France

La dernière ligne droite de la campagne s'annonce particulièrement tordue

Eric Dupin, mis à jour le 12.04.2017 à 13 h 45

À moins de deux semaines du premier tour de la présidentielle, toute une série de facteurs se conjuguent pour créer une incertitude exceptionnelle. L'offre de candidature atypique engendre ainsi un paysage électoral totalement instable.

Eric CABANIS / AFP

Eric CABANIS / AFP

Contrairement à une croyance répandue, les fins de campagne présidentielle sont loin d'être habituellement décisives. Quelques jours avant le scrutin, les médias soulignent régulièrement qu'un tiers des électeurs peut encore changer d'avis. De leur côté, les candidats en peine conjurent les citoyens de faire mentir les sondages.

Cette effervescence n'empêche pourtant pas les rapports de forces installés antérieurement de se confirmer, à quelques points près, le jour du vote sans bousculer le moins du monde l'ordre d'arrivée des candidats. C'est ce qui s'est produit lors des deux dernières élections présidentielles, en 2012 comme en 2007.

En général l'essentiel se joue avant

La phase décisive pour l'issue du tournoi élyséen se situe habituellement bien en amont de la dernière ligne droite de la campagne. Cette «cristallisation» opère fréquemment en février, période de l'année à laquelle Jacques Chirac a doublé Raymond Barre en 1988 puis Édouard Balladur en 1995.

Reste évidemment le cas de la présidentielle de 2002, qui est certainement celui qui se rapproche le plus de la configuration actuelle. On le sait, aucune enquête d'intentions de vote n'avait anticipé la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour. Les sondeurs avaient pourtant relevé, en fin de campagne, une dynamique positive pour le candidat du FN et négative pour celui du PS, Lionel Jospin.

Cette instabilité dans les intentions de vote se retrouve très précisément aujourd'hui. C'est au demeurant loin d'être le seul facteur qui incite à penser que les derniers jours qui nous séparent du 23 avril seront inhabituellement décisifs. On peut même distinguer cinq sources d'incertitude qui se conjuguent pour ajouter au mystère de l'issue finale.

Une double hésitation

Faut-il voter ou s'abstenir? Et, si oui, à qui diable accorder son suffrage? L'électorat apparaît exceptionnellement dubitatif face à cette double question. Élection reine de la vie politique française, la présidentielle est le scrutin traditionnellement le moins boudé. L'abstention au premier tour dépasse rarement les 20% d'électeurs inscrits. Comme par hasard, le record est ici détenu par la présidentielle de 2002 (28,4% d'abstention).

Au cours de la présente campagne, l'indice de participation ne monte que très lentement. Celui de l'abstention reste très élevé (32%) dans le Rolling Ifop alors même que l'intérêt pour la présidentielle des Français est très soutenu.

Cette hésitation à voter se double d'une interrogation persistante sur le choix à effectuer. Le dernière enquête Kantar Sofres montre que seulement 50% des personnes interrogées déclarent avoir fait leur choix et être certaines de n'en point changer. Elles sont 25% à marquer une «nette préférence» mais à «hésiter encore», 12% à «hésiter vraiment» entre plusieurs candidats et 6% à hésiter entre le vote pour un candidat, le bulletin blanc ou l'abstention.

La nouveauté actuelle réside cependant surtout dans la différence de solidité des différents électorats potentiels. Selon cette question, pas moins de 70% de ceux qui ont l'intention de voter pour François Fillon et 63% des électeurs qui se prononcent en faveur de Marine Le Pen sont certains de leurs choix. Ce chiffre stratégique chute à 47% pour Jean-Luc Mélenchon, 44% pour Emmanuel Macron et même 39% pour Benoît Hamon.

Un candidat attrape-tout

C'est l'existence même d'un candidat à cheval sur le clivage droite-gauche, audacieusement posté au centre de l'échiquier politique, qui trouble le plus le jeu présidentiel.

Le jeune et séducteur Macron bénéficie ainsi d'un formidable potentiel électoral: pas moins de 46% des sondés déclarent qu'ils pourraient voter pour lui. La contre-partie de cette attractivité est l'évidente fragilité d'un candidat recueillant bon nombre d'intentions de vote refuge d'électeurs partiellement indécis et toujours susceptibles de le quitter dans l'isoloir.

