / AFP.

En Pologne, le parti populiste de la Loi et de la Justice admire Orban depuis longtemps et commence à imiter ses méthodes de concentration du pouvoir, à limiter les contre-pouvoirs, à harceler les médias indépendants et autres mesures autoritaires qui sont sa marque de fabrique. Avec son euroscepticisme par essence, l’antipathie du Parti de la Loi et de la Justice à l’égard de l’Union Européenne grandit encore avec le départ du Royaume-Uni, qui oblige de très nombreux jeunes travailleurs polonais à rentrer au pays.[11] Sous l’influence du Premier ministre Jarsolav Kaczynski, de retour aux affaires en 2019, Varsovie ne fait plus du tout preuve de la bonne volonté qui était la sienne à l’égard de Berlin et du nouveau chancelier Social-Démocrate que Kaczynski accuse de préparer des plans visant à annexer l’Ouest de la Pologne, une accusation déjà proférée à l’égard de Merkel une décennie auparavant dans un livre intitulé «La Pologne de nos rêves». Moqué par tous à l’époque, Kaczynski est désormais félicité par les dirigeants nationalistes et populistes de République Tchèque et de Slovaquie ainsi que par le Breitbart en langue polonaise.

Malgré cela et malgré la quasi-décimation de l’Union Européenne, l’invasion de l’Estonie n’aurait sans doute été qu’un doux rêve pour les stratèges russes s’ils n’étaient pas parvenus à faire tomber le gouvernement ukrainien du président Mikhail Saakachvili en 2020. Un an après la révolution de Maidan, le gouvernement ukrainien postrévolutionnaire a recruté le bouillant ex-président de Géorgie pour servir de gouverneur à la région d’Odessa, gangrenée par la corruption. Mais en 2019, Saakachvili, à la surprise générale, lance une campagne éclair pour la présidentielle et, après Simon Bolivar, devient la deuxième personne à être élu président de plus d’un pays.

La levée des sanctions des États-Unis et de l’EU a donné des ailes à Moscou, qui lance une nouvelle offensive peu après l’élection de Saakachvili. Alors que les chars russes roulent vers Kiev, Poutine demande à ses généraux de capturer le Géorgien qui est, depuis 2008 et la guerre entre la Russie et la Géorgie, au sommet de sa liste d’hommes à abattre. Poutine se demande depuis longtemps quelle punition il pourrait faire subir à son opposant géorgien, et livrer ce dernier au nouveau gouvernement pro-russe de Géorgie semble de loin la punition la plus humiliante. Il lui faut naturellement, pour commencer, faire un détour par Moscou où Saakachvili sera confié aux soins les plus attentionnés des «interrogateurs» du FSB dans la tristement célèbre prison de Leforvoto avant d’être traîné devant les caméras de toutes les télévisions du monde pour y «confesser» ses nombreux «crimes.»

Lors de la conférence de presse du lendemain, Poutine plaisante en disant qu’il allait enfin avoir l’opportunité de «pendre Saakachvili par les couilles» comme il avait un jour confié en privé au président français Sarkozy en avoir le projet. Lorsque les forces loyalistes du gouvernement ukrainien se regroupent autour de la ville de Lvov, à l’ouest, berceau du nationalisme ukrainien et capitale d’un État-croupion pro-européen, elles sont rejointes par des milliers de réfugiés ukrainiens qui fuient un retour possible de la férule russe. Réveillé en sursaut alors qu’il cuvait sa vodka dans sa datcha de Rostov sur le Don, l’ex-président Viktor Yanukovych est embarqué en catastrophe dans un avion à destination de Kiev où il déclare «reprendre» son poste de président élu. Le «coup d’État de l’EU» comme avaient pu, en 2008, le décrire aussi bien UKIP que le Front National ou Die Linke, est désormais de l’histoire ancienne.

