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Mélenchon est-il le meilleur des candidats sur YouTube?

Olivier Bonzom et Vincent Manilève, mis à jour le 19.04.2017 à 11 h 15

En se concentrant sur le côté «LOL» des politiques devenus YouTubeurs, on a eu tendance à oublier d'évaluer l'impact potentiel de leurs vidéos auprès des électeurs.

Image extraite d'une vidéo de Jean-Luc Mélenchon | Capture Slate.fr

Image extraite d'une vidéo de Jean-Luc Mélenchon | Capture Slate.fr

Depuis près d'une dizaine d'années maintenant, chaque campagne présidentielle est l'occasion d'observer la confrontation entre deux mondes: des politiques globalement peu portés sur le numérique d'un côté, et des réseaux sociaux en perpétuelle évolution de l'autre. En 2012, nous assistions à l'émergence de Twitter et Facebook comme outils de campagne et d'analyse de la popularité des candidats. Cette année, sûrement grâce à l'audience et au grand nombre d'abonnés des YouTubeurs français –Cyprien (10 millions), Norman (presque 9 millions), Squeezie (presque 8 millions)–, c'est YouTube, né en même temps (2005) que Twitter (2006) et Facebook (2004), qui a animé une partie de la campagne sur internet. C'était le réseau social où il fallait être. Pourtant, à bien y regarder, la plateforme n'aura pas été utilisée comme elle le pouvait par les candidats, et il convient aujourd'hui de s'interroger sur l'impact véritable auprès de l'électorat.

YouTube? Un relai des vieux médias

Un constat d'abord: YouTube est un outil idéal pour les politiques. «C’est un moyen de dépasser le filtre médiatique, de parler directement aux électeurs, nous explique Anaïs Théviot, enseignante-chercheuse en sciences politiques. Le politique choisit ses sujets, la mise en scène autour de lui, il peut tout contrôler. Il y a cette rhétorique de la proximité et d’interaction avec l’électeur qui est mise en avant, l’idée qu’on écoute les internautes et qu’on leur répond.»

Lorsque l'on liste les comptes YouTube des candidats, et que l'on passe en revue leurs vidéos, un détail est frappant: le désintérêt des internautes. Sept chaînes sur onze ont moins de 7.000 abonnés, un chiffre relativement bas sur la plateforme pour des personnages aussi exposés médiatiquement. Benoît Hamon réunit 6.900 abonnés et Nathalie Arthaud seulement 430. 

Et quels contenus produisent les candidats? La majorité des vidéos ne semblent pas faites pour internet. Que ce soit chez Nathalie Arthaud, Nicolas Dupont-Aignan, François Fillon, Jean Lassalle, Benoît Hamon, Jacques Cheminade ou Philippe Poutou, l'indifférence ou l'ignorance vis-à-vis des codes et des formats de YouTube est évident. On retrouve en effet un nombre important de reprises d'entretiens donnés à la télé ou à la radio, comme ce passage de François Fillon sur RTL ou cette interview de la mère de Jean Lassalle au même micro. Il s'agit a priori d'une démarche logique pour les politiques: le but est d'extraire leur message du flux continu de la radio ou de la télé pour l'inscrire dans la durée en l'archivant sur internet. Mais les internautes, souvent jeunes, viennent-ils sur YouTube pour trouver un copier-coller de ce qui se passe à la télévision? Rien n'est moins sûr.  


 

Une autre tendance retrouvée à naviguer sur ces chaînes, c'est la diffusion, en extraits ou en totalité, de discours et de meetings tenus partout en France. Tous les candidats en mesure de louer et remplir des salles s'y prêtent. Là encore, l'objectif est de livrer, à n'importe qui dans le monde, un discours géolocalisé qui n'aurait peut-être pas eu d'écho dans les médias traditionnels. Mais la longueur des discours, souvent plus de trente minutes, peut décourager le visionnage, surtout lorsque l'on sait que les internautes viennent d'abord sur YouTube pour «se divertir» et «se relaxer»

«Je suis très déçu, pour eux YouTube c’est une plateforme où charger des vidéos, nous explique Jean Massiet, de la chaîne YouTube Accropolis, spécialisé dans l'explication de l'actualité politique. Ils ont l’usage le plus bête de YouTube en se disant qu’ils ne vont pas faire une chaîne mais un serveur où ils mettent les interviews et les meetings qu’il ont fait. Il y a parfois des tentatives de vidéos face caméra, mais c’est globalement très raté.»


