France

Quel second tour est possible?

Laurent Bouvet, mis à jour le 18.04.2017 à 6 h 04

Le paysage de cette présidentielle se présente divisé en quatre parties, dont les intentions de vote nous disent qu’elles sont à peu près équivalentes à ce stade de la campagne. Au centre de ce paysage, on trouve un «bloc libéral» et deux ailes antilibérales, tous assumés et revendiqués comme tels.

JOEL SAGET, ERIC FEFERBERG / AFP

JOEL SAGET, ERIC FEFERBERG / AFP

L’incertitude électorale atteint en cette fin de campagne présidentielle, pour le premier tour, un niveau inédit.

Le resserrement de l’ensemble des courbes des intentions de vote autour de 20% de quatre candidats rend très difficile toute anticipation sur le second tour. Toutes les combinaisons de «finales» entre ces quatre candidats apparaissent possibles, ce qui nourrit bien évidemment chez les électeurs – sans parler des sympathisants et des militants– à la fois inquiétude et espoir, selon les cas.

Cette incertitude est encore renforcée par une prévision d’abstention qui reste très élevée et par des «taux de certitude» de vote pour tel ou tel candidat très différents entre les uns et les autres (plus élevés pour Marine Le Pen et François Fillon, moins pour Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon). On peut y ajouter la complexité des calculs du «vote utile» fait par les uns et les autres pour ce premier tour afin non seulement, classiquement, de garantir la sélection du candidat de leur choix pour le second tour mais encore de permettre le «duel» qu’ils considèrent comme le plus avantageux pour leur candidat ou leurs idées en vue de la victoire finale.

Pour essayer de clarifier cette combinatoire infernale, on peut à la fois tracer un portrait politique de chaque candidat en fonction de lignes de forces idéologiques –plus aisément discernables que les contours sociologiques du vote qu’ils sont susceptibles d’attirer– et évaluer la portée des «duels» de second tour potentiels, en établissant ainsi pourquoi certains restent malgré tout plus probables que d’autres.

Un bloc libéral divisé, des ailes antilibérales opposées

Il y a toujours plusieurs manières de décrire un paysage politique, tout particulièrement à l’occasion de sa mise en forme radicalisée que représente l’élection présidentielle. Cette année, compte tenu à la fois de l’affaissement du clivage traditionnel entre droite et gauche –en raison d’une part de la faiblesse des partis qui se disputent habituellement le second tour de la présidentielle et qui ont conquis une hégémonie de longue date sur leur camp, et de l’autre de la présence de candidats qui affichent son dépassement ou proclament son obsolescence avec un certain succès–, on peut s’appuyer sur la mise en évidence de grands clivages idéologiques autour du libéralisme, entendu à la fois dans son sens premier en français, c’est-à-dire économique et social (ce qui implique notamment le rapport à la construction européenne et à la mondialisation), et plus largement dans son acception globale, concernant valeurs (questions de société) et identité (questions liées à l’appartenance et aux différenciations culturelles). Le paysage de cette présidentielle se présente dès lors divisé en quatre parties, dont les intentions de vote nous disent qu’elles sont à peu près équivalentes à ce stade de la campagne.

Au centre de ce paysage, on trouve un «bloc libéral» (correspondant aux candidatures de Macron et Fillon) dont le principe réside dans l’adhésion maintenue ou réaffirmée à la construction européenne (même si des inflexions sont envisagées), à une économie marchande ouverte, de libre-échange, d’une France qui s’intègre grâce à l’amélioration de la compétitivité de ses entreprises à la mondialisation, et dont la politique économique doit continuer de s’inscrire dans la logique poursuivie pendant les deux derniers quinquennats (modération budgétaire, maîtrise des dépenses publiques, politique de l’offre, «réformes structurelles», circonvolution du rôle de la puissance publique, etc.). La différenciation politique dans ce bloc se fait autour d’un clivage concernant les valeurs et l’identité, entre d’un côté un libéralisme pleinement assumé et revendiqué (un libéralisme libéral si l’on veut) qu’il concerne les droits individuels, les mœurs, la laïcité… et de l’autre un conservatisme (un libéralisme conservateur pour être précis) tout aussi assumé et revendiqué sur les mêmes sujets. On reconnaîtra ici aisément la différence entre le projet macronien et le projet filloniste.