A la conclusion de la Guerre froide, Américains et Européens tenaient tous pour certains que les valeurs et les réseaux d’alliance qui avait permis à l’ordre libéral international de se maintenir depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale allait continuer à façonner le XXIe siècle de la même manière qu’ils avaient influencé de manière positive la fin du XXe siècle. Mais avant même l’irruption du président Trump, de nombreuses voix sur le Vieux continent invoquaient la stagnation économique persistante, les difficultés à absorber les migrants et le regain de tensions avec la Russie pour mettre un terme à l’expérience de l’Union Européenne. Certains ressortaient des copies poussiéreuses du Traité Européen de Sécurité de 2009, une initiative de Dimitri Medvedev, alors président de la Russie, qui proposait de remplacer l’OTAN par une nouvelle organisation de sécurité s’étendant de «Vancouver à Vladivostok» De nombreux Européens en viennent à se demander s’ils n’auraient pas échappé à tout ce désordre s’ils avaient alors accepté la main tendue alors par Moscou.

Poutine n’aurait-il pas raison?

Une occasion de réparer tout cela se présente lors d’une deuxième conférence de Yalta[12] en 2019, ou Donald Trump, Marine Le Pen, et le président Turc Recep Tayyip Erdogan sont reçus en grande pompe aux côtés de Viktor Orban, Sahra Wagenknecht, Beppe Grillo et le Premier ministre néerlandais Geert Wilders. Poutine se réjouit de l’ironie de la situation, un retour dans ce port de Crimée, de nouveau aux mains des Russes et où l’Occident, une fois de plus, concède à la Russie une sphère d’influence en Europe. En 2007, lors de la Conférence sur la Sécurité de Munich, Poutine avait courtisé les Européens en leur demandant pourquoi «des pays dans lesquels la peine de mort est interdite même à l’égard des assassins et d’autres dangereux criminels participent allégrement à des opérations militaires qu’il est difficile de considérer comme légitimes?» Pourquoi, se demandent en effet de nombreux Sociaux-démocrates allemands, travaillistes britanniques, partisans de Syriza en Grèce, membres du Fisdesz en Hongrie ou du Front National en France, leurs pays pacifiques –des nations avec une grande histoire et une culture forte– se sont-ils alliés à une «hyperpuissance» grossière, au-delà de l’Atlantique? Poutine n’aurait-il pas raison? Trump n’est-il pas l’ultime expression de ce qu’est vraiment l’Amérique? L’ancienne star de la téléréalité n’est-elle pas plus dangereuse que l’ancien officier du KGB?

Et comment et pourquoi les Américains peuvent-ils se plaindre de ce qui s’est passé en Crimée ou de l’annexion de l’Estonie –ou, au final, presque personne n’est mort– quand Washington a causé tant de misère et de souffrances au Vietnam, en Irak, en Libye et ailleurs? Ayant supporté le poids de deux guerres mondiales, livrées sur leur sol et dans leurs villes, les Européens ont sans doute plus appris de l’histoire que les États-Uniens, qui semblent ne jamais se lasser de la guerre, comme le démontre leur appétit insatiable pour les jeux vidéos violents et les films d’action hollywoodiens, sans parler de leur choix de placer à la tête de l’État un cinglé qui se vantait de «défoncer le cul à coups de bombes» des ennemis des États-Unis ou de leur amour des armes à feux qui ont transformé le pays en nouveau western –moderne. Pourquoi subir les effets secondaires des délires des faucons de Washington, biens installés dans leurs bureaux, brûlant manifestement de relancer une nouvelle Guerre froide avec nous autres, Européens, qui serviraient une fois encore de pions dans ce sinistre jeu?

«Une nouvelle paix pour l’Ère Eurasienne»

Bientôt, des leaders européens de premier plan commencent à propager des idées qui, quelques années auparavant n’étaient tenues qu’aux marges du spectre politique: L’OTAN est obsolète, la Russie veut la paix, l’Europe est «occupée» par les États-Unis. «Nous, Européens», commence cette lettre ouverte signée par 250 journalistes, politiques, intellectuels et industriels,  

… devons partager un continent avec la Russie, un fait géographique avec des conséquences matérielles qui échappe souvent aux États-Uniens. Nous n’approuvons pas, loin s’en faut, toutes les actions du gouvernement russe, mais les désaccords ne doivent pas signifier une inimitié éternelle. C’est ce que l’histoire nous a appris.

