France

Le «vote utile», coupable trop parfait de la future défaite du PS

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 15.04.2017 à 9 h 51

Si l'étau formé par Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron fonctionne à ce point, c'est parce que la campagne de Benoît Hamon a été plombée dès le départ par les divisions du quinquennat et des primaires, qui l'ont privé des soutiens de grands élus, jusqu'à un président sortant devenu fantôme dans son propre parti. Illustration avec son dernier grand meeting, à Rennes.

Benoît Hamon en meeting à Rennes, le 14 avril 2017. DAMIEN MEYER / AFP.

Benoît Hamon en meeting à Rennes, le 14 avril 2017. DAMIEN MEYER / AFP.

Rennes (Ille-et-Vilaine)

La première fois que je me suis rendu à un meeting de campagne présidentielle, c'était à Rennes, ma ville natale, le 17 avril 2002, pour la dernière sortie de Lionel Jospin avant le premier tour. Lors de l'entrée du Premier ministre, deux adolescents l'avaient aspergé de ketchup pour, disaient-ils, «remettre du rouge dans la gauche». Quatre jours plus tard, moi et mes amis, pour notre premier vote élyséen, les imitions en nous dispersant sur d'autres candidats –il serait toujours temps d'être raisonnables au second tour. Le 21 avril, vers 20 heures, nous avons découvert le concept de «vote utile», comme si certains votes n'étaient pas dignes de l'adjectif.

Quinze ans plus tard, c'est désormais un 21-Avril au ralenti que vit le PS. Un 21-Avril en mode «supplice chinois», dixit son propre candidat, miné jour après jour par ce même «vote utile». Un des derniers sondages en date, signé de l'institut Ipsos, non seulement ne crédite Benoît Hamon que de 7,5% des intentions de vote, mais nous explique aussi que 20% de ses électeurs hésitent à basculer vers Jean-Luc Mélenchon, et 10% vers Emmanuel Macron. Une situation qui contraint, chose stupéfiante à huit jours du premier tour d'une présidentielle, le candidat à affirmer ce samedi, dans un long entretien à Libération, qu'il ira «jusqu’au bout» et que «bien sûr, il y aura un bulletin de vote Benoît Hamon» le 23 avril.

Vendredi, le candidat PS était à Rennes, justement. Ce bastion PS où François Mitterrand avait triomphalement lancé sa «France unie» en 1988, où François Hollande avait affiché son harmonie avec Ségolène Royal en 2012, temps forts de campagnes qui allaient les voir frôler les 40% au premier tour dans la ville. «Nous sommes dans une campagne complètement dingue, ça ne vous a pas échappé», a rappelé, en ouverture, un Yannick Jadot tonique. Dingue au point de hisser un candidat de 7,5% à plus de 20% des voix en une semaine? «Le 8 mai, nous nous réveillerons avec un nouveau président. Je dis “nouveau” car j'espère vraiment que cela ne sera pas “nouvelle”», a lancé de son côté Hamon à la foule. Mais espère-t-il encore que ce «nouveau», ce soit lui? Il y a une semaine, sur le plateau de Laurent Ruquier, il a déjà annoncé, avec une franchise inhabituelle à ce stade chez un candidat d'un grand parti, qu'il voterait Mélenchon si celui-ci était en lice le 7 mai. L'un de ses soutiens, l'économiste Thomas Piketty, paraît-il «très content de faire campagne» d'après le candidat, a adopté la même position.

«Arrêtez de réfléchir! Ne pensez plus! Faites barrage au FN!»

Pour remonter le courant, Benoît Hamon doit arroser de tous les côtés. Taper, évidemment, sur Marine Le Pen et François Fillon, le nationalisme agressif de l'une, les attaques sur les institutions de l'autre. Critiquer aussi Emmanuel Macron, ce candidat «ni droite ni gauche ni gauche», formule empruntée à François Mitterrand, et Jean-Luc Mélenchon, candidat «à l'est», formule cinglante d'une de ses vidéos de campagne. Le candidat du PS fait de son rival «En Marche» un «candidat Tic et Tac, Chapi-Chapo, clignotant», ce que les Américains appellent un flip-flopper, disant tout et son contraire sur la légalisation du cannabis, les réformes par ordonnances, l'héritage de la colonisation: «Ce qui est bien avec Emmanuel Macron, c'est qu'il bouge, il n'est pas statique», ironise-t-il. Avec Mélenchon, le ton est tout aussi critique, notamment sur son «alignement sur les positions du Kremlin» et ses plans pour l'Union européenne, mais plus personnalisé. Entre anciens camarades, on se tutoie, on s'appelle par son prénom: «Je pense, Jean-Luc, qu'il faut que tu assumes que ton projet, c'est que la France quitte la zone euro, quitte l'Europe», lâche-t-il, en demandant à la foule de ne pas siffler.

