Monde

La Turquie face à la peur, aux purges et à la répression

Ariane Bonzon et Timour Öztürk, mis à jour le 14.04.2017 à 10 h 16

Le référendum organisé ce dimanche 16 avril en Turquie doit donner plus de pouvoir au président Recep Tayyip Erdogan. ​Des partisans du non ​n'excluent pas une nouvelle vague de répression quelque soit le résultat. Rencontres à Istanbul.

Des sympathisants du Parti Démocratique des Peuples (HDP) en faveur du «non»  («Hayir» en turc) manifestent à Istanbul, le 8 avril 2017 | YASIN AKGUL / AFP

Des sympathisants du Parti Démocratique des Peuples (HDP) en faveur du «non» («Hayir» en turc) manifestent à Istanbul, le 8 avril 2017 | YASIN AKGUL / AFP

Istanbul, TURQUIE

Malgré la répression, les purges et la peur, pas question pour les partisans du «non» les plus politisés, d’abandonner l’avenue Istiklal, l’artère centrale du vieil Istanbul, aux supporters du «oui» qui soutiennent le président Erdogan. 

Devant le stand du Parti Démocratique des Peuples (HDP, de gauche, turc et autonomiste kurde), une trentaine de personnes dansent un Halay, la ronde traditionnelle d’Anatolie. A coups de klaxon, une voiture de police les somme de s’écarter pour lui laisser le passage. Talkie-walkie à la ceinture, les agents en uniforme et en civil sont nombreux. Ils se rapprochent et scrutent, hésitant apparemment à intervenir, lorsque les activistes du HDP répondent aux questions des journalistes.

 «Ils viennent tous les jours sur notre stand pour nous empêcher de défendre nos idées, embarquent régulièrement nos jeunes qui tractent et les gardent à vue une nuit ou 48h, c’est du harcèlement», s'indigne Meral Çildir, militante turco-kurde d’une cinquantaine d’années.

Depuis les années 1980, celle-ci a été successivement membre de toutes les structures légales plus ou moins proches du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK, en guerre contre l'État turc depuis 1984). Elle ne compte plus le nombre de camarades emprisonnés ces derniers mois. Pourtant Meral Çildir tient à rappeler que les partisans du mouvement national kurde et de la gauche turque ont toujours connu les rafles de militants, les exécutions et les disparitions. Pour le mouvement social en Turquie, il en est ainsi de mémoire militante: «Nous continuerons à résister comme nous l’avons toujours fait», prétend Meral Çildir.

Mais elle considère que l’espoir et l’adhésion suscités par le HDP à partir de 2014, et jusqu’à son résultat électoral historique du 7 juin 2015 (80 sièges, mais 59 au scrutin suivant en novembre 2015), est complètement retombé.

«Oui les gens ont peur. Ils ont peur des attentats contre les meetings, peur des arrestations, peur de donner leur opinion, concède Meral Çildir. Les moins aguerris d’entre nous, ceux qui nous avaient rejoints récemment, les gens qui pensent que le HDP porte une responsabilité dans la reprise des combats au Kurdistan sont partis.»

Dans le noyau dur, majoritairement kurde, du HDP, dont fait partie notre interlocutrice, la détermination reste intacte, et la résilience à la répression politique importante. «La colère couve, il n’y qu’à voir le nombre de personnes qui ont célébré le Newroz, le nouvel an kurde, à Diyarbakir (la grande ville kurde du sud-est du pays) il y a quelques jours. Nous ne nous arrêterons jamais de défendre notre cause», prévient Meral Çildir pour laquelle ce qui se joue dimanche est un choix politique fondamental pour l'avenir. 

Le siège stambouliote du HDP est établi dans le quartier populaire de Tarlabaşı, dont les Grecs furent expulsés en 1964 pour être remplacés par les migrants kurdes. Haluk Ağabeyoğlu, courte barbe blanche et lunettes suspendues autour du cou, est chargé de répartir les assesseurs du parti dans les bureaux de vote de la mégapole pour surveiller le scrutin. Son téléphone ne cesse de sonner. Malgré une fatigue évidente, il doit répondre: à quelques jours du vote, il lui manque encore de nombreux volontaires, signe d’une certaine peur et démobilisation.

