Monde

Nous sommes tous des journalistes environnementalistes

Reporters sans frontières, mis à jour le 16.12.2009 à 12 h 00

Enquêter sur le changement climatique peut s'avérer dangereux

Pendant deux semaines, le monde a les yeux rivés sur Copenhague où se tient la conférence onusienne qui tente de mettre tout le monde d'accord sur les solutions à apporter au changement climatique. Les médias ne se sont pas trompés sur les enjeux planétaires qui se jouent dans la capitale danoise. Ils sont venus en masse - plus de 3.000 journalistes y sont accrédités -, et ils consacrent une grande place aux thématiques environnementales. Pourtant cette omniprésence médiatique est en trompe l'œil. Si rien n'empêche les médias de parler des risques du réchauffement climatique et des négociations internationales en cours, il est beaucoup plus risqué pour de nombreux journalistes d'enquêter sur le terrain sur les causes et les effets de cette évolution climatique.

A Copenhague, chaque délégation, sous les yeux parfois perplexes de la presse et des ONGs, vante son engagement sans faille pour réduire les émissions dangereuses. Cherchant à obtenir de nouvelles aides des pays industrialisés pour mettre en place leurs programmes, les pays en développement se présentent comme des modèles de respecter du droit à l'environnement. Mais quand on observe sur le terrain la pratique de certains gouvernements vis-à-vis des journalistes environnementalistes, les mieux à même justement d'évaluer la réalité de ces politiques, on est bien loin du compte. En Indonésie, par exemple, des journalistes étrangers ont récemment été interpellés et expulsés pour avoir enquêté sur la déforestation illégale. En Egypte, un blogueur a été menacé et sanctionné pour avoir dénoncé une entreprise chimique. Au Cambodge cette fois, des journalistes de radio ont reçu des menaces de mort après avoir mis en cause certains officiels locaux dans la déforestation illégale. Encore plus tragique, en Ouzbékistan, le journaliste environnementaliste Solidzhon Abdurakhmanov a écopé de dix ans de prison après avoir dénoncé les mauvaises gestions qui ont conduit à la catastrophe de la mer d'Aral. Voici la réalité pour les journalistes locaux qui s'intéressent de trop près à ces questions, loin des négociations feutrées et du cirque médiatique de Copenhague.

Et la Chine, délégation très écoutée, tant sa position peut faire réussir ou capoter ce sommet, elle investit des sommes colossales dans des projets Verts, mais en même temps, le gouvernement maintient un contrôle strict sur les reportages liés aux catastrophes écologiques. Journalistes, blogueurs et activistes de l'environnement, et ils sont de plus en plus nombreux, doivent encore faire attention à ne pas franchir les lignes rouges. Il est ainsi encore très risqué de dénoncer des officiels et des entreprises puissantes pour leur implication dans des cas de dégradations sévères de l'environnement. Ainsi, l'écrivain et militant Wu Lihong a été condamné à trois ans de prison pour avoir diffusé des informations sur la pollution d'un lac. Enfin, comment mesurer l'impact du réchauffement climatique sur les populations de l'Himalaya si les journalistes sont soumis à des règles très strictes pour se rendre au Tibet?

C'est pourtant une évidence, les médias sont nécessaires pour collecter et diffuser l'information au public sur ces enjeux environnementaux. En ce qui concerne les défis du changement climatique, les médias aident à établir des diagnostiques crédibles et indépendants sur la situation de la planète. Leurs analyses sont cruciales pour aider les décideurs, notamment ceux réunis ici à Copenhague, à adopter des politiques et des règles qui permettront d'obtenir ce changement attendu. Pourquoi est-il toujours aussi compliqué pour la presse locale et internationale d'enquêter librement sur la déforestation qui représente aux alentours de 15% des émissions de CO2.

Déjà en 1992, lors du sommet de la Terre à Rio, la communauté internationale s'était engagée faire preuve de la plus grande transparence dans l'accès à l'information sur les sujets environnementaux. Est-ce vraiment le cas? Dans de nombreux pays, la presse peut difficilement accéder aux informations officielles sur les politiques mises en place pour lutter contre le réchauffement climatique. De même, les entreprises polluantes font rarement preuve de transparence vis-à-vis de la presse.

Les journalistes et les blogueurs sont indispensables pour dénoncer la corruption, le népotisme et les négligences qui freinent les efforts en faveur d'un environnement protégé. Sans presse libre, l'énergie déployée pour combattre le réchauffement climatique sera vaine. Si les médias ne peuvent pas librement évoquer les problématiques liées à l'environnement, si les journalistes sont entravés dans leurs enquêtes sur les différentes formes de contamination, alors les efforts de la communauté internationale en faveur de la planète seront inutiles.

Sans liberté de la presse, les consciences ne s'éveilleront pas et les comportements ne changeront pas. Sans médias libres, les gouvernements et les entreprises les plus récalcitrants ne seront pas contraints de lutter contre le réchauffement climatique.

C'est pour cela que Reporters sans frontières était présente à Copenhague, aux côtés d'autres organisations de défense de la liberté de la presse, pour réaffirmer cette évidence que certaines délégations ne veulent pas entendre. «Les efforts pour combattre la pollution seront affaiblis si les journalistes et les militants environnementalistes ne sont pas libres d'enquêter. La déforestation illégale ne sera pas révélée, et encore moins stoppée, si les reporters sont détenus quand ils s'intéressent à cette situation. De même, limiter les émissions de CO2 sera difficile voir, impossible, si les médias ne sont pas indépendants des intérêts particuliers», ont rappelé nos organisations dans un appel lancé à une protection renforcée des journalistes environnementalistes.

Vincent Brossel, Reporters sans frontières

Image de Une: Des journalistes aux prises avec la police, REUTERS/Scanpix Denmark

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