FranceCulture

Les forçats de l'info conditionnelle

Thierry do Espirito, mis à jour le 14.12.2009 à 17 h 31

Le point d'interrogation, ponctuation magique pour tout écrire.

La nouvelle miss France a tourné un film porno. C'est faux. Ajoutez un point d'interrogation à la fin. C'est bon : vous pouvez le publier sur le post.fr. Voilà ce que j'y ai lu récemment. «L'affaire qui pourrait faire exploser le CSA ?» En réalité, cette "affaire" ressemble plus à un pétard mouillé qu'à un inédit d'Albert Londres. Mais avec le point d'interrogation, on peut dire n'importe quoi sans risquer d'être contredit ni attaqué. Ségolène Royal a-t-elle accepté de participer à Incroyable Talent? Obama a-t-il demandé le portable de Carla ? Paris Hilton a-t-elle flashé sur Jean-Pierre Treiber ?

Ainsi, après la chronique de Stéphane Guillon consacrée à Eric Besson, le rédacteur-contributeur du Post sort son point d'interrogation réglementaire. Mais Besson, pas très sûr de son coup, tarde à réagir publiquement. Alors, on en remet une couche : «C'est sa compagne qui pourrait porter plainte». Et comme la sauce ne prend toujours pas, Bruno Roger-Petit se fend d'une chronique : «Très fâché, Besson aurait menacé de porter plainte. Il aurait même «discuté» (de quoi? Comment? De qui? Dans quel but?) avec le patron d'Inter, Philippe Val, sans que cela change grand chose». (sic) Et il insiste : «En gros, est-ce que Guillon ne serait pas la cible d'un complot (objectif?) et regroupant tout un tas de gens à qui il fait de l'ombre?»

Le rédacteur en chef du Post, Benoit Raphaël, assume : «On est dans la conversation. Les contributeurs posent des questions, disent ce qu'il savent et ce qu'ils ne savent pas. Mais les posts que nous mettons en avant sont vérifiés par la rédaction. » Le résumé de la journée par la rédaction du Post (Antisèche) n'échappe pas aux approximations. «La proposition d'une alliance avec le Modem par Ségolène Royal : un succès médiatique mais... un bide politique. Ou est-ce l'inverse ?» Benoît Raphaël invoque l'esprit de la rubrique : « Elle fait le point sur les sujets du jour, avec les avis qui se sont dégagés et des liens qui renvoient vers les différents points de vue. Mais ça peut prêter à confusion en première lecture.»

Nos postiers s'y entendent aussi pour employer les mots sensés créer du buzz. Besson dérape. Ségolène dérape. Berger dérape... Ce n'est plus une arène politique, c'est Holiday on Ice. Et quand une célébrité en attaque une autre, elle tacle. Guillon tacle DSK. Lequel venait de tacler Sarkozy. Et comme les mots s'épuisent, on en essaie d'autres. Comme "clasher". Le CSA clashe Morandini. Benoît Raphaël en est conscient : « Il y a une tendance des utilisateurs à reproduire ce qui a déjà été publié, et un vrai risque de nivellement. Mais cette mécanisation de l'information est un travers de la presse en général.»

Les autres sites d'information sont-ils plus sourcilleux ? Sur le site de slate, le 8 novembre 2009, quelques articles ont retenu mon attention.

Pierre Bergé : responsable mais pas coupable ?

Le coup de Pierre Bergé a-t-il coûté cinq millions d'euros au téléthon?

Dans cette note de Jean-Yves Nau, pourquoi afficher cette liaison entre deux faits, la sortie de Bergé et le résultat du Téléthon ? Je ne dis pas qu'elle est fausse, je dis qu'elle n'est pas prouvée dans l'article. Et que le point d'interrogation est bien pratique. Autre exemple :

Roosevelt est-il mort d'un cancer?

Les médecins ont-ils laissé Franklin D. Roosevelt se présenter en 1944 pour un 4e mandat tout en sachant qu'il souffrait d'un cancer généralisé ?

