France

Qui est vraiment Jean Lassalle?

Galaad Wilgos, mis à jour le 18.04.2017 à 14 h 03

Le candidat à la présidentielle Jean Lassalle fascine et interroge. Faisant de la critique du néolibéralisme et de la valorisation de sujets écologistes des points forts de son programme, nous avons été voir ce qu'il en était réellement en analysant son passé de maire et de député.

Jean Lassalle réagit alors qu'un homme tient un drapeau français lors de sa visite à Marseille le 12 avril 2017 / BORIS HORVAT / AFP

Jean Lassalle réagit alors qu'un homme tient un drapeau français lors de sa visite à Marseille le 12 avril 2017 / BORIS HORVAT / AFP

Pour beaucoup, Jean Lassalle est un candidat fascinant de cette campagne présidentielle. Une stature de colosse, un nez sorti tout droit d’un masque de Cyrano, une voix des catacombes et un accent chatoyant ont fini de dresser le portrait pittoresque d’un personnage tout en démesure. Il y a par ailleurs chez ce candidat une maladresse bonhomme et assumée, une franchise rude et même un peu bourrine sur les bords qui dénotent dans le monde aseptisé de la politique.

Il parlerait vrai comme la terre ne mentirait pas, et le candidat en surjoue… Il y a chez lui comme un air de vieille France, du temps où les écoliers allaient à l’école en uniforme et où le service militaire était obligatoire. Son bérèt, son faciès, sa dégaine, son parler, ses origines sociales, tout semble avoir été catapulté d’un autre temps, et sa faconde ne vient finalement que parfaire le tout. Il incarne sans doute plus que tous les autres candidats la ruralité.

Ce costume fait sur mesure est certainement son atout pour cribler l’épais nuage qui entoure les «petits candidats» et, de fait, peu de gens le connaissent autrement que par ses saillies, ses blagues tonitruantes et ses actions spectaculaires. Ce personnage en apparence archaïque a réussi à maîtriser les codes de la société du spectacle –il sait créer le buzz. Derrière l’anti-moderne se cache un redoutable compétiteur qui a vite compris qu’avant les idées, on se démarque par son bruit et sa fureur.


 

Mais n’est-il vraiment que cela? Une carte postale pour nostalgiques, ou un gai luron chargé d’amuser des électeurs désabusés? Si Pierre Carles, documentariste de gauche radicale, réalise un documentaire sur lui; si de nombreux militants de gauche comme écologistes éprouvent une vraie sympathie pour l’homme politique; si Michael Kael voit en lui le candidat le plus grolandais; si certains en parlent comme le «candidat romantique» de la présidentielle 2017, peut-on raisonnablement penser qu’il n’y a qu’une adhésion à l’image? Le fond rejoindrait-il la forme? À voir.


Un maire polémique

 

Certains n'ont sans doute découvert l’imposant bonhomme qu’à l’occasion de cette présidentielle. Pourtant, Jean Lassalle est un cacique de la politique. Nourri au biberon du centrisme (UDF puis MoDem) jusqu'à sa brouille avec François Bayrou en 2015, il vient de loin. Il est l’un des plus jeunes maires de France lorsqu’il est élu en 1977 à Lourdios-Ichère, commune de 160 habitants dans les Pyréenées-Atlantiques.

Vingt-cinq ans plus tard, il devient député. S’enchaînent alors les buzz médiatiques, coups d’éclat et autres frasques qui sont les principaux faits politiques pour lesquels on le connaît aujourd’hui: en juin 2002, il se met à chanter dans l’hémicycle «Se canto», un hymne occitan, afin de protester contre le départ d’une unité de gendarmerie près du tunnel du Somport.


En mars 2006, il fait une légendaire grève de la faim de trente-neuf jours pour empêcher l’entreprise Toyal de quitter Accous et la vallée d’Aspe –et gagne le bras de fer en obtenant le maintien de l’entreprise sur le site. En avril 2013, il décide de marcher, bien avant Macron, pendant six mois pour rencontrer les Français. Enfin, fin mars 2017, il va loger chez une habitante du Conquet dans le cadre de sa campagne, toujours dans une logique de modestie et de proximité du peuple.