Au milieu de ces vidéos très conventionnelles, les équipes de campagne de ces «petits» YouTubeurs-candidats tentent parfois, timidement, d'adopter les codes de la plateforme. Si l'on constate que ces mêmes comptes sont aussi ceux qui dépassent ou approchent le cap des 10.000 abonnés, le succès de ces vidéos est rarement au rendez-vous. Par exemple, le compte d'Emmanuel Macron (12.900 abonnés) fait régulièrement appel aux emojis et aux textos pour expliquer une mesure de son programme. Malheureusement pour lui, les pouces en bas battent régulièrement les pouces en l'air sur sa chaîne, signes d'un mécontentement des internautes qui le suivent pourtant. Ce qui empêche l'équipe d'En Marche de bénéficier d'une vraie visibilité algorithmique sur YouTube. 

«Pour certains, c’est difficile de trouver un ton qui corresponde à leur cible électorale sur YouTube, et il y a une certaine peur de la caricature, détaille Anaïs Théviot. François Fillon est très institutionnel, et il n’y a pas d’engouement particulier pour sa chaîne car elle ne change pas des médias traditionnels. Mais, en soi, cela correspond à l’image qu’il souhaite se donner et à l’électorat qu’il vise.»

En réalité, les seuls candidats ayant obtenu leur «diplôme» de YouTubeurs sont ceux qui, très logiquement, ont embrassé les codes du site américain et des YouTubeurs les plus connus, pour le meilleur et pour le pire.

Asselineau, le premier vrai candidat YouTubeur 

Ces derniers mois, dans les médias, on a longuement parlé de deux hommes: Jean-Luc Mélenchon et ses 290.000 abonnés, et Florian Philippot, bras droit de Marine Le Pen et véritable visage de la présence de la candidate sur YouTube. Avant d'examiner les raisons de ce succès, il est important d'évoquer le candidat pionnier sur YouTube: François Asselineau. Car la chaîne de son parti lancée en 2010 compte aujourd'hui plus de 700 vidéos, cumule 43.000 abonnés et surtout 11,4 millions de vues: c'est bien plus que tous les autres candidats, à l'exception de Jean-Luc Mélenchon. Ces chiffrent lui permettent d'abord de compenser son absence dans les médias et d'exposer en longueur son programme. Mais sa force et son impact sur YouTube trouvent leur origine dans des vidéos plus anciennes: si l'on observe ses contenus les plus populaires, notamment des conférences de plusieurs heures, on remarque que les titres et les miniatures de présentation sont souvent très accrocheurs, et le propos fait écho à une sphère de YouTube qui diffuse des thèses «complotistes», thématique extrêmement populaire et favorisée par les algorithmes. Que penser ainsi de cette vidéo titrée «Qui gouverne la France et l'Europe?»?

«François Asselineau, c’est un vrai paradoxe, note Jean Massiet, d'Accropolis. Il faut savoir que c’est le candidat YouTube en fait, il n’a pas gagné ses militants dans des réunions publiques, il l’a fait sur YouTube. Mais il a adopté un code différent de la plateforme, assez apprécié des complotistes, le format conférence. Asselineau a utilisé les mêmes mécanismes YouTube qu’Alain Soral avant lui, c’est-à-dire qu’il explique le monde, qu’il détient la clef pour le comprendre et qu’il va la donner.»

Au-delà de ses chroniques «Asselineau analyse l'info», on compte donc 84.000 vues pour «L'Europe c'est la guerre!», 89.000 pour «La tromperie comme mode de gouvernement», 112.000 pour «La Tragédie de l'euro», des vidéos mises en ligne il y a plus de deux ans et qui ont fait de lui le premier vrai candidat YouTubeur. 

Jean-Luc Mélenchon et Florian Philippot, les deux noms qui ressortent le plus lorsque l'on évoque YouTube et la présidentielle, ont embrassé la plateforme bien plus tard, mais en adoptant des codes beaucoup plus grands publics, parfois jusqu'à la caricature.

