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Si vous êtes psychopathe, cet article vous fera rire

Vincent Brunner, mis à jour le 12.05.2017 à 7 h 01

Y-a-t-il des moyens de repérer les psychopathes? Les leaders politiques et les chefs de multinationale doivent-ils leur ascension à leurs tendances psychotiques? Des questions cruciales sur lesquelles le journaliste gallois Jon Ronson a enquêté. Cela donne un livre intrigant et parfois effrayant.

Christian Bale dans «American Psycho»

Christian Bale dans «American Psycho»

Depuis plusieurs semaines, ce/cette collègue vous propose ingénument d’aller boire un verre après le boulot. Oui, il/elle vous drague certainement. Hier, sans savoir pourquoi vous avez accepté. Vous avez inventé une excuse quand votre partenaire du moment s’est manifesté(e) sur votre smartphone («on se voit ce soir? –non, j’ai une réunion de travail»). Il/elle s’en remettra, ce n’est pas la première fois que vous lui mentez, loin de là, ha ha ha. Pendant le trajet à pied avec ce/cette collègue, du bureau jusqu’au bar voisin en passant par l’ascenseur, vous avez fantasmé très fort sur la séance de baise qui pourrait suivre –et pourquoi pas dans les toilettes de ce bar chic, hein? Mais, au bout de dix minutes, le fantasme n’a plus suffi à vous stimuler et vous avez été la proie d’un insondable ennui. Manifestement, la personne en face de vous ne cherchait pas à avoir une relation sexuelle express mais une conversation entre collègues. Alors qu’il/elle a commencé à se confier sur les raisons de sa tristesse récente –la mort d’un membre de sa famille ou d’un animal de compagnie d’après ce que vous avez compris– vous vous êtes mis à sourire négligemment. Ce qui l’a figé(e) direct, la bouche ouverte en grand. Vous avez éclaté de rire puis vous avez fait mine de vous excuser («pardon, je viens de voir sur le trottoir une scène cocasse, désolé, c’est nerveux»). En réalité, c’est bien la pensée que ce/cette collègue ait pu vous imaginer en confident qui vous a amusé(e). Ha ha ha, quel(le) con(ne)!

Sans prévenir, vous vous levez en prétextant un rendez-vous important: «j’ai tapé dans l’œil d’un réal’, il veut me confier un second rôle de son prochain long avec Camille Cottin. Je t’ai dit que j’allais bientôt percer sur grand écran?» Vous laissez l’autre sans voix, faites semblant de prendre l’addition mais la laissez bien en vue: «tu m’as saoulé(e) avec ton histoire perso, c’est à toi de payer» Tout en appréciant la larme qui descend lentement de son visage, vous vous demandez à quelle heure finit le serveur/la serveuse qui vous a sorti ce joli sourire en vous apportant votre verre. Vous ne l’apercevez pas dans les parages alors vous partez. Dans le métro, vous fixez, l’œil amusé, la une d’un journal plein de cadavres. Une demi-heure après, vous appelez votre partenaire: «tu es chez toi? Je n’ai pensé qu’à toi pendant la réu’. J’ai super envie qu’on fasse l’amour». Impulsivité. Promiscuité sexuelle. Tendance au mensonge pathologique. Besoin de stimulation et propension à l’ennui. Insensibilité et absence d’empathie.  Surestimation de soi. Absences d’objectifs réalistes à long terme. Duperie et manipulation. A la louche, votre attitude remplit au moins huit points de la liste de contrôle établie par le psychologue canadien Bob Hare dans les années 70, liste qui en compte vingt. Félicitations, vous avez des chances réelles d’être psychopathe. Oui, ça va, on sait…ça vous fait rire.

«Je vous en dirai plus à mon retour !»

Après avoir lu Êtes-vous psychopathe?, le deuxième livre de Jon Ronson publié en France (chez Sonatine), on a l’imagination qui galope. Oubliez Hannibal Lecter ou Ted Bundy. C’est d’un autre œil que l'on regarde le voisin de palier, l’employée de la boucherie, François Fillon ou Emmanuel Macron (non, leur présence n’est pas gratuite, vous verrez, vous serez étonné). Chacun, à un moment de sa journée, peut d’ailleurs s’auto-diagnostiquer (au moins temporairement) sur un point ou deux. Rien de grave, c’est quand les critères s’accumulent que la situation peut devenir préoccupante. Non, tout le monde n’est pas Patrick Bateman (le hum héros d’American Psycho de Bret Easton Ellis obsédé par Trump). Mais les psychopathes sont sans doute plus nombreux qu’on ne le pense et pas forcément là où on les attend. Oui, Jon Ronson met le doute. Ce journaliste et auteur gallois (qui a bossé pour le Guardian, la BBC, etc.) aime se consacrer à des sujets qui sortent de la norme, des sujets qui révèlent la folie des hommes, leur extrémisme, leurs obsessions. C’est lui l’auteur du livre Les Chèvres du Pentagone, une enquête sur une division paranormale de l’armée américaine cherchant à combattre l’ennemi grâce à la puissance de leurs esprits –un livre adapté en film avec George Clooney.