Autour de ce «bloc libéral central», on distingue deux ailes antilibérales, assumées et revendiquées comme telles, elles aussi. L’une, à gauche, reposant sur une critique à la fois sociale et protectionniste de la construction européenne et de la mondialisation, sur fond de contestation de l’économie de marché et du capitalisme, impliquant une transformation radicale de l’organisation et du fonctionnement de l’économie, dans laquelle le rôle de la puissance publique est premier, qu’il s’agisse d’assurer la régulation ou la refonte écologique de l’activité et bien sûr la redistribution sociale. La candidature de Mélenchon (et celle, résiduelle, de Benoît Hamon) incarnant cette aspiration. L’autre aile, à droite, du bloc central, repose elle sur une critique à la fois nationale et identitaire de la même construction européenne et de la mondialisation avec lesquelles il s’agit également de rompre. Elle inclut elle aussi une critique économique et sociale mais sur une base totalement différente puisqu’il s’agit d’une réappropriation de la souveraineté en même temps que d’un réinvestissement d’une identité collective univoque, ancrée dans une vision organique de ce qu’est la France, grâce à la fermeture des frontières nationales. Cette fermeture permettant seule d’assurer une solidarité renouvelée et efficace pour les Français. La candidature de Le Pen incarne évidemment cette «offre» politique articulant un style néopopuliste comme on en trouve désormais dans nombre de pays européens et l’inscription dans l’histoire de l’extrême-droite française.

Se détachent ainsi quatre ensembles (libéral-libéral, libéral-conservateur, social-protectionniste et national-identitaire) que la campagne présidentielle a peu à peu mis à jour en les lestant, à quelques jours du premier tour, d’un poids politique qui semble sinon égal du moins à peu près équivalent au regard des intentions de vote mesurées par les différents instituts de sondage. Les ajustements entre ces quatre ensembles pouvant se faire au gré, comme on l’a dit, de la mobilisation différentielle de la masse abstentionniste, de la détermination des votants à confirmer leurs intentions affichées et bien évidemment des scores des «petits candidats».

La manière de combiner électoralement ces quatre ensembles n’est pas pour autant aussi fluide qu’on pourrait le penser. En effet, le «bloc libéral central» peut plus aisément se rassembler, malgré le clivage qui le partage, contre un candidat antilibéral que ne pourront le faire les deux ailes antilibérales contre un candidat issu de ce bloc central. Ce qui a été possible à l’occasion d’un référendum, en 2005, contre le traité constitutionnel européen, ne l’est bien évidemment pas, du moins pas aussi aisément, dans les urnes d’une présidentielle. En clair, si les électeurs de Macron ou Fillon peuvent envisager de voter pour l’autre candidat en cas d’opposition à Le Pen ou Mélenchon (avec une ampleur certes différente selon le cas), ceux de Le Pen et de Mélenchon se déplaceront plus difficilement pour voter pour l’autre candidat, même face à Macron ou Fillon. Cette asymétrie est un élément-clef à prendre en compte dans la perspective du «duel» de second tour qui s’annonce.

La foire aux duels de second tour

 

1.Macron- Le Pen

JOEL SAGET, ERIC FEFERBERG / AFP

Un second tour opposant les deux candidats qui se situent d’eux-mêmes hors du clivage droite-gauche correspondrait a priori très bien à la forte défiance affichée par les Français à l’égard des partis traditionnels et au désir de renouvellement affiché par une partie d’entre eux. Cela correspondrait aussi à la substitution au classique affrontement de 2nd tour entre droite et gauche d’un nouveau clivage, entre d’un côté un libéralisme assumé, pro-européen et favorable à la mondialisation, et de l’autre un souverainisme nationaliste et identitaire. Même si ce «nouveau» clivage pourrait recouper bien des divisions connues en matière éducative, sociale ou territoriale notamment, laissant apparaître une France très polarisée. L’inconnue majeure d’une telle configuration – outre la grande incertitude de son résultat – reste la manière dont pourraient ensuite se dérouler les élections législatives au cours desquelles l’étiquette partisane revêtira nécessairement davantage d’importance.

2.Fillon-Le Pen

JOEL SAGET, ERIC FEFERBERG / AFP

Un tel second tour résulterait d’une forte mobilisation (de dernière minute) d’un «peuple de droite» soucieux de revanche électorale présidentielle contre la gauche de gouvernement, et de ne pas laisser le pouvoir dans les mains du parti lepéniste, autour du candidat qu’il s’est choisi une première fois lors de la primaire de 2016. Et ce malgré les affaires qui l’ont considérablement affaibli pendant la campagne. On retrouverait ainsi face à face la partie conservatrice du «bloc libéral central» – qui se distingue de la partie proprement libérale de celui-ci incarnée par Macron sur la question des valeurs et de l’identité – et l’aile nationale-identitaire de l’antilibéralisme (son aile sociale-protectionniste étant incarnée par la gauche Mélenchon). Cette confrontation mettrait aux prises, d’un point de vue sociologique, deux France très différentes : celle, plus âgée et installée socialement, dont l’économie est encore dynamique à celle, plus jeune et plus populaire, des territoires désindustrialisés et des petites villes en perte de vitesse. Il sera intéressant de voir comment se déroule l’affrontement dans le Sud-Est en particulier où la compétition sera rude entre les deux candidats.