Le modèle Mélenchon et ses pâles copies

Présenté comme le «roi du YouTube politique», le «vlogger» Jean-Luc Mélenchon peut sourire: de 20.000 abonnés en août 2016, il est passé à presque 300.000 aujourd'hui (et plus de 23 millions de vues). Sa chaîne se présente comme une alternative au divertissement, et surtout aux médias traditionnels dont il se méfient, mais se consomme de la même manière: les amateurs de la Revue de la semaine (#RDLS), qui cumule 200.000 vues en moyenne, reviennent, non seulement pour les références littéraires ou pour les piques du candidat, mais d'abord pour voir un Norman ou un Squeezie qui leur parlerait politique plutôt que chats ou jeux vidéo. Antoine Léaument, responsable de communication de Mélenchon et lui-même YouTubeur, se revendique ouvertement de cette filiation. Lorsque nous l'avons interviewé, il donne l'exemple de Laetitia, YouTubeuse de Le Corps La Maison L'esprit, qui dit vouloir être la «copine du p'tit-déj» de ses spectateurs: l'audience de Mélenchon s'avère être similaire, avec une majorité des vues concentrées le matin et pendant les pauses déjeuner. «Il s'agissait de créer un format pas clinquant, pas nerveux, qui permet de se concentrer sur le propos», ajoute-t-il.


Deuxième élément de succès, le rapport créé entre le candidat et l'électeur par la forme même du vlog. Pour Léaument, il y a dans #RDLS un «côté intimiste de la conversation»: le vidéoblog repose sur le principe d'une communication improvisée entre deux amateurs, et Mélenchon arrive bien à mettre ses spectateurs à l'aise. La traditionnelle chambre à coucher du YouTubeur est remplacée par le bureau ou la bibliothèque du candidat; le regard-caméra presque permanent donne l'impression d'une adresse personnelle. Si le spectateur peut y croire, c'est parce que tout dans la mise en scène a l'air d'être bricolé, donc naturel, loin de toute manipulation.

«Ça marche parce que c'est fait avec les moyens du bord, continue Léaument. Ça a un côté spontané dans la forme. Jean-Luc est lui-même spontané, mais il y a déjà une spontanéité dans le décor.»

Florian Philippot, lui aussi, se veut «faire du YouTube». L'émission du Front National, Parlons-en, tente de réutiliser tous les procédés des chaînes d'humour de YouTube. Musique off, coupes soudaines dans le même plan, zooms et dé-zooms, références à la pop culture: mèmes –sous la forme de messages subliminaux–, jeux vidéo... Philippot est allé jusqu'à se créer un gimmick, en sirotant cette tasse de café rouge (et vide?) qu'il promène partout. Mais, face au «naturel» de Mélenchon, l'artifice de Philippot est trop affiché: dans Parlons-en, les effets –les «codes des youtubeurs»– sont bien là, mais plaqués de manière complètement aléatoire et, il faut le dire, presque ridicule. «J’ai l’impression que l’objectif était de faire un coup médiatique, et il n’y a rien de pire que de s’apercevoir que c’est de la com’, note Anne-Claire Ruel, enseignante en communication politique à l’université de Paris 13. Ce média demande que l’on reste soi-même, sincère.»

 

«La règle numéro une sur YouTube, et ça tous les candidats ne l’ont pas forcément compris, c’est la sincérité, confirme Jean Massiet d'Accropolis. On s’adresse à des gens de manière horizontale, un YouTubeur est égal à un viewer. Florian Philippot, et d’autres, ont eu un usage de YouTube vertical descendant, très télévisuel. Mais il a fait encore pire en venant sur la plateforme avec ses gros sabots, en pensant que glisser quelques clins d’œil geeks suffiraient à parler aux jeunes. C’est grossier, ça ne marche pas.»

Cette course au YouTube qui fait du YouTube a pris de proportions telles que l'on a vu, en fin de campagne et dans un dernier élan auto-parodique, Jacques Cheminade mettre en ligne sa vidéo-réponse surréaliste au YouTubeur Kirby-54. A la fin de celle-ci, le vétéran de la campagne présidentielle part en laissant tomber une manette de jeux vidéo, espérant imiter et égaler le «mic drop» de Barack Obama lors de son dernier Dîner des Correspondants.