Un jour de 2008, une neurologue prend contact avec lui pour lui soumettre l’intrigant paquet qui lui est arrivé dans sa boite aux lettres. Dedans, un livre de 42 pages (dont la moitié vierges) intitulé Being or Nothingness (soit L’Etre ou le néant, l’essai de Sartre). L’ouvrage reproduit en couverture une œuvre de MC Escher et comporte la signature de  «Joe K». Sartre, Escher, Kafka (Joseph K, le protagoniste du Procès)...du beau name dropping et cela rien que pour la couverture. En plus, le livre a été envoyé de Suède dans une enveloppe comportant cette mention: «je vous en dirai plus à mon retour!» Sauf que la neurologue en question ne connait aucune personne partie en Suède et sur le retour. Surtout, elle va se rendre compte sur le net que d’autres universitaires ont reçu le même paquet (comme le prouve cette page de forum). Appâté par cette boite à mystère, Ronson part à Göteborg enquêter. «Qui pouvait bien envoyer ces mystérieux paquets? J’avais l’impression d’être un personnage dans un roman de Paul Auster. Tous les livres devraient commencer avec un étrange paquet arrivant au courrier», se marre-t-il neuf ans plus tard. C’est sur ce point de départ biscornu que Êtes-vous psychopathe? démarre et, si vous voulez connaître le fin mot de cette histoire de paquets, vous savez ce qu’il vous reste à faire (spoiler: librairie).

Une souris est-elle en colère après le chat?

En réalité, ce qui a vraiment poussé Ronson à investiguer du côté de la folie c’est une autre rencontre, celle de Mary Turner Thomson, une rencontre dont il ne parle pas dans le livre.

«Son histoire est une des plus extraordinaires dont j’ai eu connaissance, raconte Jon. En résumé, elle était mariée depuis six ans à un homme travaillant pour la CIA. On envoyait son mari en territoire palestinien pendant des mois, alors que l’armée israélienne rasait des maisons, et il en revenait brisé. Sauf que, après toutes ces années, Mary a appris qu’il ne travaillait pas du tout à la CIA. Son mari était bigame, pédophile et manipulateur. Il mettait enceintes des femmes avant de les arnaquer –il a d’ailleurs escroqué Mary de quelque chose comme 200.000 livres.» 

Venu l’interviewer pour un sujet sur les victimes d’arnaque, Ronson dit à Mary Turner Thomson: «quand vous avez découvert la vérité, ça a dû vous bouleverser, non?» Elle lui répond alors: «est-ce qu’une souris est en colère lorsqu’elle se fait chasser par un chat? La souris sait que ça n’a rien de personnel. C’est un psychopathe. Il est comme un prédateur, rien n’est personnel». Sa phrase agit alors comme un électrochoc.

«Elle me disait que des gens parmi nous semblaient humains mais ne l’étaient pas vraiment. C’était à  l’opposé de ma vision des hommes. Je crois que tout le monde possède de l’empathie, que chacun est, à la base, bon.» 

Aiguillonné par cette déclaration, Ronson part alors en chasse. Sa cible: les psychopathes. Cependant, il n’inclut pas la rencontre-déclic dans son futur livre.

«Je me suis dit que son histoire fonctionnait seulement si tu en ignores la conclusion. Si elle figurait dans le premier chapitre d’un livre appelé Êtes-vous psychopathes?, le lecteur connaîtrait à l’avance la chute.» 

Notons que, depuis novembre dernier, Jon donne un spectacle appelé Psychopath Night et Mary Turner Thomson qui, depuis, a écrit plusieurs livres inspirés de sa dramatique mésaventure, y fait une apparition.

«Quand elle raconte son histoire et que l’on arrive au twist final, le public s’exclame bruyamment. D’une certaine manière, c’est bien qu’elle ne figure pas dans le livre parce que son histoire fonctionne merveilleusement bien sur scène.»