Intitulée «Une nouvelle paix pour l’Ère Eurasienne», cette déclaration –qui en appelle à une fusion de l’Union Européenne et de l’Union Eurasienne, à la dissolution de l’OTAN et à son remplacement par une «Organisation du Traité Européen de Sécurité», incluant la Russie et excluant les États-Unis– est publié en pleine page dans le New York Times, le Times de Londres, Le Monde, El Pais, Die Zeit, la Repubblica et tous les autres grands journaux d’Europe. Posté en ligne, ce manifeste est signé par plus de 15 millions d’Européens en une semaine.

Si ses adversaires considèrent que Poutine a orchestré l’explosion de l’unité européenne, la désintégration du continent s’est pour ainsi dire opérée d’elle-même. Ca n’est en effet pas la Russie qui contrôlait les budgets de la défense, l’économie, la politique étrangère ou les frontières de l’Europe. Le désordre de l’Europe, les Européens en avaient été les premiers responsables, ainsi que les Américains, par leur absence. Poutine n’avait fait que tirer parti des opportunités qui s’offraient à lui.

Il s’agissait là d’une des expériences les plus humiliantes de sa vie, seulement surpassée par la chute du mur, un mois plus tard. Ce jour-là, Poutine jura devant ses camarades qu’il vengerait «l’humiliation» de la Russie, par tous les moyens.

«La plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle»

Durant un court instant, Poutine se souvint de ce lundi soir d’octobre 1989. C’était quelques semaines après son 37e anniversaire et il servait comme jeune officier du KGB à Dresde, en Allemagne de l’Est. Un groupe de plusieurs milliers de manifestants s’étaient rassemblés dans le centre ville pour la manifestation hebdomadaire contre le régime communiste et Poutine commençait à réaliser que l’hégémonie soviétique sur l’Europe de l’Est touchait à sa fin. Alors que les cris de «Freiheit!» (Liberté!) se faisaient entendre, il ordonna à ses hommes de se préparer à intervenir. Demandant de l’aide à un détachement de l’Armée rouge, il se vit répondre: «Nous ne pouvons rien faire sans ordres de Moscou» puis «Moscou ne répond pas.» Il s’agissait là d’une des expériences les plus humiliantes de sa vie, seulement surpassée par la chute du mur, un mois plus tard. Ce jour-là, Poutine jura devant ses camarades qu’il vengerait «l’humiliation» de la Russie, par tous les moyens.

Aucune des personnes présentes par ce froid soir d’octobre aurait alors pu imaginer que cet homme de 37 ans, frêle, blond et à la bedaine impressionnante –due à la consommation des meilleures bières des bars des Dresde, deviendrait un jour le président de la Russie post-communiste –alors que personne sans doute ne pouvait s’imaginer que l’Union soviétique n’avait plus que deux ans à vivre. Mais telle est la nature même du destin que de placer des hommes ordinaires dans des situations extraordinaires. Ce qui a distingué Poutine a été sa capacité à saisir les opportunités qui se présentaient et à choisir la meilleure possible pour ses intérêts. C’est ce qu’il a fait comme président de la Russie, en ravageant la Tchétchénie, en annexant la Crimée, en intervenant en Syrie et, sans doute, son coup de maître en parvenant à influer sur le cours de l’élection présidentielle de la fameuse «plus grande démocratie du monde». Il démontrait une nouvelle fois sa force en attaquant, pour la première fois dans l’histoire, un État membre de l’OTAN

Poutine était un homme fort, laissant rarement libre cours à ses émotions. Mais l’émotion devant l’énormité de ce qu’il avait accompli était difficile à contenir même pour un ancien officier du KGB. Une larme solitaire coula le long de sa joue droite fraîchement botoxée. Le défilé était presque terminé. Il lui avait fallu trois décennies, mais enfin, «la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle» avait été vengée.