Le problème, ce n'est pas que Benoît Hamon n'ait pas d'idées originales, sur le travail ou les institutions, ou qu'il ne les exprime pas avec conviction et générosité, par exemple sur l'accueil des réfugiés ou le droit de vote des étrangers. Son principal problème, c'est qu'il est pris en étau entre un candidat puissant sur sa gauche et un sur sa droite, comme jamais un candidat socialiste ne l'a été depuis 1969: coincé entre le pâtissier communiste Jacques Duclos, très bon orateur, et le sénateur de centre-droit Alain Poher, président de la République par intérim, Gaston Defferre avait alors échoué pile au-dessus de la barre des 5%.

«On nous parle du “vote utile”. Arrêtez de réfléchir! Ne pensez plus! Faites barrage au FN! Votez par défaut, par tactique, par renoncement!», s'est enflammé, pendant le meeting, Yannick Jadot. À ce moment-là, j'ai pensé à cette sortie de Philippe Séguin devenue un symbole de la première campagne présidentielle victorieuse de Jacques Chirac, quand l'élu gaulliste refusait à coup d'antiphrases la chronique d'une défaite annoncée: «Le vainqueur a déjà été désigné. [...] Ça n'est plus la peine de vous déranger. Circulez, y'a rien à voir!» J'ai aussi pensé, moins généreusement, que le PS était puni par où il avait péché, cet appel permanent au vote utile devenu réflexe dès 1965, quand Waldeck Rochet, le secrétaire général du PC, guidait vers le bulletin Mitterrand «tous les républicains qui veulent émettre un vote utile, un vote qui pèse réellement dans la balance». Un vote utile qui permettra au même Mitterrand de siphonner Marchais en 1981, à Jospin, en position précaire en 1995, de réaliser le rassemblement «des forces de progrès dès le premier tour sur le nom de celui [...] qui peut gagner au deuxième tour», à Royal et Hollande de culpabiliser en 2007 et 2012 les traumatisés du 21-Avril –j'étais du nombre.

«François Hollande, déjà malade et affaibli»

Voir le candidat socialiste tenter de relancer sa campagne dans cette ville de Rennes rappelle aussi, en creux, qu'il ne devra pas son échec qu'au vote utile. Si Benoît Hamon se retrouve aujourd'hui aussi bas, c'est sans doute à cause de ce mécanisme; mais s'il y a eu vote utile, c'est parce que, même au sortir de sa primaire victorieuse, en plein état de grâce, il n'était donné qu'en quatrième position autour de 15%, candidat d'une gauche plombée par son statut de sortante et par les divisions, celles des cinq dernières années, celles de la campagne.

«Je suis content d'être à la maison. On y est toujours bien, car on retrouve les siens», s'est réjoui le natif de Saint-Renan (Finistère) en ouverture de son discours. En surface, Rennes, métropole la plus hollandiste de France en 2012 (67% au second tour) résiste au reflux du quinquennat: elle est restée à gauche, le département est resté à gauche, la région est restée à gauche. Mais pas besoin de gratter beaucoup pour dénicher the elephant in the room, comme disent les Anglo-Saxons, ou plutôt, en l'occurrence, les éléphants qui ne sont plus dans la pièce. Lors de la primaire, la base de l'électorat de gauche dans la ville, en plébiscitant Hamon par 68% des voix, a nettement divergé des élus locaux, qui avaient majoritairement opté pour Valls, même si la maire Nathalie Appéré, contrairement à son chef de file, soutient le candidat de son parti. Les deux chauffeurs de salle de la campagne 2012, le maire de l'époque Daniel Delaveau et l'actuel ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, ont rallié Emmanuel Macron, de même qu'un des quatre députés socialistes. Quant à François Hollande, ce président à qui les Bretons murmuraient à l'oreille, quasiment déjà rallié à Macron, son nom a été prononcé une seule fois à Rennes, dans un lapsus gênant: voulant évoquer le grand discours européen prononcé par François Mitterrand le 8 mai 1995, Yannick Jadot a mentionné «François Hollande, déjà malade et affaibli». Puis s'est corrigé: «François Mitterrand... L'autre va bien. Il a acheté une maison en Corrèze, donc il va bien...»

Pour le clip officiel de Benoît Hamon, la cinéaste Valérie Donzelli a utilisé la bande originale composée en 1973 par Georges Delerue pour La Nuit américaine de François Truffaut. Une musique lyrique pour un film où, pourtant, rien ne se passe comme prévu et les tuiles s'accumulent, et où les personnages, résume le narrateur, «espèrent d'abord faire un beau voyage, puis très vite se demandent s'ils arriveront à destination». Un peu comme dans certaines campagnes électorales.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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