Allemagne

Comment l'Allemagne a rénové la fonction publique

Daniel Vernet, mis à jour le 15.04.2017 à 15 h 03

La fonction publique propose un reflet de la société. Et l’Allemagne est plus colorée, ouverte, détendue et anti-autoritaire.

ODD ANDERSEN / AFP

ODD ANDERSEN / AFP

Le fonctionnaire allemand n’est plus cet individu gris, servile, sans imagination, inventé par Frédéric Ier, dit le «roi soldat» (1657-1713) et développé par Frédéric le Grand (1712-1786), le despote éclairé qui donna à la bureaucratie prussienne ses lettres de noblesse et ses caricatures. D’ailleurs, le fonctionnaire allemand faillit disparaître avec la défaite du IIIème Reich. La fonction publique s’était tellement compromise avec le régime nazi que les alliés occidentaux pensèrent en 1945 interdire sa reconstitution. Mais il fallait bien prévoir la gestion future de leurs zones d’occupation qui, en 1949, allaient devenir la République fédérale d’Allemagne. La Loi fondamentale a restauré le statut de la fonction publique.

L’Allemagne compte environ 1,9 million de fonctionnaires auxquels il faut ajouter 2,9 millions d’employés des services publics qui ne se sont pas soumis aux obligations du statut et ne bénéficient pas de ses avantages. Soit 60 salariés de la fonction publique pour 1000 habitants (contre 100 en France). Ils sont répartis entre l’Etat fédéral (12%), les Länder (50%), les communes (30%)  et les services de la sécurité sociale (8%). 13,6% des actifs allemands travaillent dans le secteur public. La parité entre hommes et femmes est dans l’ensemble à peu près respectée.

Depuis 1991 selon le DGB, le nombre de salariés de la fonction publique a diminué de 2 millions

La loi fédérale fixe les grades lignes du statut des fonctionnaires (emploi à vie, obligation de réserve, interdiction du droit de grève mais possibilité d’adhérer à un syndicat, grille de salaires avec rémunération à l’ancienneté parsemée de quelques éléments de «mérite»…) mais laisse aux lois de chaque Länder le soin de déterminer les conditions de travail (primes, temps de travail, âge de la retraite…). La semaine de travail d’un fonctionnaire fédérale est de 41 heures. Elle varie entre 40 et 42 heures selon les Länder, avec en général la possibilité d’avoir recours à des horaires flexibles.

Les fonctionnaires et salariés non-fonctionnaires des services publics travaillent en moyenne 12% de plus que les employés du secteur privé et leur salaire brut est en moyenne plus de 5% inférieur. De plus celui-ci augmente plus lentement sur le long terme (deux fois moins vite entre 1970 et 2000). Les fonctionnaires stricto sensu n’ont donc pas le droit de faire grève mais les grands syndicats sont associés par le ministre fédéral de l’intérieur et ses collègues des Länder aux discussions sur les salaires et les conditions de travail.

Au cours des dernières années, un syndicat appelé «Verdi», qui représente les salariés non-fonctionnaires du secteur public, est apparu à la gauche de la centrale syndicale DGB, proche du Parti social-démocrate. Verdi a mené plusieurs grèves dures dans les entreprises publiques qui ont été totalement ou partiellement privatisées, comme les chemins de fer ou la Poste. Le gouvernement allemand a en effet procédé à des privatisations dans les secteurs «non-régaliens». Les fonctionnaires qui y travaillaient déjà ont conservé leur statut mais les nouveaux arrivants sont maintenant embauchés avec des contrats de droit privé.

Depuis 1991 selon le DGB, le nombre de salariés de la fonction publique a diminué de 2 millions. Cette baisse s’explique à la fois par les privatisations, le démantèlement de la bureaucratie héritée de la RDA après la réunification et par une réduction «forfaitaire» de 1,5% par an au niveau de la fonction publique fédérale. Mais cette cure d’amaigrissement ne va pas sans parfois poser des problèmes. Certains Länder ont par exemple essayé de réaliser des économies en transformant les enseignants fonctionnaires en contractuels. Ils ont dû revenir sur leur décision car les enseignants les abandonnaient pour s’installer dans des Länder accordant le statut de la fonction publique. Ca a été le cas par exemple à Berlin, qui est un Land indépendant au milieu du Brandebourg. Les enseignants continuaient d’habiter dans la capitale mais étaient attirés par le système éducatif brandebourgeois à quelques kilomètres de là.

Politiquement, les fonctionnaires allemands se sont rapprochés du Parti social-démocrate alors que traditionnellement ils votaient plutôt pour la démocratie-chrétienne. A la question, par quel parti vous sentez-vous le mieux représenté, 30% répondent par le SPD, 23% par la CDU-CSU, 3% par les Verts, 1% par le Parti libéral, 43% par aucun, alors que le parti de la gauche radicale Die Linke n’est pas cité.

Une éternelle image de privilégiée

Bien que leur image se soit beaucoup améliorée en Allemagne, les fonctionnaires continuent de passer pour des privilégiés. Outre l’emploi à vie et malgré des rémunérations sans doute plus faible que dans le privé, ils bénéficient d’avantages sociaux non négligeables. Ils ne paient de cotisations sociales pour la retraite ou l’assurance maladie, qui sont prises en charge directement par les budgets publics. En Bavière, par exemple, le poids des retraites est de plus de 10% du budget régional (10 milliards d’euros sur 68). L’Etat fédéral consacre 26 milliards d’euros aux retraites des fonctionnaires (ceux qui bénéficient du statut). L’âge de départ en pension est de 65 ans, contre 67 dans le privé, mais surtout le montant de la retraite est calculé sur le salaire des trois dernières années alors que c’est la moyenne de tous les salaires touchés durant la vie active qui est prise en compte dans le secteur marchand. Avec 73% de leur dernier salaire, on estime que les fonctionnaires ont en général une retraite deux fois supérieure à celle d’un salarié du privé. Ils bénéficient de même d’une couverture maladie qui les place dans les mêmes conditions que les assurés privés quand les patients soumis à la sécurité sociale générale doivent attendre des semaines voire des mois avant d’obtenir un rendez-vous chez le médecin.

Pas étonnant dans ces conditions que 75% des Allemands pensent que les fonctionnaires coûtent trop cher et qu’ils sont trop nombreux. Toutefois, leur réputation n’est pas toujours négative. La même enquête montre que 83% des personnes interrogées sont très attachées à leur fonction publique. 67% trouvent les fonctionnaires compétents, 64% «plus aimables qu’avant». Mais seulement 43% pensent qu’ils sont insensibles à la corruption, alors que 73% des fonctionnaires se croient incorruptibles.

Conclusion: la fonction publique propose un reflet de la société. L’Allemagne est plus colorée, ouverte –les citoyens de tous les pays de l’Union européenne peuvent devenir fonctionnaires allemands–, détendue et anti-autoritaire.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (402 articles)
Journaliste
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