***

Ce que vous venez de lire est une œuvre de fiction. La probabilité que les évènements décrits dans ce texte se produisent réellement est plus ou moins forte. Les intentions qui sont prêtées à de nombreux acteurs sont naturellement sujettes à caution. La possibilité qu’ils se produisent exactement comme dans cette vision cauchemardesque que je viens de vous exposer est quasi nulle. Néanmoins, de nombreux observateurs, certes pas toujours très objectifs, prédisent ou envisagent le scénario d’un embrasement des banlieues françaises, d’un gouvernement hongrois avec des ministres fascistes, d’une émasculation de l’OTAN, d’une dissolution de l’UE. Aucune de ces possibilités ne peut être écartée comme une vulgaire fiction dystopique. Si nous avons bien appris quelque chose du Brexit et de l’élection de Donald Trump, c’est qu’il ne faut jamais dire jamais.

L’histoire sanglante de l’Europe a imprégné des générations successives d’hommes d’État des périls du nationalisme, de la xénophobie et de la guerre. Pour éviter les erreurs du passé et pour se protéger de la mainmise de l’Est, ils ont tourné leurs efforts vers deux organisations multilatérales de grande ampleur: l’Union européenne et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. Aujourd’hui, la Russie tente de détruire les deux, de l’intérieur et de l’extérieur. Si elle y parvient, les conséquences seront sans doute dure non seulement pour les Européens mais aussi pour l’Amérique et le monde entier. Avec une nouvelle administration à Washington qui déclare ne plus vouloir se mêler des affaires européennes et en revenir à l’isolationnisme post-1918, les risques de dérapages sont extrêmement grands.

En 2012, l'Union européenne a remporté le prix Nobel de la paix. Aujourd'hui, alors que cette institution fait face à un risque de dissolution interne et à des menaces extérieures, ce prix peut sembler incongru.

Mais pour tous ceux qui ont passé du temps dans les pays situés à la périphérie de l'UE, les raisons du choix du Comité Nobel étaient évidentes. L'emblème le plus visible sur la place Maidan de Kiev lors des manifestations anti-gouvernementales de 2013-2014 était le drapeau de l'UE. Pour de très nombreux Ukrainiens, l'Europe est l'apothéose des valeurs libérales, du gouvernement stable et de la paix.

À mesure que les forces de la réaction et du populisme gagnent de la force des deux côtés de l'Atlantique, il est tentant de se montrer pessimiste à l’égard du destin de l'Europe et de la démocratie libérale. Il n'y a pourtant rien d'inévitable dans le cours des événements humains. Pourtant, des tendances actuelles se poursuivent, et plus les agressions et les subversions des Russes se poursuivront sans être contestées, plus les budgets de défense occidentaux rétréciront, plus les racines du populisme et du nationalisme continueront de pousser, plus les vagues migratoires des réfugiés fuyant des guerres où l’Occident joue un rôle se poursuivront, plus les économies stagneront et plus l'Amérique renoncera à son rôle de garant de la stabilité continentale, plus ce cauchemar européen est probable.

 

[1] La haine de Poutine à l’égard de l’Estonie est tout à fait personnelle. Durant la Grande guerre patriotique (la Seconde guerre mondiale), le père de Vladimir Poutine a été parachuté à l’avant-garde des troupes de l’Armée rouge lors de la reconquête. Vladimir Spiridionovitch Poutine était un des membres des troupes d’élite du Commissariat du Peuple pour les Affaires Intérieures (NKVD), la force spéciale de Joseph Staline responsable des opérations extérieures et il avait été envoyé pour effectuer des actions de sabotages contre les Allemands et les collaborateurs locaux. Se cachant dans les bois et arrivant bientôt à cours de nourriture, comme l’avait ensuite raconté le père à son fils, le père du président russe et ses camarades avaient demandé de l’aide à des fermiers. Ces derniers avaient averti les nazis de la présence de leurs libérateurs russes et le père de Poutine avait dû se cacher dans un marais, en utilisant une paille comme un tuba de fortune. Il avait bien failli mourir.

