France

La campagne laide de François Fillon

Claude Askolovitch, mis à jour le 15.04.2017 à 17 h 01

Fillon n’imagine qu’une élection triste, sans amour ni appétit

JOEL SAGET / AFP

JOEL SAGET / AFP

Il a donné la clé il y a quelques jours, Porte de Versailles, en libérant ses partisans du dur fardeau de l’aimer. François Fillon disait ceci:

«Je ne vous demande pas de m’aimer mais de me soutenir.» 

Ce sera le point d’orgue d’une campagne laide, qui aura vu un bel homme, fier pourtant de son corps et de son apparence -sportif et bien habillé, comme chacun sait- renoncer à l’orgasme suprême: être l’élu des coeurs et de la Nation, porté par le désir d’un peuple de se réinventer… Ce paradis-là n’est plus le sien. Il abjure le désir. Fillon n’imagine qu’une élection triste, sans amour ni appétit. La tristesse nous saisit. Nous la combattons en saluant la stratégie. Il n’est pas à la portée de n’importe qui de s’improviser laid, d’en faire une trace, une ligne, de le proclamer. Faut-il être ambitieux pour ne plus parler de soi! Imagine-t-on Nicolas Sarkozy y renoncer, aux pires des ennuis? Fillon est d’un acier trempé de revanche. C’est une clé. Qu’importe qu’on l’aime, et que sont les autres?

Il nous avait préparé au renoncement, depuis le début de ses malheurs de campagne, dissociant les corps et les essences du candidat; il y a avait un Fillon charnel que l’on pouvait réprouver, et un Fillon politique qui incarnait la droite, et qu’il faudrait protéger et défendre pour cela. Soutenir Fillon, c’était être de la famille du seul projet possible, et n’en rien céder était une preuve de fidélité. C’était aussi bien une habileté rhétorique; il conviendrait de ne pas parler des affaires, innessentielles, puisque la vérité était ailleurs. Mais de là à renoncer à l’amour, à s’admettre impropre à la dilection…  Je ne suis pas aimable. Je suis laid. Prenez-moi pourtant? Fillon, en somme, n’est peut-être pas guéri. On l’entend encore évoquer Penelope qui se lève si tôt, de peur des perquisitions, ou évoquer son âme blessée, devant Christine Angot, sa dignité offensée. Eut-il pu être aimable ou pris en pitié? Ou sera-t-il aimable, ayant ému d’avoir renoncé? Finalement plus grand que lui-même, s’étant accepté?

Cette semaine, il a manqué aux plus élémentaires convenances, en divulguant un petit mot que lui avait écrit Emmanuel Macron, ministre peu méfiant, pendant les débats sur la déchéance de nationalité. Il a menti -une fois de plus, une fois de moins- à propos d’une invitation sur BFM-TV, où il aurait dû affronter Jean-Jacques Bourdin -il n’y tient guère et Bourdin déteste ça. Il a expliqué bonnement -au talk orange Le Figaro- que les journalistes que l’on moleste dans ses meetings l’ont en somme bien cherché. Il n’est aux ordres de personne. On a appris qu’il demandait à Robert Bourgi, son ami qui lui offrait des costumes, de ne pas se faire connaître aux medias, parce qu’il faisait mauvais genre. On a appris aussi, au passage, que Penelope était payée par l’assemblée nationale depuis 1982 -il ne nous l’avait jamais dit. Bref. Cette semaine, comme les précédentes, a apporté son lot d’anecdotes à une saga piteuse. Et pourtant, il vit. C’est cohérent: puisqu’il ne s’agit pas de l’aimer, quel problème. Et alors, comme dit le champion?

La laideur comme stratégie de survie

On dit que Fillon est toujours dans la course. C’est la nouvelle marotte des sondages. Il y arrive? A force de l’entendre, admettons? On n’en sait fichtre rien; ce n’est même pas le sujet. On constate ici autre chose; le choix délibéré de la laideur comme stratégie de survie, puis de reconquête. Cela induit un style, une manière d’être, des chants de guerre, une culture. Qu’on se promène dix minutes sur quelques comptes twitter de fillonolâtres, où Macron n’est pas appelé autrement que #emmanuelHollande, où l’on relaie la philippique d’une officine dirigée par le beau-frère de Charles Millon (ci-devant leader de droite passé de mode depuis son alliance avec le FN en 1998, mais soutien de Fillon aujourd’hui) qui est en guerre contre le patrimoine du candidat d’En marche, où s’accumulent aigreurs et parfums sectaires, pour prendre la mesure de ce que le sommet génère. Qu’on lise Bruno Retailleau, son bras droit, intenter à Macron le procès en islamisme que l’on fit jadis à Juppé, à propos d’un référent «En marche» du Val d’Oise, professeur de collège, ciblé et lynché par quelques ultras… Qu’on suive l’infatigable Eric Ciotti, revenu en fillonnisme avec sa verve légendaire et son absence de surmoi, en comparaison duquel Nadine Morano est une aimable professeure de maintien. Qu’on observe une foule fillonniste siffler Christian Estrosi… En guerre contre le monde entier dans ses représentations -juges, journalistes, vérité, décence, compromis- François Fillon, notable jadis, a fabriqué une culture de hooligans, dans ce qui devrait être la majorité sociologique et idéologique du pays.