Jeremy Sutton-Hibbert

Dès le deuxième chapitre, Ronson se met à tripoter un outil tel que le Manuel Diagnostique des Troubles Mentaux (abréviation: DSM) publié par la publication américaine de psychiatrie. Pas la première édition datant de 1952 et diagnostiquant 60 pathologies mais la 4e édition révisée en 2000 et comptant elle…plus de 400 pathologies. Il semblerait que, plus les psychiatres se penchent sur la folie, plus le panel des désordres mentaux s’enrichit. Du coup, pour conserver un certain équilibre dans sa réflexion, si Ronson se met à fréquenter plein de psys, dont Bob Hare, le créateur de la liste de contrôle déjà évoquée, il va aussi discuter avec les plus fervents opposants à la psychiatrie… les scientologues. Bains de glace, chocs à l’insuline, thérapie par électrochocs, la scientologie dénonce (par exemple ici) les «traitements brutaux des patients au nom de la santé mentale». Pris entre deux feux, le cul entre deux sièges? Même pas. Ronson garde une vraie objectivité tout en prenant des verres avec des membres de chaque camp.

«Le centre, c’est l’endroit où je dois être. Je suis un modéré. Je ne me sens pas à ma place dans ce monde polarisé où tout  le monde se retire dans son coin pour mieux hurler sur les autres.» 

Il rend compte de quelques sollicitations des scientologues mais affirme ne jamais s’être senti tendu en leur présence. «Faire entrer des scientologues dans ma vie me préoccupait. J’avais peur qu’ils n’aiment pas ce que j’écrive et rendent ma vie un enfer. Mais, je dois le dire, ils ne m’ont pas mis de pression et ne m’ont causé aucun problème.» Ceci dit, son livre n’a rien d’une publicité (déguisée ou non) pour la scientologie, a priori la Mission Interministérielle de Vigilance et de Luttes contre les Dérives Sectaires n’a pas à s’inquiéter.

Les psychopathes apprennent-ils de leurs punitions?

Parmi toutes les expériences relatées par Ronson (la thérapie des psychopathes grâce au LSD et/ou la nudité), il s’appesantit sur celle de Tony, un personnage qui va lui servir de fil rouge. Interné à l’hôpital psy haute sécurité de Broadmoor, un charmant endroit qui a accueilli un des frères Kray et «Charles Bronson», celui dont Nicolas Winding Refn s’est inspiré pour le film Bronson, Tony a feint la folie pour échapper à la prison après une agression. Sauf que, surprise, il ne peut plus sortir de Broadmoor, ses tentatives visant à prouver qu’il est sain d’esprit sont interprétées comme les actes d’un psychopathe. À la fin, désolé pour le spoil, Tony sera libéré. Mais les événements postérieurs à la sortie du livre montrent qu’il n’aurait pas dû.

«Il a agressé quelqu’un à la gare et, comme il a récidivé, est allé en prison et pas en institution psy, raconte Jon Ronson. Plusieurs mois plus tard, après avoir été libéré, il a frappé quelqu’un dans un bar et est donc reparti en prison. Ensuite, il a bénéficié d’une liberté conditionnelle, ne l’a pas respecté et a pris la fuite pour devenir l’ennemi n°1 de Reading.» 

Conclusion: le jeune homme qui, pendant tout le livre, paraît être la victime d’une injustice, constitue un cas plus ambigu. Êtes-vous psychopathe? nous emmène ainsi visiter les «zones grises» qui plaisent à Ronson, un endroit où la vérité est loin d’être une science exacte. Tony est-il un criminel se faisant passer pour un brave type feignant d’être un psychopathe? Ou juste un psychopathe criminel? La victime de la malchance genre «quand je me suis retourné, il a pris mon poing en plein visage»? Jon tranche:

«Le problème c’est que c’est un psychopathe. Il n’est pas manipulateur et possède plein de traits positifs. Mais il est impulsif. Il a du mal à se contrôler. Mary, l’épouse du pseudo membre de la CIA m’a dit quelque chose d’intéressant l’autre jour. Pour elle, parce qu’ils sont dépourvus d’empathie, les psychopathes n’en ont pas non plus pour leurs futurs eux-mêmes. Si bien qu’ils n’apprennent rien de la punition.» 

On sait pourtant qu'ils peuvent ressentir la peur...

Après avoir suivi une convention de Bob Hare (moyennant 400 livres avec la liste d’évaluation en cadeau bonus), Jon Ronson se met à observer précisément les comportements de ceux qui l’entourent, voire de ceux qui le dérangent, lui déplaisent. Jusqu’à la prise de conscience: à force de chercher des psychopathes partout, il est prêt à tricher un peu avec la vérité.

