Culture

Les séries des années 1980 ont eu une héroïne féministe: Abby Cunningham (Donna Mills)

Titiou Lecoq, mis à jour le 18.04.2017 à 11 h 55

Dans «Côte Ouest», l'actrice Donna Mills incarne Abby Cunningham, qu'on peut prendre pour le pendant féminin de J.R. Ewing dans «Dallas». Mais Abby Cunningham étant une femme, elle apparaît comme un modèle quasi féministe. Elle conquiert sa liberté, prend son destin en main et s’affranchit du patriarcat.

Donna Mills aux Emmy Awards, le 26 avril 2015 à Burbank en Californie | Michael Buckner / AFP

Donna Mills aux Emmy Awards, le 26 avril 2015 à Burbank en Californie | Michael Buckner / AFP

Parfois, en traînant sur internet, on tombe sur une info aussi inintéressante qu’étonnante. C’est ce qui m’est arrivé devant ça:

 

Sensational at 76! Thank you for that! Check out my interview in STAR, National Enquirer magazine, and National Examiner magazine

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Donna Mills vient d’avoir 76 ans. Et elle a exactement la même tête que dans les années 1980, ce qui est à la fois flippant et fascinant quant aux miracles de la chirurgie esthétique.  

Mais revenons en arrière, qui est Donna Mills? Et pourquoi son anniversaire a-t-il une quelconque importance? Donna Mills est une actrice mondialement connue pour son rôle dans Côte Ouest, grande série des années 1980 injustement sous-estimée, symbole du triomphe des épaulettes, des permanentes, des PDG et du «fric, c’est chic».

La nouvelle J.R.

Côte Ouest est un spin-off de Dallas. Ils relèvent tous les deux du genre du soap, soit la série pour vendre du savon. Dans ces séries, les personnages sont dénués de tout conflit intérieur, le gentil est gentil et le méchant est méchant. Du coup, pour qu’il y ait conflit, et donc histoire, il faut qu’un méchant foute la merde dans la vie simple et paisible des gentils. C’est donc le méchant qui fait 100% de l’histoire, le gentil se contentant de réagir à ses actions. C’est dire l’importance de ces rôles d’antagonistes. Quand les producteurs de Dallas lancent Côte Ouest, la grande question c’est donc qui sera leur nouveau J.R.? Et quand débarque le personnage d’Abby Cunningham avec sa blondeur et ses deux enfants, chaleureuse et amicale, les spectateurs la prennent en affection, d’autant que Donna Mills a jusqu’à présent toujours interprété des rôles de jeune femme en détresse. Il faudra attendre plusieurs épisodes avant de comprendre qu’elle est la méchante de la série, la nouvelle J.R. Les producteurs avaient choisi Donna Mills précisément pour son physique inattendu par rapport à la caractérisation du personnage. Elle était petite, fine, blonde, les yeux bleus, elle semblait inoffensive.

 

#Tbt #Repost @backtotheculdesac with @repostapp ・・・ French cover 1990. #donnamills #knotslanding #coteouest #telestar

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Cette femme a hissé le maquillage des yeux au rang de pratique artistique. Et elle nous rappelle que ce n’est pas Kim Kardashian qui a inventé le contouring.

À mes yeux d’enfants, elle était juste trop trop belle. Belle, comme les princesses de conte de fées. Et comme être belle, on m’avait bien rentré dans la tête que c’était une qualité morale, elle devenait forcément un modèle pour moi. 

