Histoire

Le jour où le métro parisien a vécu sa nuit du 4 août

Simon Clair et Stylist, mis à jour le 14.04.2017 à 17 h 06

Cuir confortable pour les uns, douloureuses lattes de bois pour les autres, il y a encore quelques années, le métro parisien était le théâtre d’une surprenante lutte sociale. C’était le temps de la première classe. Et des regards de travers.

AFP

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Ce mercredi 31 juillet 1991, Paris somnole tranquillement sous le soleil. Tout comme les rues de la capitale, les rames de métro se vident, elles aussi, à mesure que l’été arrive. Pourtant, sur la ligne 8, quelques rares passagers semblent tout de même prendre conscience de la situation. Comme cette dame en tailleur rouge qui fulmine devant un journaliste du Monde venu prendre le pouls de l’histoire en marche:

«Tout ça pour gagner un peu de place. Pourquoi ne pas supprimer tous les sièges aussi. On pourra se serrer un peu plus encore.»

La porte se referme derrière elle, l’horloge sur le quai affiche 17 heures pétantes. Silencieusement, l’air de rien, la capitale vient de vivre une deuxième nuit du 4 août. Une nouvelle fois, les privilèges viennent d’être abolis en France.


Après quatre-vingt-dix ans d’existence, pendant lesquels les usagers du métro devaient s’entasser à soixante dans une rame tandis qu’à quelques mètres, une ou deux vieilles dames bien coiffées se prélassaient tranquillement sur leur banquette en feuilletant Le Figaro, la première classe du métro parisien vient de rendre son dernier souffle.

Dans le ventre de Paris

Si tout le monde semble désormais l’avoir oublié, le métro parisien a presque toujours été divisé en deux classes, comme c’était le cas dans les bus et encore aujourd’hui dans les trains. Depuis sa création en 1900 dans le cadre de l’Exposition universelle, les usagers peuvent choisir de payer 0,15 centime de francs un billet de seconde, ou 0,25 centime un billet de première de couleur rouge ou bleu turquoise (selon la compagnie qui gère la ligne). Les 10 centimes supplémentaires offrent le confort de banquettes en cuir plutôt que de sièges en lattes. Mais surtout, les wagons de première classe sont placés au milieu de la rame.

«C’est là où on est le moins secoué et là où on risque le moins en cas d’accident. C’est bien connu que dans les trains il vaut mieux monter au milieu», explique Clive Lamming, historien français spécialisé dans l’histoire du métro et des chemins de fer.

Mais si la dame en rouge de la ligne 8 avait toutes les données, elle ne serait pas si en colère.

La première classe a déjà été abolie une fois, en 1946. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que les Parisiens redécouvrent la liberté de circuler, les transports publics sont soudainement submergés par une foule qui veut sortir de chez elle.

«Pour la RATP, l’année 1946 a été l’année la plus forte en termes de fréquentation. En 1947, nous avons donc décidé de supprimer la première classe des bus, qui avaient, jusque-là, une séparation compartimentée. Dans la foulée, on l’a aussi supprimée dans les métros», raconte Jean-Michel Leblanc, responsable du patrimoine à la RATP.

Preuve que la France de l’époque n’était pas celle d’aujourd’hui, une fois que l’affluence des voyageurs a commencé à ralentir en 1948, la première classe a aussitôt été rétablie dans le métro sans que personne n’y trouve vraiment à redire. «À l’époque, le système de classe paraissait tout à fait normal pour les gens. On payait plus cher pour avoir mieux, comme chez le boucher où il y a les belles pièces et les mauvaises pièces. Il y avait cette acceptation de la seconde classe chez les gens, mais aussi évidemment une sorte de jalousie» précise Clive Lamming.

Conscience de classes

En mai 1968, alors que les pavés volent dans les rues de Paris, en sous-sol, les oreilles sifflent. Pour la jeunesse gauchiste de la fin des années 1960, hors de question de tolérer ce principe de privilèges. «La première classe est morte dans le fond de Mai 68 et de l’égalitarisme généralisé, résume Clive Lamming. À cette époque, on la voyait comme une sorte de symbole bourgeois. Les contrôleurs avaient presque honte d’y aller. Il y avait une réprobation générale contre cette manière de diviser les gens par l’argent.»

