Culture

«Bonjour je m’appelle Vera et je suis accro aux kebabs»

Vincent Cocquebert, mis à jour le 15.04.2017 à 9 h 15

En manque d’une nouvelle bande? Les groupes de parole anonymes sont là pour ça.

CRISTINA QUICLER / AFP

CRISTINA QUICLER / AFP

«Bonjour, je m’appelle Peter et je suis alcoolique.» Pas besoin d’avoir une relation compliquée avec le gin tonic pour savoir que cette phrase appartient à la grammaire des AA. Parce que même si vous n’avez jamais mis les pieds dans une réunion d’addicts, vous en avez vu défiler des repentis. Vous, calé(e) devant votre écran; eux, en rond sur des chaises en bois, dans une arrière-salle sans charme.

Depuis les héros de Fight Club, qui écumaient les groupes de parole, jusqu’à Peter Russo dans House of Cards ou Walon dans The Wire, les Narcotics Anonymous n’ont jamais cessé de hanter l’imaginaire américain. Mais jamais ces réunions n’avaient été si présentes dans la fiction: Annalise de How to Get Away with Murder est résidente permanente aux AA, comme Ozzie, le journaliste hipster et un brin cynique de People of Earth qui fréquente un groupe de personnes persuadées d’avoir été enlevées par des extraterrestres. Des anonymes comme nouveau crew? On vous dit pourquoi vous allez tous bientôt vouloir en être.

1.Parce que c'est le meilleur endroit du monde pour se faire des potes

À une époque où tout le monde parle dans le grand vide des réseaux sociaux, avoir quelqu’un qui vous écoute attentivement assis sur une chaise en face de vous, ça peut faire du bien. Une étude de la société américaine Viacom sur les valeurs des deux dernières générations du XXe siècle, et réalisée dans une vingtaine de pays (Australie, États-Unis, Brésil, Malaisie, Suède, etc.), nous le confirme. Si la génération X privilégiait le sexe, les millennials, eux, préfèrent de loin l’amitié (58%) devant l’amour (40%) et les rapports sexuels de qualité (30%).

Un constat manifestement partagé par Max, de la série High Maintenance. Incapable de décrocher de son horripilante coloc, Heléne, qui le réduit au rang de «meilleur ami gay», Max finit par se faire passer pour un accro à la meth afin d’intégrer ce groupe de narcotiques anonymes si chaleureux. «La multiplication des représentations de ces groupes correspond à la fois au passage des héros conquérants aux héros faillibles. Et à celui de la famille subie à la famille choisie», analyse Aurélie Blot, auteur de Héros en séries… Et si c’était nous? (éd. Plon).

Une communion identitaire via nos névroses, partagée par François Cluzet, protagoniste de La Mécanique de l’ombre, film sorti en début d’année.

Ce dernier joue Duval qui, dégoûté de ses anciens collègues et en post-burn-out, passe ses journées entièrement nu au milieu de son appartement à retranscrire des écoutes plus que douteuses. Il n’a ainsi pour unique instant feel-good que ses réunions aux AA avec Sara, une jeune femme encore plus larguée que lui. Idem dans la série You’re The Worst où Edgar, un ex-GI méprisé par son meilleur ami, ne trouve un peu d’humanité qu’au sein de son groupe de gestion du stress post-traumatique. Une morale façon «ne passez pas à côté des choses simples», validée par le psy d’Harvard, Robert Waldinger, qui a compilé les résultats d’une étude menée depuis soixante-quinze ans sur le bien-être psychologique de 724 individus. Conclusion: ni la richesse ni la célébrité ne concurrençaient les effets positifs d’être entouré d’une joyeuse troupe. En clair, AA = cœur avec les doigts.

2.Parce que c'est le «safe-space» ultime

Clos, anonymes, peuplé d’individus miroirs et logiquement pleins de compassion, les groupes de parole font figure de «safe space» idéal où les trigger warnings (ces annonces pour prévenir qu’un propos est susceptible de heurter certaines personnes) n’ont pas lieu d’être. Dans La Fille du train, sorti en octobre dernier, personne n’a l’air vraiment défrisé lorsqu’Emily Blunt avoue tranquillement à ses compagnons des AA qu’elle est aujourd’hui parmi eux parce qu’elle s’est réveillée le matin même «couverte de sang». Et en dépit d’un scepticisme à toute épreuve, Ozzie de People of Earth va enfin parvenir, grâce à ses amis ufologues, à faire ressortir ce très étrange trauma d’enfance (avoir été éduqué par un homme-lézard) qui lui pourrissait la vie. «Tous ces groupes anonymes de parole correspondent à une fragmentation de la société américaine par communautés d’expériences», analyse, depuis San Francisco où elle vit, la chercheuse en sémiologie des séries télévisées, Séverine Barthes.