[2] Lors de la convention républicaine qui avait désigné Trump comme candidat en 2016, l’ancien président de la Chambre, Newt Gingrich avait tenté de résumer quelques-unes des remarques que Trump avait pu faire à propos de l’adhésion à l’article V de l’OTAN qui précise que toute attaque contre un membre de l’OTAN est considérée comme une attaque contre tous les membres de l’OTAN: «Je ne suis pas certain que nous nous risquerions à provoquer une guerre nucléaire pour un pays situé dans la banlieue de Saint-Pétersbourg» avait-il déclaré en parlant de l’Estonie.

[3] En 2015, un sondage montrait que plus de la moitié des citoyens Français, Allemands et Italiens étaient opposés à toute assistance militaire aux alliés de l’OTAN menacés par la Russie.

[4] Comme de nombreux partis populistes de droite «antisystèmes» l’AfD a des liens étroits avec la Russie ; le magazine allemand Der Spiegel lui a donné le nom de «5e Colonne de Moscou» en Allemagne.

[5] Lors d’un discours enflammé adressé aux dirigeants occidentaux, Poutine avait décrit le monde libéral dirigé par l’Amérique avec ces mots: «Un seul centre de pouvoir, un seul centre de la force, un seul centre de prise de décision. C’est là le monde d’un seul maître d’un seul souverain.» Voilà qui était «pernicieux» selon ses termes.

[6] En tant que simple député, Corbyn a été accusé par certains de frayer avec des antisémites et antisionistes. Au cours de sa première année à la tête du parti travailliste, alors dans l’opposition, plusieurs membres ont été exclus du parti pour avoir tenu des propos antisémites ou plus qu’ambigus. Ses opposants ont alors affirmé que Corbyn avait «laissé la porte ouverte à ceux qui font preuve de discriminations à l’égard des Juifs.»

[7] Corbyn faisait encore part en mai 2016 de son souhait de voir Blair traduit en justice pour crimes de guerre.

[8] En 2012, un responsable de la police grecque affirmait au Guardian que des «poches de fascisme» existaient au sein de la police.

[9] Début 2017, le chef du parti Jobbik donnait une interview bien tournée au magazine The Forward, un journal juif américain réputé, minimisant les origines et la rhétorique fascistes et antisémites du parti.

[10] Du tac au tac, la Slovaquie a voté une loi lui permettant de retirer la citoyenneté à tout ressortissant qui demanderait une autre nationalité. Le Premier ministre slovaque a décrit cette mesure hongroise comme «une menace pour la sécurité» de la Slovaquie.

[11] Environ 850.000 Polonais vivent et travaillent en Grande-Bretagne, la plupart y étant arrivés dans les 12 années qui ont suivi l’adhésion de la Pologne à l’UE en 2004.

[12] En février 1945, quelques mois avant la capitulation allemande, les dirigeants des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’Union soviétique s’étaient rassemblés à Yalta pour décider du visage de l’Europe de l’après-guerre. L’accord qui s’en est suivi a de fait cédé l’Europe centrale et de l’Est à l’Union soviétique, donnant naissance à l’expression du «rideau de fer» popularisée par Churchill, et posé les fondations de la Guerre froide.  Avec l’effondrement de l’empire soviétique, Yalta a été détricoté au fur et à mesure que les «nations captives» du Pacte de Varsovie se libéraient et rejoignaient l’UE ou l’OTAN.  Si les peuples de l’Europe de l’Est et du Centre considéraient Yalta avec amertume et un sentiment de trahison, les Russes en ont une vision très différente. En s’adressant à l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2015, Poutine avait vanté les mérites de l’accord de Yalta en déclarant qu’il constituait «une solide fondation pour le monde de l’après-guerre», un ordre mondial qu’il entendait recréer en recréant l’hégémonie russe sur l’ancien espace soviétique.

James Kirchick
James Kirchick (1 article)
Journaliste américain
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