La répression n'est pas nouvelle

Dans le bureau, le mobilier est réduit au minimum, une table, deux chaises. Des classeurs au nom des dizaines de quartiers d’Istanbul s’entassent sur toutes les étagères. Les locaux, comme de nombreuses antennes du parti, ont été saccagés à plusieurs reprises depuis un an. «C’est toujours le même mode opératoire, la police intervient au beau milieu de la nuit, fracture la porte, et, en fait de perquisition, dévaste nos bureaux», explique calmement Haluk. Comme Meral Çildir, ce sexagénaire qui milite depuis ses 16 ans, précise que la répression n’est pas nouvelle. Sa plus récente détention date d’octobre 2015, durant la campagne des législatives.

«Toutes arrestations confondues, en comptant les gardes-à-vues, nous en sommes sans doute à près de 10.000 militants HDP interpellés depuis la tentative de putsch du 15 juillet 2016 et l’instauration de l’Etat d’urgence.»

«D’autres partis ne s’en relèveraient pas, si cela arrivait à l’AKP (Parti de la justice et du développement, au pouvoir depuis 2002), ce serait la déroute, mais nous quand on nous attaque, nous revenons plus nombreux», estime Haluk Ağabeyoğlu. Derrière cette confiance affichée, la répression handicape le parti: une dizaine de députés du HDP dont ses deux co-dirigeants, Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag, sont derrière les barreaux. De quoi ajouter à l'inéquité de la campagne électorale. Placés à l’isolement, c’est essentiellement par l’intermédiaire de leurs avocats qu’est maintenu un contact avec l’extérieur. «L’État d’urgence a aggravé la situation, la police peut détenir nos militants jusqu’à 15 jours en garde-à-vue, sans contact avec leurs avocats et leurs familles», déplore Haluk.

La femme d’un militaire emprisonné brise le tabou

Esra Er, 27 ans, n’a rien à voir avec la mouvance kurde de gauche. Turque, issue d'un milieu plutôt modeste, pratiquante mais non voilée, elle a été à l'université mais n’a jamais adhéré à un parti politique. Pourtant, elle aussi a décidé de braver la peur, afin de dénoncer ce qu’elle vit. Son mari, militaire, a été arrêté dans le cadre d’une enquête sur son appartenance à la mouvance güleniste, explique-t-elle, au domicile de sa belle-famille dans le quartier de Gaziosmanpaşa: «Je n’ai plus de contact avec ma propre famille qui a voulu que je divorce à la suite de cette arrestation, mais j'ai refusé».  

Le district est l’un des fiefs de l’AKP, où les affiches et drapeaux à l’effigie du président Erdoğan sont partout visibles. Samet Er, sous-officier de marine, dix ans de service, a été incarcéré le 28 janvier dernier à la prison de Silivri, en lointaine banlieue d’Istanbul. Anciennement en poste dans la capitale Ankara, il était revenu vivre dans son quartier natal avec sa femme et leurs deux jeunes fils après avoir été expulsé de l’armée, le 22 novembre 2016. Comme plus de 4500 officiers et sous-officiers de l’armée turque, il est suspecté d’avoir participé au coup d’État du 15 juillet 2016 contre le gouvernement turc.

Mais, ce jour-là, Samet Er ne pouvait pas prendre part à la tentative de putsch, déclare sa femme, car il était à ses côtés et ceux de son fils, Halim, né la veille et atteint du syndrome de Pierre-Robin, une importante malformation qui a valu une vingtaine de jours de soins hospitaliers au nourrisson.

Tandis qu’Esra Er raconte son histoire, dans la rue les appels à voter «oui», diffusés à plein volume par des voitures du parti présidentiel, font vibrer les vitres du salon. «Les gens dans mon cas sont très nombreux, si je dois être la première à parler, je ne serai sans doute pas la dernière», affirme Esra, qui explique avoir longtemps eu peur de raconter son histoire à la presse.  

«J’ai été au plus bas, les policiers sont venus chercher mon mari ici-même. Depuis, je n’ai plus de passeport, je ne peux pas travailler et l’assurance médicale de mes enfants a été coupé», énumère la jeune mère dont le cadet a encore besoin de soins réguliers et de multiples opérations.