«J’adore le fait d’avoir vécu un tel changement pendant l’écriture du livre, s’enthousiasme-t-il. Mes pouvoirs de détection des psychopathes m’ont enivré, j’ai commencé à en identifier partout, à penser à des personnes que j’avais croisées dans le passé pour voir celles qui pouvaient être des psychopathes. Je crois que les livres de non-fiction doivent avoir les ambitions de romans. Tu t’attends à ce que le protagoniste d’un roman traverse des expériences qui vont changer sa vie, pourquoi ça ne serait pas le cas pour le protagoniste d’un livre de non-fiction? Mais ça ne doit pas être du fake.»

La mutation dont parle Jon devient évidente quand il va interviewer Al Dunlap, surnommé «Chainsaw Al» pour sa facilité à tailler dans les effectifs des entreprises qu’il venait redresser. À titre d’exemple, à la fin des 90’s Dunlap a ainsi licencié la moitié des salariés de l’entreprise d’électroménager Sunbeam en deux ans…avant de se faire virer à son tour. Dunlap n’est pas un tendre et Ronson se persuade en amont qu’il a tout du psychopathe. Une idée soufflée en amont par la psychologue Marta Stout, l’auteure de The Sociopath next door. «Elle m’a dit qu’on avait plus de chance de trouver un psychopathe au sommet de l’organigramme d’une entreprise ou d’un parti politique plutôt qu’en bas.» Les tycoons et leaders politiques (donc les candidats aux présidentielles) sont-ils des psychopathes en puissance? Une croyance partagée par Bob Hare…et Ronson lui-même.

«Oui, je le soupçonne pour deux raisons. Le capitalisme récompense beaucoup de points de la checklist –le manque d’empathie, la grandeur, le manque de remords. S’ils n’ont aucune empathie, qu’est-ce qui leur reste? Le besoin de gagner.» 

Du coup, quand il rencontre Dunlap, Ronson essaie à tout prix de le faire rentrer dans la case des psychopathes du capitalisme, tombant dans les mêmes travers qu’une branche de la psychiatrie moderne.

«Bien sûr, je ne suis pas opposé à la psychiatrie, je sais que les psychiatres peuvent réellement aider les gens. Mais, oui, il y a des fois où la psychiatrie déraille. Un exemple: aux États-Unis, des enfants âgés de deux ans sont diagnostiqués bipolaires et doivent prendre des antipsychotiques parce qu’ils ont des accès de colère.»

 À la fin de son livre, Ronson pointe un effet pervers de nos sociétés: dès qu’un comportement s’écarte de la norme (même légèrement), on lui appose une étiquette et on essaye de lui fourguer un traitement parfois lourd. Parce que, dans son acceptation large, les troubles mentaux représentent un business florissant (il faut lire le témoignage du psychiatre Gary Meier racontant un déjeuner avec des représentants de l’industrie pharmaceutique…) D’autre part, parce que nous avons de plus en plus peur de nos différences.

«Ne définissons pas les gens par leurs côtés les plus fous. Je crois malheureusement que sur les réseaux sociaux étiqueter et diagnostiquer les gens que l’on n’aime pas fait fureur. C’est pourquoi j’ai écrit So You’ve Been Publicly Shamed –mon livre contre l’humiliation

Concernant la psychiatrie, il se montre plutôt optimiste.

«Je crois qu’un changement est en train d’arriver. Le DSM (le Manuel Diagnostique des Troubles Mentaux) a dû encaisser quelques coups récemment. La 5e édition a été quelque peu raillée parce qu’elle est encore plus grosse que la 4e. Les gens voient qu’il y a un danger à “pathologiser” la vie de tous les jours. En même temps, des traitements holistiques (oui, comme Dirk Gently, le détective de Netflix) deviennent plus populaires. Le futur devrait être un peu moins médicamenteux.» 

Il cite ainsi l’EMDR (Eye-Movement Desentizisation and Reprocessing, soit la stimulation sensorielle par mouvements oculaires) et la méditation de pleine conscience. Mais aucun traitement ne nous empêchera de coller une étiquette sur quelqu’un, du passant qui nous bouscule à un ancien pote de lycée en passant par le SDF qui hurle dans la rue. Est-ce que ça n’influe pas sur le climat mondial avec la montée inexorable des nationalismes et le recours à la haine comme bouteille à oxygène? «Oui, étiqueter les gens, émettre des jugements plutôt que de rester curieux… C’est une épidémie malveillante qui contamine tout le spectre politique, de la gauche à la droite. Je crois que nous avons tous pollué les eaux et Donald Trump en est émergé comme un poisson mutant.»

Êtes-vous un psychopathe?

Jon Ronson, sonatine éditions

19 euros

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Vincent Brunner
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Journaliste
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