Culture

Deux films Netflix en compétition à Cannes, rien de plus normal

Vincent Manilève et Boris Bastide, mis à jour le 20.05.2017 à 10 h 30

Après plusieurs années timides de conquête du cinéma indépendant, le géant américain débarque cette année dans le monde des festivals par la grande porte.

Logo Netflix.

Logo Netflix.

Mise à jour: Ajout de la réaction de la Fédération des cinémas français

L'année dernière, lors du Festival de Cannes, on avait déjà parlé de Netflix, mais principalement parce que la plateforme de contenus vidéo venait d'acheter les droits de plusieurs films projetés, dont Divines, Caméra d'or [le film, sorti en salle en France, n'est pas disponible ici sur la plateforme, ndlr]. Cette année, le géant américain va connaître une quinzaine très différente puisqu'il montera les marches avec deux films: Okja, de Bong Joon-Ho (Memories of Murder, The Host…), une production maison, et The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach (Greenberg, Frances Ha), dont il a racheté les droits de diffusion.

«L’engagement du Festival de Cannes à offrir une place exceptionnelle aux films des auteurs les plus reconnus est unique. Nous sommes très honorés d’avoir l’opportunité d’y présenter, pour la première fois, deux de nos films les plus attendus réalisés par Noah Baumbach et Bong Joon-Ho», a déclaré via communiqué Ted Sarandos, directeur des contenus de Netflix.

«C’est merveilleux d’apporter au Festival de Cannes le premier film original Netflix en compétition», a ajouté Bong Joon-Ho.


De gros investissements

Cette arrivée de la plateforme de SVOD sur la Croisette va peut-être faire grincer des dents, notamment parce qu'il n'est pas impossible que ces deux films ne sortent jamais en salle, et donc que le public ne puisse les visionner que sur un petit écran. Une mauvaise nouvelle pour les exploitants indépendants, déjà fragilisés, qui se voient ainsi privés de films potentiellement porteurs. La Fédération nationale des cinémas français (FNCF) a, d'ailleurs, contesté ce vendredi 14 avril la sélection des deux films. «Et qu’en sera-t-il demain, si des films du Festival de Cannes ne sortaient pas en salles, remettant ainsi en cause leur nature d’œuvre cinématographique?», s'inquiète le communiqué. Les représentants des exploitants «souhaite qu’une clarification rapide soit faite afin que soit confirmé que ces œuvres pourront sortir dans les salles de cinéma en respectant le cadre réglementaire en vigueur, qui est le fondement de l’exception culturelle».

Pourtant, en réalité, cette double sélection cannoise symbolise une évolution logique. En septembre dernier, Variety expliquait déjà que Netflix comptait proposer à terme au moins 50% de contenus originaux sur sa plateforme, et donc prendre une part très importante dans la production. Si le développement à succès de séries maison est bien connu (House of Cards, Orange is the New Black, Love...), l'entreprise espère également faire sa place sur le terrain du cinéma. Un mouvement qui a commencé en octobre 2015 avec la sortie de Beasts of No Nation, première production 100% maison, puis avec la sortie en 2016 de 18 films, selon les calculs du site Decider, qui estime également que, cette année, Netflix a d'ores et déjà annoncé ou mis en ligne 35 longs métrages

La logique pour la plateforme aujourd'hui présente dans 190 pays est simple: fidéliser un maximum d'abonnés en proposant du contenu qu'ils ne trouveront pas ailleurs. Fin 2016, ils étaient près de 100 millions dans le monde pour un investissement de six milliards de dollars dans le développement de contenus originaux. Ces derniers répondent au temps croissant que l'on passe devant des écrans autres que la télévision. Ils s'accordent parfaitement avec la manière dont est consommée la culture aujourd'hui pour les séries en grande partie, mais aussi le cinéma. En 2015, Netflix révélait que ses membres avaient regardé 42,5 milliards d'heures de programmes contre 29 milliards d'heures l'année précédente. Soit 1 heure trente-trois minutes par jour par personne.

Une nouvelle législation européenne?

En Europe, Netflix pourrait également très prochainement être contraint de développer ses investissements dans la production de contenus locaux. Une directive européenne en ce sens est en cours de négociation.

«Netflix et ses homologues devront ainsi consacrer 15% de leur chiffre d'affaires réalisé en France à des séries ou films européens, dont 12% devront être investis dans des oeuvres françaises, expliquait en 2016 Les Échos. Autre obligation, celle d'exposer sur la page d'accueil de leur catalogue un pourcentage minimum d'oeuvres nationales, un taux encore en négociation à Bruxelles. En mai, le chiffre était d'environ 20%.»

En attendant, la plateforme, en raflant des droits de distribution, bénéficie du travail d'autres acteurs qui ont pris les risques financiers et cotisé au système de soutien à la création. Comme dans le cas de Divines.

Et cette stratégie de production/acquisition commence à payer. Netflix et Amazon dominent aujourd'hui Sundance, où ils raflent les droits de nombreux films au nez et à la barbe des grands studios, plus frileux. Le très réussi I Don’t Feel at Home in This World Anymore, sorti fin février sur Netflix, y avait remporté le Grand Prix du jury. Et la plateforme a obtenu les droits de neuf films et documentaires.

«Les distributeurs américains indépendants risquent d’être bientôt au bord du précipice parce que Netflix et Amazon font grimper les prix à un niveau où seule une poignée d’entreprises peuvent s’acheter ces films», écrivait alors Mashable.

 

Liberté de création

Beaucoup se sont aussi demandé si cette nouvelle arrivée sur le marché du cinéma représentait en plus un risque pour les films en eux-mêmes, notamment parce que son système de diffusion renverse le système du box-office et la rentabilité financière. Mais selon une longue et passionnante enquête du site The Ringer, qui a exploré l'impact de Netflix et Amazon sur la survie du film indépendant, les deux entreprises permettent, au fond, «de quitter les maisons d'art pour les foyers».

Le réalisateur indépendant Joe Swanberg, qui a réalisé pour Netflix Win It All ainsi que la série Easy, a expliqué au site que ce système de production lui a permis une plus grande liberté et la possibilité de toucher potentiellement des dizaines de millions de personnes, ce qui ne serait pas possible avec un circuit de distribution classique dans les salles de cinéma. Très peu de ces films ont jusqu'ici été projetés en France à titre d'exemple. 


«Il est devenu assez clair ces dernières années que le travail que je fais trouve son audience ici.» Néanmoins, prévient The Ringer, «malgré l'énorme opportunité offerte par Netflix et Amazon, un duopole n'est pas une démocratie. Le biais des personnes qui analysent les expériences sur ces services pourrait dicter quel visage prendra la production de petits films pour les décennies qui viennent.»

Surtout Netflix comme Amazon offrent pour l'heure une vraie liberté créative aux auteurs qu'ils attirent dans leur filet. Il est donc plus que normal que Netflix monte les marches cette année à Cannes. Et il n'y aura rien d'étonnant si le géant du streaming en repart les bras chargés de prix face aux films des autres sélectionnés à commencer par Michael Haneke, Sofia Coppola, Todd Haynes, François Ozon, Jacques Doillon, Michel Hazanavicius ou Robin Campillo. C'est l'évolution actuelle du cinéma d'auteur.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (340 articles)
Journaliste
Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
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