Cette politique événementielle lui vaut cependant de nombreuses critiques de la part de personnalités politiques locales, comme le rapporte L’Express:

«“Lassalle ne porte pas de projets constructifs pour le territoire”, tacle ainsi Henri Bellegarde, maire (DVG) de Bedous depuis 2008. “Il n'a pas oeuvré au développement de la vallée”, estime Paule Bergès, élue maire (apparentée Front de gauche) d'Accous en 2014. “Que fait Lassalle? Des coups d'éclat à Paris, mais, ici, ça ne fait pas avancer grand-chose”, tonne Jean-Claude Coustet, maire (DVG) de Borce, élu en 2014

Ses défenseurs, ont cependant une autre version de l’histoire. Toujours dans L'Express, Marthe Clot explique: “S'il y a moins de projets ces dernières années, c'est que tout ce qui était essentiel a été fait.” De même, Jean-Pierre Chourrout-Pourtalet, maire (DVD) de Sarrance, claironne que «sans Lassalle, il n'y aurait pas de maison de retraite à Osse-en-Aspe, pas de centres pour handicapés à Accous et à Bedous, pas de HLM dans la vallée...» Lassalle défend, lui, son bilan: «J'ai créé 500 emplois en quelques années et, depuis l'an 2000, je n'ai perdu qu'une seule entreprise.»

La face cachée de Jean Lassalle

Malheureusement, derrière ces polémiques et ces images médiatiques semble se cacher une personnalité politique aux actes et aux idées moins sympathiques. Un candidat «romantique»? Si la blague du candidat sur sa femme –comparée à une cochonne– n’est pas très bien passée partout, son image de terroir lui a permis de s’en tirer sans pertes et tracas…


Mais selon Elisabeth Médard, présidente de la communauté de communes de la vallée d’Aspe (CCVA), citée par L’Express, «il a un comportement un peu machiste. Je l'ai déjà remis en place». Rien de surprenant venant d’un candidat qui en 1993 défendait son projet de tunnel du Sombort en expliquant qu’il permettrait «de faire se rencontrer les fougueux bergers solitaires et les femmes qui se languissent en ville» –propos qui eurent pour réponse des opposants au projet l’organisation d’un «marché aux femmes» à Bedous selon le site IPHB.org.

Le candidat des paysans et de la terre, le camarade Jean Lassalle serait-il écolo et antilibéral? Sa politique en tant que maire ne fait en tout cas pas l’unanimité auprès des militants écologistes ou écosocialistes. Un billet du philosophe et chroniqueur Yannick Youlountas rappelle ainsi que Jean Lassalle est aussi l’homme qui a voté en 2012 Sarkozy au second tour, voté contre le mariage pour tous en 2013, et qui était particulièrement violent contre les zadistes et les écologistes qu'il traitera de «fanatiques» pour avoir demandé des études d'impact du projet de construction du tunnel de Somport – un projet qui mobilisa une opposition écologiste massive et dont l'échec laissa, selon Libération, la vallée désabusée.

«Aux dires de tous, Lassalle a été l’un des pires ennemis des zadistes durant toute la période de cette lutte. Lassalle n’était pas le “gentil” ou le “romantique” que certains racontent: il insultait, menaçait et lançait des anathèmes contre les zadistes de la vallée d’Aspe (dont l’abri a été incendié, durant une nuit en 1992 et dévasté à nouveau en 1993).»

Yannick Youlountas rappelle au passage que Jean Lassalle était le bras droit du député RPR et banquier Michel Inchauspé, «l’un des principaux promoteurs du projet juteux de bétonnage et de goudronnage de la magnifique vallée d’Aspe».

Collusion d'intérêt?

C’est aussi un parlementaire suppléé par Barthélémy Aguerre, à savoir le patron de Spanghero, fournisseur responsable des lasagnes à la viande de cheval roumain et dont l’entreprise de malbouffe a été condamnée pour cette raison. Un «attelage rural-libéral» selon Libération, qui rappelle les méthodes antisociales du patron d’entreprise, soutenu à l’époque mordicus par Jean Lassalle, qui le décrivait simplement comme quelqu’un «qui veut construire, créer de l’emploi».

