France

Nicolas Dupont-Aignan, ne comparons pas la France en Europe à une femme violentée, merci!

Claude Askolovitch, mis à jour le 11.04.2017 à 16 h 40

Ce mardi matin sur France Inter, Nicolas Dupont-Aignan osait comparer sur France Inter «Une femme violentée dans sa maison, c'est le cas de la France depuis des années par Bruxelles».

Nicolas Dupont-Aignan le 4 avril 2017  pendant le Grand Débat sur BFM et CNews.
Lionel BONAVENTURE / POOL / AFP

Nicolas Dupont-Aignan le 4 avril 2017 pendant le Grand Débat sur BFM et CNews. Lionel BONAVENTURE / POOL / AFP

Un homme est venu sur France Inter ce mardi matin et, d’une voix éraillée par l’abus de campagne électorale, a dit ceci: «Je vais vous donner un exemple bien triste. Une femme qui est violentée dans sa maison, c’est le cas de la France depuis des années par Bruxelles» (il prononçait Brussel, à la belge). Il y a deux solutions soit elle s’en va et elle laisse le mari violent dans sa maison, qui garde la maison soit elle éjecte le mari et elle reste dans sa maison. Et bien je veux que la France éjecte cette mauvaise Europe, la commission de Bruxelles, et qu’on reconstruise une belle maison.»

C’était pour expliquer qu’il faut changer d’Europe, en finir avec l’Union, ce genre de chose auxquelles il tient plus qu’à la décence, ce candidat. Si une vraie femme violentée a écouté ce matin, qu’a-t-elle ressenti d’être ainsi mobilisée comme métaphore politique, elle qui est de chair et d’âme blessées? Ils n’y pensent pas, quand ils parlent. Il y a peu, François Fillon allait chercher les autistes, qui ne lui ont rien fait, pour expliquer qu’il n’en était pas et qu’il comprenait ce qu’on lui reprochait, lui –ce qui est, au demeurant, une assertion contestable. Des parents d’enfants autistes, et des autistes eux-mêmes, qui pour être différents de la norme  relationnelle n’en sont pas moins intelligents, brillants, sensibles, vulnérables, humains, avaient réagi à Fillon. Verra-t-on, encore du bruit mais comment se défendre, des femmes violentées dire son fait à Dupont-Aignan? Rien n’y fera.

Cette propension des hommes en guerre à ne rien voir qu’eux-même, leur passion, leur ambition, leur conviction, leur incapacité à comprendre que leurs mots peuvent blesser, leur propension à prendre leurs interlocuteurs pour des idiots, et donc à abuser de la métaphore, et donc les autistes, et donc les femmes violentées, et donc les Hutus et les Tutsis, figure de rhétorique rigolarde du sénateur sarkozyste Pierre Charon, quand il veut parler de querelles politiciennes, et donc…

A force subir leurs images et leurs vulgarités, au contraire de ce qu’ils espèrent, on ne les entend plus. On veut bien discuter de tout et avec n’importe qui, et Nicolas Dupont Aignan n’est pas un mauvais homme, mais enfin! Sa femme violentée s’interpose entre ma raison et son plaidoyer ardent contre l’Union européenne. Je le soupçonne même, ce plaidoyer, d’être aussi vain que l’insensibilité qui le traduit. C’est idiot au demeurant. Nul n’est violenté par soi-même et la France, grand pays, est coproducteur des décisions européennes, et la commission de Bruxelles, ce diable du prêtre exorciste Dupont-Aignan, pèse moins que le conseil européen, où les Etats eux-mêmes règlent leurs arbitrages, et… Sinon, changer l’Europe, oui, sans doute. Il faut changer plein de choses. Mais laisse la dame tranquille un instant, Nicolas!

Nicolas?

On peut s’interroger sur nous comme sur lui, ce que sont nos habitudes ou sa passion. Nous donc, d’abord. Depuis le temps que la France est femme, dans les représentations qu’on admet, cela devait arriver. Nicolas n’est qu’un homme français, on n’échappe pas à son fardeau. «Ils viennent jusque dans nos bras égorger nos fils nos compagnes», chante le mâle français révolutionnaire sur des paroles de Rouget de l’Isle, et l’on comprend que la belle idée de la justice que nos armées devait répandre au-delà de nos frontières, puisque nous ensemencerions le monde (encore une heureuse métaphore, décidément) était quand même, allons, l’émanation d’une virilité agressée. La France en femme blessée, la France en femme dolente, la France en femme nourricière que ses enfants protègeront, la France! Maman France, guerrière au sein dénudé… De Gaulle la voyait en vieille femme, «accablée d’Histoire, meurtrie de guerres et de révolutions, allant et venant sans relâche de la grandeur au déclin mais redressée, de siècle en siècle, par le génie du renouveau», et ça avait une autre gueule que du Dupont-Aignan, sauf son respect. A la fin de la guerre, on tondait les femmes ayant couché avec des Allemands. Violenter était l’acte des résistants de la dernière heure, et la résilience revancharde du mâle humilié par le boche…