En même temps, ça a de la gueule. On sait, en sport, célébrer ainsi les briseurs de tibia, les casseurs de jeu, les effondreurs de mêlées, les artistes de l’anti-jeu, les adeptes du béton, du catenaccio  d’antan, les arcboutés sur le but, qui relancent et relancent encore jusqu’à ce que l’autre se dégoute, les répugnants du font de cours -encore ceux-là, de leurs lifts, ne mentent pas… «D-fence, D-fence» scandent les fans des New York Knicks, ceux de Detroit n’ont jamais oublié la rugosité des grand Pistons, dont la star tatouée est désormais copain du dictateur nord-coréen, il fut en Angleterre, une bande de malades qui transforma l’équipe de Wimbledon en machine à tuer et gagner en kick and rush sauvages, on les appelait le «crazy gang», et ils gagnèrent la Cup. Tout se construit sur la défense, et les autres, ils ont honte?

Seul le résultat compte

Fillon n’a pas honte. Il n’a pas le choix. J’attends, si Fillon l’emporte, les héroïsations des Panurge du commentaire, sur la solitude et l’abnégation, le retournement, l’épopée de l’homme vilipendé, et, pour les plus cultivés des Panurge, on en référera aux destins magnifiques des détestés couronnés, de Mitterrand à Chirac. Que François Fillon ait été vilipendé pour des actes peu convenables, au regard de ce qu’il prétendait être, n’écorchera pas les épopées… Qu’importe en fait. On ne nous demande pas de l’aimer, ni de l’estimer. Seul le résultat compte. La manière est un esthétisme déraisonnable. Mentir, ergoter, brutaliser, mentir encore, et donc? Est-ce si différent des démagogies enthousiastes des autres, qui promettent la lune? Les purges sociales qu’annonce Fillon, le déficit tragique qu’il oppose, lui, le châtelain panier-percé, à des aide-soignantes qui crèveraient sans RTT, finalement, cadrent avec son style de jeu. L’injustice et la brimade adossées à la laideur, mais le salut est à ce prix. Souffrez. Ne m’aimez pas! Pauvre Frollo, qui renonce à Esmeralda… On peut imaginer ses supporters, endurcis aux tacles par derrière, ravis du mauvais joueur, de celui qui brise l’ennemi, applaudir à la dureté; il n’est pas un mou, François! Au demeurant, Fillon, quand on évoque l’affaire des aide-soignantes, proteste que ce fut une manoeuvre de France télévision, certainement vendue à Emmanuel Hollande… Taper les pauvresses, puis la télé, coup double! D-fence! D-fence!

Jouer laid est un style pour les âmes endurcies; on ne le choisit pas au début du match; les aléas du jeu vous l’imposent. Dans une autre vie, François Fillon aurait fait une belle campagne? J’entends dans ses discours des éloquences électorales qui racontent autre chose que son apparence. «Oui, je veux être le président d’une France qui respire à pleins poumons, d’une France qui n’étouffe plus sous les injonctions, les règlementations, les interdits idéologiques. Liberté de travailler, d’innover, de construire sa vie et conquérir ses rêves.»

Si l’on passe le style de campagne anti-tabac, on a dans ses propos une ode au libéralisme qu’on retrouverait ailleurs, et une invite à faire valdinguer ce qui encalmine le vieux pays. Fillon pousse parfois des chants à la gloire de la France, qu’il aurait sans doute voulu entonner devant une foule aimante, incarnant l’espérance et non pas l’adversité. Dans ses meetings, passé le malaise, passé l’étonnement, surmonté l’aigreur, on entend la musique de nos aïeux. Fillon Porte de Versailles: «Avant de partir au combat, les soldats de l’an II gravaient «Vive la Nation» sur l’acier de leurs sabres. Gardons-nous d’oublier cette devise. Celle d’un peuple uni, toujours courageux quand il s’agit de surmonter malheurs, éclipses, ou assauts du monde. La Nation française, c’est vous! La première génération du nouveau siècle, c’est vous! L’avenir de la France dans ce monde mouvant, c’est encore vous! Je crois à la Nation française!» Et dans ce même discours, il nous demanda de ne pas l’aimer? Il dit, aussi, ce qu’il eut aimé dire, ce qu’on aurait retenu, autrement, si l’on ne pensait pas à tout autre chose qu’à la gloire et à Valmy, quand on dit Fillon.

On est toujours le jouet de ses circonstances. Enfin reconnu après les primaires, François Fillon allait se libérer des frustrations d’une vie. Il avait toujours eu le réflexe mauvais, quand on l’embêtait, et d’être une victime, s’autorisait beaucoup. Il était devenu sarkozyste d’avoir été lâché par Chirac. Il avait recommandé Sarkozy à la justice socialiste, dans un déjeuner devenu légendaire avec Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de Hollande, d’avoir été floué par Copé et ses alliés sarkozystes. Enfin, il était libre, et pouvait devenir, bon, décent, joyeux même? Il avait de la mémoire, du passé, de la drôlerie sans doute, des douceurs à donner? L’affaire est venue, les affaires, autant de statues du commandeur qui lui rappelaient ses oublis, ses facilités, qui le rendaient impossible, et pourtant… Il prétendit biaiser, mentir un peu, éviter. Il aurait pu mourir. Il survécut, dans le biais, le mensonge, l’évitement, la colère, la réaction arc-boutée. Il fut méchant. Il est là. Il a accepté son sort? Il est devenu cela. Il est cabossé, il se décrit ainsi, plus âpre et retors et outragé, et les siens le sont avec lui, et communient dans l’antipathie, comme jadis les supporters du crazy gang, attendant le bruit d’une jambe brisée, aimant qu’il se batte, sans vergogne, devenant comme lui, sourds à toute autre évidence que celle-ci. Il n’est pas aimable, mais c’est le nôtre, dit une droite, qui l’aime de ne pas l’aimer. On imagine mal un homme plus triste, et aussi intelligent, si l’intelligence consiste à admettre ce que l’on n’est plus.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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