L'analyse des seconds choix des électeurs produite par Ipsos-Cevipof est révélatrice de la très grande élasticité du public macronien: 56% des électeurs de Fillon citent Macron comme «second choix», de même que 27% de ceux de Hamon, ou encore 21% d'électeurs qui se prononcent en faveur de Mélenchon  et enfin 14% de ceux de Le Pen.

Inversement, l'électorat macronien est susceptible de se reporter pour 27% sur Mélenchon, 21% sur Hamon et 19% sur Fillon. Autrement dit, une baisse (ou une hausse) des intentions de vote en faveur de l'ancien ministre de l'Économie redistribuerait les cartes de manière difficilement prévisible.

Vases communicants à gauche

Une autre singularité de la présidentielle version 2017 est de voir s'affronter deux candidats de gauche aux positionnements politiques trop proches pour que l'un ne souffre pas de la concurrence de l'autre. Hamon et Mélenchon se distinguent certes l'un de l'autre sur nombre de questions –en particulier sur l'Europe– mais ils se situent tous deux dans l'espace découvert à la gauche du Parti socialiste.

Cette proximité idéologique s'est traduite par un impressionnant phénomène de vases communicants dont a fait les frais le candidat désigné par la primaire socialiste. La dynamique qui porte Mélenchon s'est surtout produit au détriment de Hamon, désormais passé en-dessous de la barre des 10% d'intentions de vote.

On ne sait jusqu'où ces transferts peuvent se produire dès lors qu'une partie de l'électorat socialiste devrait tout de même rester fidèle au candidat de son parti. En sens inverse, la possibilité nouvellement entrevue d'une qualification de Mélenchon au second tour peut lui valoir un surcroît de soutiens.

Un paysage électoral instable

À moins de deux semaines du premier tour, le paysage électoral apparaît rien moins que figé. Là encore, la situation actuelle rappelle la présidentielle de 2002 caractérisée alors par la poussée du FN, dans la dernière période, parallèlement à une baisse des intentions de vote en faveur du PS.

Cette fois-ci, Le Pen et surtout Macron apparaissent sujets à des intentions de vote décroissantes tandis que Fillon est stable, Mélenchon grimpant spectaculairement et Hamon s'écroulant. Rien n'assure pourtant que ces tendances vont se maintenir dans les jours qui viennent. Il reste toutefois peu probable que l'électorat se stabilise compte tenu des caractéristiques atypiques l'offre présidentielle actuelle.

L'incertitude ajoute à l'incertitude

Les électeurs ont encore en mémoire la surprise constituée par l'issue des primaires de la droite comme de la gauche. À chaque fois, le favori des sondages s'est finalement laissé doublé par un outsider, Fillon d'un côté, Hamon de l'autre. Les enquête d'opinion, particulièrement délicates dans ce type de scrutin, avaient tout juste décelé la dynamique qui portait celui qui l'emporta au final.

N'oublions pas non plus que les intentions de vote présidentielles risquent toujours de mal estimer le niveau de certains candidats. Jospin avait ainsi devancé Chirac en 1995 au premier tour alors que toutes les dernières mesures indiquaient un ordre inverse. Georges Marchais avait encore été largement surestimé en 1981.

Cette fois-ci, c'est le cas de Fillon qui suscite le plus d'interrogations. On ne peut nullement exclure l'hypothèse qu'il bénéficie, dans le secret de l'isoloir, d'une sorte de «vote honteux» qui a du mal à s'exprimer pendant la campagne. Et que l'électorat de droite finira pas se résigner à l'appuyer pour garantir l'alternance.

Tout ceci conduit légitimement les citoyens à se défier des chiffres pondus par les sondeurs. En même temps, les rapports de forces régulièrement mesurés et publiés exercent une influence indéniable sur leurs choix. Innombrables sont néanmoins les calculs qui peuvent en résulter. Le «vote utile» peut, selon les cas, se porter aujourd'hui sur Fillon, Macron ou encore Mélenchon. L'incertitude même du résultat global ajoute ainsi encore à la glorieuse incertitude des choix de chacun.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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