Rue89 avait en son temps suivi la campagne législative de ce duo, détaillant les nombreuses révoltes de travailleurs contre les conditions sociales déplorables sous la direction d’Aguerre –salaires toujours plus tirés vers le bas, heures supplémentaires non payées, etc.– et les polémiques autour de la viande avariée découverte dans une de ses usines. Jean Lassalle, qui emploie alors la femme de son ami, lui, «préfère s’en amuser».

Autre affaire, autre drame. En novembre 2004, dans la région des Pyrenées, l’ourse Cannelle, dernière représentante de son espèce dans cette région, est tuée par un chasseur. À cette époque le tollé est général, et le chasseur, René Marquèze, est mis en examen pour destruction d’espèce protégée. La coalition fut large contre celui qui mit fin à la vie d’une lignée dont le dernier survivant est aujourd’hui le fils de Cannelle: l’État et 19 associations écologistes firent feu de tout bois. Après un non-lieu et une relaxe, Marquèze est condamné en 2009 à payer 11.000 euros à sept des huit parties civiles. Or, selon Youlountas, Lassalle aurait «chapeauté le virage laxiste face aux chasseurs», «abandonné l’ourse Cannelle à des battues» et «empêché la reproduction des deux derniers ours (des mâles) en bloquant l’introduction de femelles». Ne déclarait-il pas, alors, que la réintroduction des ours dans les Pyrénées était un «viol», évoquant une «attitude vichyste, qui rappelle le régime policier de la pire période»?


Le site web Politique animaux qui classe les candidats selon leurs mesures prises en faveur des animaux, a quant à lui classé Lassalle avant-dernier, pour ces raisons:

«En tant que député, il est membre du groupe chasse, subventionne les chasseurs, soutient la chasse aux loups et aux requins ainsi que le braconnage des oies. “On ne peut pas faire cohabiter l’homme et les animaux en montagne”, a-t-il déclaré au congrès de la FNSEA, lorsqu'il était question de la “directive habitats” qu'il souhaite voir supprimée. Le candidat a pris la défense d’un abattoir dont des pratiques ont scandalisé l’opinion.»

Stopper la désertification rurale

L’intéressé, quant à lui se défend dans un entretien accordé au très droitier magazine Nouvelles de France (libéral-conservateur). Après avoir déclaré que l’écologisme était «le nouveau cauchemar en “isme”» depuis le communisme, il explique:

«Je reproche à certains de décréter qu’il faille à tout prix réintroduire l’ours en oubliant l’homme. (...) Dans le fond, je n’ai rien contre l’ours, il me fait ch… mais je n’ai rien contre lui. Pendant quatre ans nous avons travaillé sur un projet de réintroduction que Dominique Voynet, alors ministre de l’Écologie, avait stoppé. Le problème est que l’ours est devenu un moyen de nous faire oublier que le monde est si triste et l’horizon si bas. [...] Pour nous, il est important de conserver nos valeurs, nos us et nos coutumes

Toutefois dans son programme pour la présidentielle, comme le résume France 3 Nouvelle Aquitaine, Lassalle dit «vouloir faire des campagnes une grande cause nationale, détruire “la dictature de la spéculation”, investir massivement dans les énergies renouvelables et la recherche fondamentale, renouer avec la mer et les outre-mer et “assainir” la vie politique.» Au Parisien, il insiste davantage sur l'aspect social qu'écologique: «Il faut stopper la désertification rurale, en remettant des fonctionnaires, des postes, des écoles, des médecins, pour y réinsuffler la vie.»

Comment expliquer alors qu’aujourd’hui Jean Lassalle soit vu par certains comme un représentant de l’écologie, au point d’être ambassadeur avec Francis Lalanne d’un mouvement éco-citoyen regroupant 28 partis politiques citoyens et écologistes? Il semblerait qu'une partie de la gauche soit victime de la politique spectacle qu'elle s'évertue par ailleurs à dénoncer.

Galaad Wilgos
Galaad Wilgos (17 articles)
Etudiant Université Libre de Bruxelles
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