Le grand mélange

Désormais, on punit les femmes voilées, pour leur apprendre à ne pas être libre, et moins désirable au mâle émancipateur. Nicolas Dupont-Aignan veut les bannir des universités, hôpitaux, entreprises, pour les faire échapper aux «prisons textiles». C’est une mesure identitaire, mais elle fait partie de son programme pour émanciper les femmes, car il a des propositions pour les femmes, le mâle Nicolas, il appelle cela «laïcité et droit des femmes», ce qui permet au passage de rappeler la lutte essentielle contre les ennemis intérieurs.

Pour autant, ce programme n’est pas indécent, pugnace même, à le lire. C’est ce qui est fascinant. Bavardant à propos de femmes violentées sans plus y réfléchir, il n’est pas pour autant indifférent à leur sort. Il demande ainsi «des peines planchers d'une implacable sévérité envers les auteurs de violences faites aux femmes, conjugales ou pas», et porte attention  aux victimes: c’est le cas dans sa ville, à Yerres. Il veut encourager la contraception, mettre en place un bonus fiscal pour les entreprises qui pratiquent l’égalité salariale et attaquer les auteurs de chanson misogynes ou violentes, et son service national rétabli sera mixte. Il y a dans ce qu’il décrit, dans son programme, un parfum d’optimisme, gaullien ou communiste, de société normée vers le progrès.

La nouvelle maison heureuse qu’il veut construire ressemble parfois à un kolkhoze idéal et patriote. C’est attachant. On peut se dire que, quand il évoque une souffrance de femme, il n’en parle pas sans savoir, sans être réellement indigné.

Mais alors, comment ne voit-il pas l’incongruité de ses propos? Quel besoin totalisant de tout mélanger, l’Europe et le machisme, jusqu’au ridicule?

L’ivresse politique qui les saisit, quand ils boivent pour oublier leurs propres paroles qui ne sont plus qu’un bruit pour se rassurer. L’hubris, la passion, l’aveuglement du combat, le dérèglement de la décence quand on ne sait pas retrouver les honneurs que l’on pense mériter. Dupont-Aignan s’agace de ne pas être considéré à hauteur de son gaullisme; il exècre les condescendances des media, sa mise en infériorité face à Le Pen ou Fillon; il se pense providentiel ou porté; il doit croire à l’absolue nocivité de l’Union européenne. Il en devient impétueux, puisqu’on se refuse à l’entendre! Il en fait, ainsi, trop et de manière malséante, et ce sont les autres qui commencent, puisqu’ils ne l’entendent pas! Il faut bien expliquer. Dupont-Aignan, personnage attachant de constance et de solitude, est un cas archétypal de dérive provoquée par un destin frustré. Sa «femme violentée» n’est qu’un exemple, le dernier en date, de ce que provoque chez cet homme, qui dépasse parfois Marine Le Pen en extrémisme, l’injustice ressentie du système politique. Quand il plaide, alors, la voix rauque par l’abus d’impatience, il se valide, il se permet, il ne doute pas; il est, à sa manière, tel Fillon s’affranchissant des règles, puisqu’on lui fait du mal. Que leur langage bouscule le bon sens est d’une triste logique. Il faut cela.

Mardi matin encore, le même Dupont-Aignan, remonté et fâché de n’avoir pas emballé le journaliste Patrick Cohen par ses philippiques anti-bruxelloises, décocha une autre flèche empoisonnée: pour montrer à quel point la classe politique s’égarait, il reprit une fausse information qui traine dans cette campagne, née d’une manipulation complotiste, sur un soutien qu’aurait accordé, en 2012, l’alors ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius à Al Qaida et sa franchise syrienne Al Nosra. Cohen, semblant triste et las, ce métier est parfois déprimant pour ce qu’on entend, lui disait, «c’est une fausse information», insistait, «vous n’allez pas reprendre ça», et il avait raison. «Je dis ce que je veux sur les ondes», rétorqua Dupont-Aignan, et tout était dit. Je dis ce que je veux. La politique est une étrange passion, dans ce qu’elle autorise. 

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (136 articles)
Journaliste
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