 

3.Mélenchon – Le Pen

ALAIN JOCARD / AFP

Un tel second tour, souhaité par certains, redoutés par d’autres, serait une grande première dans l’histoire politique française: l’affrontement pour la magistrature suprême entre les représentants des deux pôles extrêmes du paysage politique, éliminant de fait de la décision finale tout sa partie centrale, et pour le dire de manière plus significative encore, l’affrontement entre les deux ailes antilibérales éliminant tout le «bloc libéral central». Une telle perspective rend l’hypothèse malgré tout peu probable, car l’absence de tout candidat issu du «bloc libéral central» du second tour risquerait de provoquer non seulement une très forte abstention mais encore une difficulté considérable pour le vainqueur à gouverner le pays et, très certainement, à obtenir une majorité parlementaire. Le combat entre un antilibéralisme social-libertaire et un antilibéralisme national-identitaire reste a priori davantage de l’ordre du rêve ou du cauchemar (selon le point de vue que l’on adopte) que de tout réalisme politique.

4.Macron-Fillon

Patrick KOVARIK / AFP

De la même manière que l’affrontement final entre les deux ailes de l’antilibéralisme à la française paraît difficilement envisageable – en raison de l’exclusion de toute représentation du libéralisme sous une quelconque forme –, un second tour voyant s’affronter les deux ailes du «bloc libéral central» (version libérale contre version conservatrice) semble peu probable. L’équilibre général du système politique et, au-delà, de la société serait en effet en cause et pourrait entraîner rapidement de graves difficultés de gouvernement. Les modes protestataires les plus divers ayant été repoussés des urnes pour la décision finale de la personnalité présidentielle, ils auraient toute latitude pour se manifester directement sous des formes variées dont certaines pourraient être violentes. Et ce n’est pas parce que la jonction des deux ailes antilibérales est fortement improbable que le choc n’en serait pas plus violent pour un pouvoir qui serait très vraisemblablement contraint d’ailleurs de réunir l’ensemble des forces convaincues de la nécessité de défendre les principes libéraux, l’adhésion de la France à l’Union européenne ou à l’OTAN par exemple, et donc d’annuler dans la pratique du quinquennat (organisation et politiques menées) les effets structurants du duel de second tour entre deux de ses représentants. On peut donc là aussi supposer que l’abstention lors de ce second tour serait élevée au regard des éditions précédentes.

5.Mélenchon - Fillon

Lionel BONAVENTURE / POOL / AFP

Une telle configuration rétablirait d’une certaine manière le clivage classique de second tour de la présidentielle entre gauche et droite. Mélenchon serait en effet, malgré sa position d’origine à la gauche de la gauche, le représentant de la gauche au sens large dans la phase finale de l’élection alors que Fillon incarnerait la droite elle aussi au sens le plus large du terme. Cela marquerait assurément, de la part de nos compatriotes, après une campagne totalement atypique, une volonté de maintien du cadre politique habituel face aux bouleversements annoncés depuis des mois, notamment après les scrutins américains et britanniques qui ont bousculé les démocraties occidentales. Maintien d’un cadre habituel donc mais à travers deux candidats eux-mêmes assez atypiques au regard du passé, car très marqués idéologiquement et pas nécessairement consensuels au sein de leurs camps (gauche, droite) respectifs. Une telle confrontation permettrait sans doute aussi de rendre plus lisible les élections législatives à venir en redonnant aux partis classiques un rôle de premier plan – ce serait davantage le cas pour LR que pour le PS dont ce n’est pas le candidat qui représenterait la gauche au second tour pour la première fois depuis 1969 (hors cas de 2002).

6.Macron - Mélenchon

JOEL SAGET, ERIC FEFERBERG / AFP

Un second tour opposant les deux candidats issus de la gauche au sens très large (Mélenchon incarnant la gauche contestataire et Macron une gauche de gouvernement à laquelle s’est ralliée une partie de la droite et du centre) reste une hypothèse assez improbable dans la mesure où elle conduirait à écarter du choix final toute la partie droite de l’échiquier politique. Or à travers Le Pen et Fillon, c’est très largement une France de droite, aux différents sens du terme, à la fois conservatrice et populaire, aux choix en termes de valeurs et d’identité très marqués – même si l’adhésion aux principes du libéralisme économique et à la construction européenne les sépare profondément – qui serait ainsi sortie du jeu. L’affrontement resterait d’abord et avant tout économique entre les deux «finalistes» même si le choc libéral-antilibéral s’étendrait dans le cas évoqué ici à des enjeux européens et internationaux, l’Europe apparaissant comme le moyen de préserver une conception libérale des droits et libertés, à rebours de la rupture d’appartenances et d’alliances proposée par Mélenchon.

Ce qui est historique dans cette élection présidentielle, outre les circonstance de son déroulement, c’est non seulement qu’elle aura des conséquences très certainement inédites par leur ampleur sur le système politique et l’ensemble de la société mais que leur sens même sera très différent suivant le «duel» auquel on va assister. Ce qui rend ce premier tour bien plus crucial encore qu’habituellement. Faire un choix pour ce premier tour en pensant déjà au second et aux conséquences de celui-ci à la fois, voilà la gageure à laquelle nous sommes tous, comme citoyens, confrontés. Ce qui est, indissociablement, passionnant et inquiétant.

Laurent Bouvet
Laurent Bouvet (40 articles)
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