Sauf que voilà, Abby Cunningham est la méchante. La fouteuse de merde. La femme qui séduit le mec qu’elle veut. La femme qui vole l’entreprise de son rival. La femme qui veut du pouvoir et de l’argent quitte à magouiller des contrats, tricher et mentir. Dans les années 1980, elle n’est pas la seeule de ce genre qu’on peut voir sur les écrans. La différence, c’est que toutes les autres sont des repoussoirs. Quand on était gamine à l’époque, on avait quoi comme exemple de femme? Dans La Petite maison dans la prairie, le bon modèle féminin c’était Caroline Ingalls, dont la vie se résumait à faire des prières et des ragoûts entre deux grossesses. Ce n’était pas l’affreuse Harriet Oleson, qui était vilaine et qui, comme par hasard, était une femme d’affaire collée à la caisse de son épicerie. Dans Ma sorcière bien-aimée, l’héroïne était certes dotée de pouvoirs extra-ordinaires mais elle y renonçait par amour pour un type dont le visage ressemblait à un camembert mou. Au cinéma, le film Working Girl nous a appris qu’être ambitieuse, c’est très moche, que les femmes dirigeantes sont des monstres aux ovaires atrophiés, et Baby-boom avec Diane Keaton a enfoncé le clou en nous rappelant qu’une femme qui se consacre à son travail se coupe de sa sensibilité naturelle et qu’elle ne trouvera le bonheur qu’avec un bébé et des pots de confiture. (Ceci étant, j’aime beaucoup ces deux films.)

Grande subtilité de l’affiche française

Les femmes de pouvoir, c’était moche et nul. D’ailleurs, autour de nous, il y en avait deux: Margaret Thatcher, elle était méchante, ça se voyait tout de suite.

Et Edith Cresson sur qui j’étais trop petite pour avoir un avis mais dont je comprenais bien que tout le monde la trouvait nulle.

Voilà dans quel contexte Donna Mills interprète une femme d’affaire ravissante, intelligente et totalement amorale. Là où J.R. Ewing passait simplement pour le prototype du sale patron capitaliste de l’époque, Abby Cunningham étant une femme, elle apparaissait comme un modèle quasi féministe de femme qui conquiert sa liberté, prend son destin en main et s’affranchit du patriarcat. Par un effet un peu pervers, elle était une méchante qui devenait un modèle pour le public féminin. Elle ne correspondait à aucun des portraits classiques de méchantes télévisuelles: elle n’était pas moche (jurisprudence Hariet Oleson et Endora), elle n’était pas folle (jurisprudence du personnage de la psychopathe prête à tout pour un homme, Patty Williams dans Les Feux de l’amour), elle n’avait pas de vengeance à exécuter (jurisprudence La vengeance aux deux visages où l’héroïne a le droit de l’avoir mauvaise puisque son mari et sa meilleure amie l’ont jetée aux crocodiles et qu’elle s’est fait bouffer le visage). Abby Cunningham ne voyait simplement pas pourquoi elle aurait dû rester à la maison avec ses enfants pendant que les hommes se remplissaient les poches de pognon. Elle aussi, elle voulait sa part de fric, et il se trouve que comme tous les autres capitalistes de la série, elle pensait que sa part devait être la plus grosse.  

Mais à l’inverse d’un J.R., elle était aimable, au sens premier. On détestait J.R., on ne pouvait pas détester Abby aussi garce et calculatrice fût-elle. La réussite des scénaristes est de ne pas en avoir fait une femme déshumanisée et froide. Elle est chaleureuse, elle aime ses enfants, elle tombe amoureuse, elle a parfois des amis et elle est même prête à donner un rein à l’occasion. Mais elle est dotée d’un sens moral proche du néant. Je me souviens encore de la fin d’un épisode où on la voyait en talons aiguilles et tailleur élégant, en pleine nuit, avec une pelle en train de creuser un trou pour enterrer un cadavre sous un terrain de jeux pour enfants. J’étais petite mais ce jour-là, j’ai clairement pensé «c’est très mal ce qu’elle fait mais… c’est mon héroïne».

Malheureusement, Abby Fairgate Cunningham Ewing Sumner (si on met tous les noms de ses maris) va longtemps rester une exception dans le paysage audiovisuel. Dans les années 90, on peut malgré tout citer Amanda Woodward dans Melrose Place qui est également prête à tout pour obtenir ce qu’elle veut mais dont les objectifs sont un peu trop souvent amoureux.

Donna Mills a 76 ans, gloire à elle.

Titiou Lecoq
Titiou Lecoq (177 articles)
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