Ça commence de façon alléchante : « Le docteur qui a soi-disant dit la vérité sur la mort de Roosevelt en 1970 aurait donc en fait continué à mentir... » Mais à la fin de l'article, l'intertitre casse l'ambiance : «Pas de preuve tangible...» Si on n'est pas sûr, on peut au moins faire l'effort de titrer sur autre chose. Le titre de l'article dans la version anglaise de Slate était plus respectueux du contenu : Roosevelt's Last Days.

Sur Marianne2. Luc Mandret, blogueur associé, s'insurge contre une info qui tourne sur le web :

Dialogue DSK-Sarko: une info vérifiée?

Il relève les rebonds de la dépêche du Point non sourcée. Mais le blogueur n'a pas fait l'effort d'appeler le site à l'origine de la fuite, et on ne comprend toujours rien à ce mic mac. Autre exemple, signé Jean-Paul Brighelli :

Histoire-géo : Chatel va-t-il passer en force?

J'ai eu beau chercher, je ne vois que des affirmations non confirmées par des preuves. Ça ne me dérange pas que le blogueur donne sa position. Ça me gêne davantage qu'on présente ça comme une actu et non une tribune. Rendons cette justice à Marianne2, les points d'interrogation ne sont pas légion. Mais ce sont des artistes du point d'exclamation. Ça doit être une nouvelle forme de cri pour attirer l'attention sur le web...

Estrosi: Besson aurait évité le nazisme aux Allemands!

Le journaliste qui a lancé la chaussure sur George Bush se prend un retour de godasse !

Le Parisien prend la défense des politiques contre le Grand Méchant Web!

Chez Agoravox, on se revendique média citoyen. Les articles proposés sont soumis au vote de rédacteurs ayant publié au moins quatre articles sur le site. Une équipe de pros fait les vérifications d'usage et met en ligne. Parfait. Mais si je vous dis Miss France, à quoi pensez-vous à propos de l'élection de Malika Ménard ? A-t-elle tourné des vidéos sexy à ses débuts ? Gagné ! Vous pouvez publier dans lepost.fr ET dans Or Série, une déclinaison d'Agoravox :

Miss France 2010 : des photos nues ? Enfin ?

Clémentine Hautaine s'excite : qu'est-ce qu'ils fabriquent sur le web ? Ils  n'ont encore rien trouvé ? Même pas un sein qui dépasse ? Et Photoshop, c'est pour les chiens ? Et les ex-amants, ils ne racontent pas les parties de jambes en l'air avec Miss Normandie ? Non, vraiment, il n'y a rien à se mettre sous la dent. Mais ça n'empêche pas de faire un titre. Et même un autre:

Miss France 2010 : Vers une abstention massive ?

Paru le 1er décembre, l'article ne prouvait absolument rien. Mais avec le point d'interrogation magique, hop, tout passe...

Sur Libération.fr, le peu d'articles récoltés correspond à des formules du style «combien de divisions?» qui sont des formules interrogatives connues. C'est donc assez amusant de voir que les anciens de Libé, livrés à eux-mêmes, multiplient les recours à la ponctuation qui n'apportent pas grand-chose à leur propos. Tel Frédéric Filloux (1), sur Slate.fr:

Le Kindle2 d'Amazon peut-il sauver la presse?

Les intertitres sont à l'avenant : «Vers des journaux électroniques et payants?», «Au fait, quid du Kindle en France?». J'ajouterai bien «Et à part ça, quoi de neuf, Frédo ?». Mais ça sera pris pour du mauvais esprit...

Thierry do Espirito

Image de Une : Flickr/Laurakgibb

NDE: les titres et les sous-titres ne sont pas rédigés par Frédéric Filloux, mais par Johan Hufnagel, ancien de... Libération.

Thierry do Espirito
Thierry do Espirito (1 article)
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