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Petit précis d'Estrosisme

Les sorties du ministre ne font pas honneur au débat politique.

«Je dis ce que je fais, je fais ce que je dis», telle est la maxime chère à Christian Estrosi, au point qu'il la case sur son site et sa page Facebook. Malheureusement, il semble qu'on atteigne là le point culminant de sa pensée politique. Une vacuité caractéristique d'un nouveau type politique auquel appartiendraient également à droite Nadine Morano et David Douillet, des sortes d'anti-Juppé aussi bien dans la forme que sur le fond, des politiques sans le début de l'ombre d'une vision. Un profil longtemps marginal - Christian Estrosi, que ses collègues nommaient le «motoditacte», a dû lutter pour réussir à s'imposer - mais qui depuis quelque temps a la côte. Sentant sans doute l'agacement des électeurs face au langage technocratique d'élites soupçonnées de fomenter des complots de domination du monde sur les bancs des grandes écoles, Sarkozy a eu l'intelligence de s'entourer de politiques de proximité.

Le degré zéro de la pensée politique


Le titre de gloire de ces nouveaux politiques, c'est de réussir à incarner à eux seuls le nivellement par le bas de toute la politique, ce qui, en soi, ne serait pas loin de constituer un exploit tant la concurrence est rude ces derniers temps. Ils semblent dépourvus de toute vision un peu analytique sur le long terme. En conséquence, ils réagissent au cas par cas avec des images fortes qui remplacent les arguments rationnels. Exemple de cette attitude chez Estrosi: il est le premier maire de France à équiper sa police municipale de Tasers. Face à la polémique qu'entraîne cette décision, il décide de se faire taser devant les caméras de TF1. A part lui donner une image d'homme fort qui n'a pas peur de se frotter à la réalité, on ne voit pas bien en quoi cet acte pourrait constituer un argument, puisque tout dépend de l'intensité, de la durée et de la partie du corps touché - d'autant que l'entreprise Taser elle-même finira par reconnaître la dangerosité de cette arme. Evidemment, derrière cet exemple, on retrouve le «je dis ce que je fais et je fais ce que je dis». Mais ça n'a jamais, jusqu'à nouvel ordre, constitué une pensée politique. Ceci étant, il marque là sa différence avec à un Lefebvre prêt à toutes les provocations comme autant de ballons d'essai présidentiels: Estrosi ne se limite pas à des effets d'annonces.

Ces politiques ont parfaitement intégré leur fonction de proximité. Ils répètent à l'envie que leur rôle est d'être proche des gens. Ce leitmotiv, peut-être un peu court, est une obsession qui annihile tout débat. Ainsi, quand les élus de l'opposition au conseil municipal de Nice se sont inquiétés de la dépense que constituait pour la ville l'organisation de l'élection de Miss France chez eux, Christian Estrosi leur a répondu que cet événement, l'élection des miss donc, avait «une dimension sociale forte» puisque ça créait des emplois. Une logique imparable - si on considère primo que le social c'est la création d'emploi, et deuxio qu'un événement le temps d'une soirée crée de vrais emplois stables. Mais surtout, il a ajouté: «Vous savez combien vous allez faire rêver de Niçois parmi les plus modestes? Qui vont rêver, qui vont se dire c'est dans ma ville?»


Le problème n'est pas la démagogie qui se cache derrière, c'est la conviction qui s'affiche de front. Miss France, ça fait rêver dans les quartiers populaires donc c'est bien. Fin de la discussion.

Le degré zéro de la pensée politique, c'est aussi celui où l'on réveille les peurs. Auteur en 2001 (à quelques mois d'une élection présidentielle qui allait se révéler obsédée par le thème) d'un ouvrage sobrement intitulé «Insécurité : Sauver la République», l'intérêt du ministre de l'Industrie pour ces questions n'a jamais faibli. Avant d'établir le couvre-feu pour les mineurs début décembre, il souhaitait créer une unité spéciale de la police chargée des établissements scolaires; encore avant, en 1991, suite au viol et à l'assassinat de deux fillettes par un pédophile récidiviste, il avait déposé à l'Assemblée Nationale une «proposition de loi tendant à rétablir la peine de mort pour certains crimes». Secrétaire d'Etat à l'outre-mer en 2008, il avait marqué les esprits avec sa proposition de suspendre le droit du sol à Mayotte.

Les épouvantails

Le discours sécuritaire permet à Christian Estrosi de consolider sa carrière locale - Nice est une ville de droite qui a plus que flirté avec le FN - et de masquer une absence de réflexion d'envergure sur la société. Lacune qu'on pourrait considérer comme un obstacle pour prétendre à un poste de ministre. Mais si on regarde bien, de Nadine Morano à Frédéric Lefebvre, aucun n'occupe de poste important - ce n'est pas le ministre de l'industrie qui décide de la politique industrielle du pays. Mais ce sont eux, les Estrosi, les Morano, les Douillet qu'on place devant les caméras pour dézinguer les adversaires, stériliser le débat, se rapprocher des électeurs. Ce sont avant tout des porte-parole, ou des porte-flingues - peu importe leur titre. Peut-être peuvent-ils redonner foi à des électeurs désabusés mais ils n'en restent pas moins des hommes de paille face à un Henri Guaino ou un Claude Guéant.

