Monde

Partie de poker à haute tension entre la Corée du Nord, les États-Unis et la Chine

Daniel Vernet, mis à jour le 12.04.2017 à 15 h 01

Donald Trump utilise à la fois le levier du commerce pour négocier avec Pékin et la menace militaire pour impressionner Pyongyang, et ce alors que la Chine veut préserver le régime nord-coréen tout en l'empêchant de devenir un rival.

Une troupe de propagande nord-coréenne à Pyongyang, le 9 avril 2017. ED JONES / AFP.

Une troupe de propagande nord-coréenne à Pyongyang, le 9 avril 2017. ED JONES / AFP.

Le samedi 15 avril pourrait être un grand jour pour la Corée du Nord: c’est le 105e anniversaire de la naissance de Kim Il-sung, le fondateur de la «République populaire et démocratique» (RPDC). Une bonne occasion pour Kim Jong-un, son petit-fils aujourd’hui au pouvoir, d’annoncer un nouveau test d’une arme nucléaire, le sixième en onze ans. Le 5 avril, la Corée du Nord a testé un missile Bukgeuksong-2, un missile à moyenne portée qui peut atteindre cependant le Japon. Les États-Unis la soupçonnent de travailler à la mise au point d’un missile capable de porter des têtes nucléaires et d’atteindre leur territoire.

Comme à son habitude, Donald Trump a utilisé Twitter pour lancer un avertissement au dernier régime stalinien de la planète. Mardi 11 avril, il a écrit: «La Corée du Nord est en train de créer des problèmes. Si la Chine décide d’aider, ce serait formidable. Sinon, nous réglerons le problème sans elle.» Il ne faisait que répéter ce qu’il avait déclaré quelques jours avant lors de la visite du président chinois Xi Jinping dans sa demeure de Floride à Mar-a-Lago.

Le président américain n’hésitera pas à se lancer dans une action unilatérale s’il ne trouve pas d’alliés pour amener Kim Jong-un à renoncer à son programme nucléaire. Et il a joint le geste à la parole: il a envoyé le porte-avions USS Carl-Vinson et toute son escorte qui mouillait à Singapour vers le golfe de Corée. La tentative américaine d’une «invasion» de la Corée du Nord est entrée dans une «phase sérieuse», a immédiatement répondu le ministère des Affaires étrangères de Pyongyang. Si les États-Unis «choisissaient une action militaire», la Corée du Nord est «prête à toute forme de guerre voulue par les États-Unis».

Cette montée de la tension inquiète les voisins de la Corée du Nord, et en premier lieu la Corée du Sud, dont la capitale Séoul, peuplée de plus de 20 millions d’habitants, est à portée des missiles conventionnels de Kim Jong-un. Mais aussi le Japon et la Chine, qui craignent une frappe préemptive, ou encore la Russie, dont la grand port de l’Extrême-Orient, Vladivostok, est à un peu plus de cent kilomètres de la frontière coréenne.

Soutien conditionnel de Pékin à Pyongyang

Pékin est le principal soutien du régime nord-coréen, mais c’est un soutien conditionnel. La Chine, qui a une frontière de 1.300 kilomètres avec la Corée du Nord, craint qu’un effondrement du régime communiste provoque un afflux massif de réfugiés. Elle veut aussi conserver ce pays comme une zone tampon avec la Corée du Sud alliée des États-Unis. Les dirigeants de Pékin n’oublient pas que les Chinois se sont battus au début des années 1950 pour repousser les troupes américaines au sud de la péninsule coréenne et assurer au nord la survie du système communiste.

Mais ils craignent aussi une Corée du Nord nucléarisée qui contribuerait à déstabiliser la situation dans la région et pourrait, à terme, devenir une puissance rivale. Depuis que Pyongyang est sorti, en 2003, du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) pour développer son programme d’armes et de missiles, la Chine s’est jointe aux sanctions décidées par le Conseil de sécurité des Nations unies. Conformément à ces décisions, elle a récemment interdit l’achat de charbon nord-coréen, dont l’exportation constituait une des principales sources de revenus pour Pyongyang. Cependant, le régime nord-coréen arrive à se procurer des devises par l’intermédiaire de sociétés-écrans opérant notamment en Chine, voire par des moyens délictueux. C’est ainsi, par exemple, qu’en 2016, il a réussi à pirater le compte de la Banque centrale du Bangladesh et à lui soutirer 100 millions de dollars.

Depuis la fermeture, en 2016, de la zone industrielle de Kaesong, où une main d’œuvre nord-coréenne bon marché travaillait pour des sociétés sud-coréennes, la Chine n’en représente pas moins 90% des débouchés commerciaux de la Corée du Nord. Elle a donc des moyens d’influence mais, outre le fait que les pressions sur Pyongyang ont souvent un effet inverse de celui recherché, elle ne veut pas aller trop loin, même si les dirigeants chinois se montrent souvent agacés par leurs voisins nord-coréens. Après les mises en garde de Donald Trump, le quotidien en anglais Global Times, qui reflète la tendance nationaliste du PC chinois, a appelé Kim Jong-un à la prudence:

«Non seulement Washington déborde de confiance et d’arrogance après l’attaque de ses missiles en Syrie, mais Trump veut aussi être considéré comme un homme qui honore ses promesses, écrit le journal. Les États-Unis sont en train de se décider à empêcher le Nord de mener de nouveaux essais nucléaires. Ils n’ont pas l’intention de coexister avec un Pyongyang doté de l’arme nucléaire. Pyongyang ferait bien d’éviter les erreurs à ce stade.»

Un précédent syrien à double tranchant

Publiquement, le président Xi Jinping ne va pas aussi loin mais, après les menaces de Donald Trump, il a téléphoné à ce dernier et réaffirmé sa disponibilité pour trouver une solution négociée à la crise. Il est vrai que le président américain a fait monter aussi la pression sur la Chine. Il a proposé une sorte de donnant-donnant: Pékin bride les velléités agressives de Kim Jong-un et, en contrepartie, les États-Unis sont disposés à des concessions économiques envers la Chine. «J’ai expliqué au président chinois, a tweeté Donald Trump, qu’un accord avec les États-Unis serait bien meilleur pour [les Chinois] s’ils résolvaient le problème nord-coréen.»

Les relations économiques et commerciales ont été au centre des récentes discussions entre Donald Trump et Xi Jinping à Mar-a-Lago. Le président américain a commencé à activer une de ses promesses de campagne: augmenter les taxes sur les importations d’acier. Le déficit commercial américain par rapport à la Chine a été de 347 milliards de dollars en 2016 (sur un déficit total de 502 milliards). Xi Jinping a proposé un «plan de 100 jours» pour discuter la question.

Donald Trump utilise le levier du commerce pour négocier avec Pékin et la menace militaire pour impressionner Pyongyang. En frappant par surprise le régime de Bachar el-Assad, au moment même où il recevait le président chinois dans son propre «palais d’été», il a montré qu’il fallait le prendre au mot. Mais le précédent syrien est un exemple à double tranchant. D’une part, il laisse à penser que Donald Trump n’hésite pas à avoir recours à la force de manière unilatérale s’il considère les intérêts américains menacés; d’autre part, il renforce la conviction de Kim Jong-un, dont le caractère imprévisible le dispute au président américain, que la survie de son régime repose sur la possession d’une arme nucléaire, seule garantie contre une «agression impérialiste» et seul moyen de parler d’égal à égal avec les grandes puissances.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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