Le bébé de 9 mois est allongé sur un tapis de sol dans le salon, et gigote sagement. Il n’est jamais loin de sa mère qui garde un œil sur lui. «Mes enfants n’ont pas le droit à la sécurité sociale des moins de 18 ans, on me refuse aussi l’assurance des familles de détenus, je me suis plainte à la préfecture de ce régime d’exception», assure Esra Er. En vain. Pis, dit-elle: lorsqu’elle a raconté son histoire, en larmes, au personnel médical de l’hôpital de Şişli à Istanbul, à peine avait-elle évoqué la situation de son mari qu’elle était priée de quitter les lieux avec son fils. «Même si mon mari était reconnu coupable, mes enfants ne mériteraient pas ça», lâche-elle. Sa belle-mère en veut aussi à l’armée: 

«Mon fils est entré dans l’armée à l’âge de 19 ans, j’ai confié mon fils à l’Etat, si c’est dans une école militaire qu’il a pu faire de mauvaises rencontres, c’est de la faute de l’administration».

En résistance aux côtés des détenus

Le 6 avril, des dizaines d’avocats étaient rassemblés devant le palais de justice d’Istanbul, en guise de solidarité avec trois de leurs collègues. En charge de défendre les journalistes incarcérés du journal d’opposition Cumhurriyet, ces derniers sont eux-mêmes l’objet d’une action en justice. Les forces de police dispersent violemment le sit-in des avocats. Parmi eux, Hüseyin Boğatekin: «Nous manifestions pacifiquement, pour défendre d’honnêtes confrères, et nous avons été frappés, certains d’entre nous arrêtés».

Membre de l’İnsan Hakları Derneği (IHD, Association des Droits de l’Homme), et du barreau d’Istanbul, voilà six ans que cet avocat trentenaire a décidé de se consacrer aux seules affaires relevant de son engagement kurde militant, de gauche et autonomiste. 

«Depuis la mise en place de l’État d’urgence, les chiffres sont alarmants», affirme-t-il. Le système carcéral turc, prévu pour 180.000 détenus, en compterait aujourd’hui 224.000. Selon cet avocat, les procédures judiciaires engagées après le coup d'État manqué se chiffrent en centaines de milliers à travers le pays. Bien que de tout le secteur public, la magistrature a été proportionnellement la plus concernée par les purges avec 3.800 juges et magistrats touchés sur 15.800.

«Tous les avocats des droits de l’Homme ont au moins une dizaine de procédures ouvertes à leurs encontre pour tenter de les intimider, explique Hüseyin Boğatekin, plusieurs arrestations ont visé les membres de notre association des Droits de l’Homme

Toujours très droit sur sa chaise, presque raide, il exprime une colère froide: «Personne ne peut rester indifférent à ce qu’il se passe à l’intérieur des prisons, déclare-t-il. Lui-même s’y rend au moins une fois par semaine: «Il y a des cas de torture, les visites des familles sont restreintes, on ne donne pas de livres ou de journaux aux détenus, ils manquent gravement de soins.» Le rythme des transferts de prisonniers d’un établissement à un autre s’accélère.

«C’est une des méthodes pour éloigner les gens de leurs familles, augmenter la pression psychologique et désorganiser les réseaux de solidarité», décrypte Hüseyin Boğatekin.

Car les détenus aussi font de la «résistance». Dans les rangs des organisations kurdes, de gauche ou d'extrême gauche, la grève de la faim dans les prisons constitue une forme de résistance traditionnelle. Pour le pire: en 2001, près de 100 prisonniers –ou femmes de prisonniers– d’extrême gauche n'y avaient pas survécu. Des centaines en avaient gardé des séquelles à vie. 

«Je peux vous dire qu’il n’y a presque pas un centre de détention qui ne soit pas concerné par le mouvement des grèves de la faim, estime Hüseyin Boğatekin, et leur nombre va encore augmenter.»

«À tour de rôle, ou pour certains depuis plus de 50 jours», les détenus refusent de se nourrir, revendiquent de meilleures conditions de vie derrière les barreaux et que soit mis un terme à l’isolement de tous les prisonniers politiques, en particulier celui d’Abdullah Öcalan. De 2009 à 2015, le leader historique du PKK –qui purge une peine de perpétuité depuis près de dix-huit ans sur l’ilôt d’Imrali en mer Marmara–, a été l’interlocuteur du gouvernement turc avant que les affrontements et les attentats ne reprennent au sud-est du pays.

Comme ses camarades de l’IHD, Hüseyin Boğatekin votera non à l’hyperprésidentialisation du régime. Il ne croit pas qu’une victoire de son camp suffise à inverser la vapeur, mais souhaite qu’un obstacle soit dressé en travers de la politique du président Erdoğan.

«Il faut continuer à résister, conclut-il, notre seul et unique espoir réside dans la lutte

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