 

Seules les urnes permettront de cerner l'efficacité de YouTube

Que ce soit un désintérêt profond ou une adoption entière, les candidats à la présidentielle ont tous eu à se positionner face à YouTube. Et si François Fillon ou Nathalie Arthaud n'en espèrent rien, d'autres ont bien l'intention d'en faire un levier auprès de l'électorat jeune de la plateforme. Ainsi, Florian Philippot, qui a été le véritable visage YouTube de Marine Le Pen, se vante régulièrement du nombre de pouces en l'air qu'il récolte à chaque vidéo et de son nombre d'abonnés qui grimpe chaque semaine. Mais si l'on observe ses vidéos sur un temps plus long, on se rend compte que plus les semaines passent et plus le nombre de vues chute. Signe d'une lassitude évidente de l'audience. Certes, le nombre de pouces en l'air augmente, mais cela correspond à un recentrage du public autour des partisans et sympathisants FN. «Au départ, il y a eu un appel du forum 18-25 ans de jeuxvideo.com à critiquer sa chaîne, note Anaïs Théviot. Cela l'a fait connaître, mais progressivement il y a eu un désintérêt de cette communauté-là, et si le nombre de vues a baissé, c'est parce que ceux qui la regardent sont ceux qui s'intéressent au FN ou vont voter pour lui.»

Le seul candidat-YouTubeur à pouvoir espérer un impact est donc Jean-Luc Mélenchon, dont la croissance sur la plateforme est pour le moins exceptionnelle. Il suffit de regarder les pouces bleus, toujours positifs, et la section commentaire, extrêmement fournie. Sur 28 vidéos publiées au mois de mars, on a compté en moyenne 1.258 commentaires, avec un succès tout particulier pour les #RDLS (dont la 23e édition compte presque 3.000 messages à ce jour) et seulement dix vidéos sous la barre des mille commentaires. Des chiffres que l'on ne retrouve chez aucun autre adversaire. 

Bien sûr, les soutiens de Mélenchon sont aussi très au courant des critères de visibilité d'une vidéo YouTube, et s'encouragent à commenter et mettre un pouce bleu pour permettre à Jean-Luc Mélenchon de se hisser dans la page Tendances très consultée.

Si l'on se base sur ces mêmes commentaires, on constate qu'une telle proportion de messages positifs ne se retrouve chez aucun autre candidat. De nombreuses personnes promettent de venir au rassemblement, de convaincre leurs proches, ou témoignent de leur conviction nouvelle, et de liker les autres messages d'encouragements. #RDLS aurait produit le déclic chez nombre de primo-votants et abstentionnistes –voire des jeunes de moins de dix-huit ans–, et de jeunes militants s'amusent même à tenir le compte du nombre d'amis et de proches «convaincus» grâce à sa revue de la semaine.

Et pour Antoine Léaument, cela ne s'arrête pas là: selon lui, 40% des spectateurs de la chaîne ont plus de 34 ans. Ainsi, Azzedine, 35 ans, habitant Montpellier et jusqu'à peu abstentionniste, a été séduit par le YouTubeur Mélenchon. «J'ai regardé par curiosité, et je me suis surpris à rester pas mal de temps devant. [...] Personnellement, Mélenchon a réussi à me faire douter, et maintenant, je songe de plus en plus à aller voter alors que c'était complètement hors de question il y a quelques semaines.» Bastien, 25 ans et habitant Paris, ajoute: «L'accessibilité de l'information sur le candidat et son programme, c'est pour moi le principal avantage. [...] En plus d'être un excellent moyen de diffusion, ça renforce l'aspect communautaire et moderne du programme et de ce qu'il défend.» Il est «quasi-certain» d'aller voter pour Jean-Luc Mélenchon.

Mais faut-il pourtant crier victoire et estimer que sa chaîne aura une influence sur l'élection? «Ce qu’est en train de faire Jean-Luc Mélenchon est assez notable et édifiant, estime Anne-Claire Ruel. Une grosse partie des abonnées sont des militants, c’est vrai. Mais cela permet aussi à Mélenchon de convertir des sympathisants, de transformer une mobilisation numérique en mobilisation physique, qui fait toute la différence avec le système de porte-à-porte.» «Il faut raison garder quand on parle de succès sur YouTube, note Jean Massiet, d'Accropolis. J’aimerais beaucoup savoir quelle part des abonnés de Jean-Luc Mélenchon n’avait pas déjà l’intention de voter pour lui. Est-ce qu’il ne s’adresse pas qu’à des gens déjà convaincus?» 

Seules les urnes donc pourront nous dire si Jean-Luc Mélenchon a su rassembler les jeunes, un public qui semble préférer YouTube à l'isoloir, et transformer des pouces bleus en bulletins de vote. 

Olivier Bonzom
Olivier Bonzom (1 article)
Etudiant en cinéma
Vincent Manilève
Vincent Manilève (324 articles)
Journaliste
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