Défauts des porte-flingues de proximité

Leur défaut majeur, qui en font une cible idéale pour les moqueurs, c'est leur fan attitude. Un enthousiasme premier degré qui humanise le politique jusqu'à l'infantiliser. Sur le twitter d'Estrosi, on assiste à une suite d'engouements particulièrement exclamatifs: «Je visite cette usine dans la circonscription de mon amie et collègue Nathalie Kosciusko-Morizet, c'est une vraie battante.» (3 décembre) «Première rencontre:1 longue réunion avec le President Shimon PERES.Quel charisme!Situation internationale et coopération industrielle.» (22 novembre). «J'ai accueilli le président irakien Jalal Talabani pour sa visite d'état en France. La France bénéficie en Irak d'une très belle image» (17 novembre).

Et qui frise carrément le ridicule quand Estrosi en vient à affirmer que Nicolas Sarkozy a eu une influence sur l'élection de Barack Obama. «L'impulsion qu'il [Sarkozy] a donné ces dernières semaines aura sans doute aussi quelque part pesé dans le comportement des américains.»


Corollaire de la fan attitude, une vision de l'Histoire très personnelle. Le fan ne s'embarrasse pas de rigueur historique. Il s'agit avant tout de défendre ses héros, quitte à chuter dans la pure science-fiction. Christian Estrosi a pratiqué la chose à deux reprises au moins selon un même schéma: l'affirmation d'hypothèses complètement romanesques grâce au mot magique «si». Exemple fin novembre : «Si à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris de s'interroger sur ce qui fonde réellement l'identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être aurions nous évité l'atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne".»


Mais il n'en était pas à son coup d'essai. Grand fan de Napoléon III, il milite pour le rapatriement de son corps en France et a déclaré dans une interview au Figaro : «C'est un chef d'Etat qui a conservé jusqu'à ce jour une connotation négative dans l'inconscient collectif des Français. En particulier, du fait que Victor Hugo, grand poète et écrivain, n'a cessé d'assouvir sa haine contre lui. Sans doute, aurait-il été appelé à être un de ses ministres, qu'il l'aurait encensé comme il l'a démoli!» C'est quand même fou de découvrir que Christian Estrosi peut lire dans les pensées de Victor Hugo.

Autre conséquence de l'enthousiasme du fan: avec ses adversaires, le vernis de politesse et de respect dont il aime se targuer, craque facilement. Et pourtant chez Estrosi tout indique une volonté de faire sérieux. Calme, appel fréquent aux chiffres, voix posée, peu de gestes des mains, sourire impassible. Une attitude qui n'est pas sans rappeler celle que les Guignols de l'info raillent chez David Douillet. Et pourtant, il y a toujours un moment où, dans ces phrases à rallonges, l'expression en trop arrive, avec un mépris patent pour ses opposants. Il y avait eu sa sortie sur Ségolène Royal qui avait selon lui «l'humanité d'un bigorneau», mais aussi sur Olivier Besancenot «Je dis que ce type est quelqu'un de dangereux. M. Besancenot est un menteur.» «Marc Concas est un homme de caniveau. C'est tout ce que vous êtes. Je dis les choses clairement.» «La fabiusation: c'est un homme politique qui n'a pas d'idée et qui demande un référendum à la minute.» (Ce qui ne manque pas de piment quand on pense que c'est Christian Estrosi qui dit ça de Laurent Fabius.) «La prochaine fois M. Besancenot demandera un référendum pour savoir si on doit changer ou pas la couleur du véhicule du facteur. »

La bouillabaisse des régionales

Comme ce sont dans les contextes électoraux que les politiques de proximité ont toute leur utilité, , on peut redouter l'approche des régionales pendant lesquelles on risque de beaucoup entendre Estrosi. En Paca, il devrait soutenir activement la tête de liste Thierry Mariani pour prouver une nouvelle fois au chef de l'Etat qu'il peut compter sur lui et récupérer la région, passée à gauche aux dernières élections lors d'une triangulaire PS/FN/UMP. Empêcher le FN de franchir le cap du second tour ne s'annonce pas facile: le parti bénéficie toujours d'une forte audience dans la région et le probable dernier tour de piste de Jean-Marie Le Pen pourrait inciter les électeurs à voter pour lui. Nul doute qu'à chaque sortie d'Estrosi sur le thème de la sécurité, ses adversaires lui reprocheront de partir à la chasse aux électeurs du FN. Sauf qu'Estrosi use de l'argumentaire sécuritaire depuis de nombreuses années et que la stratégie de l'UMP dans la région semble complexe.

Pour être sûr d'éviter une triangulaire, il faudrait que les voix du FN se reportent sur une autre liste. Et, ô joie ô bonheur, Jacques Bompard, ancien frontiste désormais affilié au MPF de Philippe de Villiers, a annoncé qu'il présentait une liste, La ligue du Sud. Liste soutenue par Nissa Rebela, un groupe de charmants jeunes gens de la mouvance identitaire. Estrosi devrait donc monter au front, sans jeu de mot, avec un discours de droite régionaliste bon teint qui ne tombera pas plus dans les extrêmes que d'habitude puisque la ligue sera là pour flinguer le FN sans se salir les mains. Et, au second tour, une alliance sera passée entre le parti présidentiel et la ligue. Parce que j'ai peut-être oublié de vous préciser que le MPF a officiellement rejoint l'UMP depuis la rentrée.
Estrosi ne devrait pas avoir de mal à justifier cette alliance plus ou moins objective avec la ligue du sud, au nom de l'habituel argument selon lequel il ne faut pas rejeter les électeurs d'extrême droite et les exclure quand ils souhaitent voter pour un parti démocratique.

Bonus : Christian Estrosi se dit très à cheval sur l'orthographe et la syntaxe, pourtant sur son site internet il y a un peu de relâchement

 

 

Titiou Lecoq

Image de Une : Nicolas Sarkozy et Christian Estrosi à l'assemblée nationale en 2005, photo Reuters/Charles Platiau

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