Backlash de cette inquiétante atomisation sociétale, le groupe des «racistes anonymes» qui a été initié en octobre dernier par le pasteur de la ville de Sunnyvale, Ron Buford, où chacun peut venir confesser ses pulsions xénophobes sans crainte d’être retweeté. Un mouvement de victimisation globale, identifiable dans la récente série Netflix Flaked qui tente de nous apitoyer sur les tourments d’un quadra pénible à la tête d’un groupe de AA.

Un créneau qu’avait déjà pensé à occuper le réalisateur Lars von Triers qui, suite à ses propos très très gênants sur Hitler en 2011 à Cannes – «J’ai un peu de sympathie pour lui» –, a intensivement mis en scène, trois ans plus tard, son passage aux AA pour tenter de générer une empathie médiatique.

Mais, parfois, ce safe space peut se transformer en tombeau. À l’image de Patrick Puydebat (le Nicolas d’Hélène et les garçons) qui, pour se plaindre du mépris des professionnels du cinéma envers les comédiens de sitcom, n’a rien trouvé de mieux que d’intégrer le cast du court-métrage Bienvenue aux Acteurs Anonymes (qui risquent bien de le rester).

3.Parce que c'est un terrain de chasse

Réédité en 2013, l’ouvrage culte du journaliste et ex-alcoolique Bill Manville, Cool, Hip et Sobre: 88 moyens de triompher de la boisson et des drogues, a lancé chez les jeunes New-Yorkais une nouvelle tendance de la sobriété branchée qui a transformé les AA en zone de prédation érotique. La drague étant désormais considérée par les membres comme la 13e étape de la thérapie.

Une réalité devenue, cette année, le scénario du film Krystal, réalisé par William H. Macy (Shameless). Un abstinent depuis toujours s’inscrit dans le groupe de parole pour traquer la femme de ses rêves, celle-ci se révélant être une escort/strip-teaseuse aux addictions diverses et variées. «Il y a une dimension d’exutoire, de mise à nue et de proximité des corps induits par le huis clos qui favorise évidemment ce type de liens érotiques», confirme Aurélie Blot.

Pourtant, à l’origine, c’était plutôt de Dieu que souhaitaient se rapprocher ces groupes grâce à l’abstinence. «Cette dimension d’érotisation correspond aussi à une réalité de la socialisation américaine, précise Séverine Barthes. On n’y fait pas des rencontres n’importe où. On va fréquenter des lieux spécifiques, des clubs de sport ou ces groupes de parole, pour tenter de se lier à des gens susceptibles de devenir des partenaires.»

D’où, évidemment, des probabilités toujours plus grandes de se retrouver avec un camarade de jeu aux allures de photocopie névrotique. Comme dans la comédie Jamais entre amis où deux sex-addicts, après avoir perdu leur virginité ensemble douze ans plus tôt, finissent par se retrouver par hasard dans le même groupe thérapeutique. Et in fine dans le même lit.

4.Parce que le malheur des autres fait aussi notre bonheur

Fondés sur un système de solidarité et d’entraide entre anciens et nouveaux, les groupes de parole peuvent devenir un théâtre d’intimité panoptique d’une intense perversité. Selon le neuroscientifique japonais Hidehiko Takahashi, être observateur de la lose d’autrui serait source de réjouissance. Un triste penchant que l’on aurait développé afin de survivre dans la jungle darwinienne en visualisant les faux pas de nos pairs comme des opportunités. Soit le pitch de la série Mom où une mère, qui a déjà bousillé l’existence de sa fille (Anna Faris), elle-même addict, va revenir dans sa vie pour squatter ses réunions. Et lui rappeler à quel point sa vie est minable, conjurant ainsi sa propre crise de la cinquantaine.

Une trame presque similaire à celle du film islandais Paris of the North. Ici, c’est un paternel baroudeur revenu de Thaïlande qui va se charger de faire comprendre à son fiston AA que, vu sa vie amoureuse, son rapport à la boisson n’est peut-être pas le problème numéro un. «C’est aussi une façon de se moquer de la philosophie de déresponsabilisation de ces groupes, de cette idée que l’on serait impuissant face à ses addictions et qu’il faut s’en remettre à une autorité supérieure», analyse Eve Lamendour, auteure de l’ouvrage Les Managers à l’écran (éd. Pur). «Là, la source du mal est surlignée au fluo.» Un mal qui peut s’infiltrer entre les murs de ces édens de bienveillance. Exemple dans la saison 6 de Nurse Jackie où l’infirmière toxico fait tout pour se débarrasser de son encombrant sponsor, un peu trop zélé à son goût. Sa méthode: la pousser à replonger dans la drogue et l’envoyer quelque temps en rehab. Avec de tels amis, plus besoin d’ennemis.

Vincent Cocquebert
Vincent Cocquebert (4 articles)
Journaliste
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