Surtout, le métro parisien commençait à devenir le théâtre de scènes de plus en plus absurdes, comme le souligne le socialiste Paul Quilès, ministre des Transports de l’époque: «Vous aviez aux heures de pointes des wagons de seconde tellement pleins qu’on avait parfois du mal à fermer les portes. Pendant ce temps-là vous aviez une dizaine de personnes maximum dans le wagon de première.» Un «deux salles, deux ambiances» encore plus marquant pour les musiciens du métro comme Luciano, un guitariste argentin cité dans un article du New York Times:

«En première classe, les gens semblaient énervés d’être dérangés, alors qu’en seconde, les voyageurs applaudissaient et se mettaient même parfois à danser.»

En 1982, la RATP et le gouvernement Mitterrand décident conjointement qu’il faut agir. D’autant plus qu’à l’époque, la France est le seul pays au monde dont le métro fonctionne encore sur un principe de classes. Une mesure exceptionnelle est donc prise: désormais, durant les heures de pointes, les passagers de seconde pourront emprunter la première classe.

«Mais c’était difficile de juger de l’état de l’affluence. Il y a donc eu une tolérance de plus en plus grande, explique Jean-Michel Leblanc. Surtout que la RATP était partante pour supprimer le principe des classes et donc les contrôles à bord, bien plus coûteux en termes de moyens déployés que les contrôles à quai.»

Dès lors, la première classe devient une idée plus qu’une pratique et, régulièrement, les usagers s’autorisent une petite transgression sans danger, le temps d’un voyage de grand seigneur. «De plus en plus d’usagers montaient d’eux-mêmes en première, rappelle Clive Lamming. C’était le peuple s’emparant d’une liberté autoproclamée!»

C’est la lutte finale

Si dès 1982, les adaptations de la RATP suppriment en partie la pratique de la première classe –le confort s’est amélioré et les lattes de bois en seconde ont disparu–, le symbole, lui, reste pourtant affiché sur les wagons de milieu de rame. En décembre 1984, les usagers de la ligne 8 découvrent donc avec stupeur la petite surprise réservée à la RATP pour les fêtes de fin d’année. En énorme, sur presque 15 mètres de long, une fresque de peinture recouvre les portes et les vitres du wagon de première classe. Il faut même reculer un peu sur le quai pour pouvoir distinguer clairement qu’il est écrit en gros «Joyeux Noël». Dee Nasty, l’un des auteurs de ce coup d’éclat devenu culte dans le monde du graffiti, se rappelle encore de l’exploit:

«Faire ce graff “Joyeux Noël” a été une vraie mission. Pour moi, il était évident que c’était sur la première classe qu’il fallait le faire. Ce n’était pas vraiment réfléchi, mais ça s’imposait naturellement. Déjà parce que c’est au milieu de la rame et puis surtout parce qu’il y avait un truc plus symbolique.»

Et Dee Nasty n’est pas le seul. Un peu partout, les tags se multiplient sur les sièges et dans les wagons de première. Pour beaucoup, on sent qu’il est temps d’en finir une fois pour toutes avec ce système de classification. Surtout que depuis quelques années, le confort et la capacité des rames de métro ont poussé nombre d’usagers à abandonner la première classe. Concrètement, le wagon dédié n’offrait plus grand-chose de plus, si ce n’est le plaisir de la distinction sociale, aux quelque timides 1 % de voyageurs qui choisissaient encore de l’emprunter volontairement.

Le 30 juillet 1991, à 17 heures, la première classe est donc supprimée définitivement par la RATP, avec l’autorisation du ministre Paul Quilès: «Il n’y a même pas eu de débat. Ça semblait évident. La première classe était devenue un archaïsme.» En 1999, le RER et les trains de banlieues abandonnent, eux aussi, le principe, faisant appel au civisme des passagers pour que les personnes âgées et les femmes enceintes puissent tout de même s’asseoir. Aujourd’hui, il peut le dire avec humour: «D’une certaine manière, j’ai mis fin à la lutte des classes dans ce pays.»

Mais les voitures de première classe n’ont pas pour autant disparu définitivement. Immortalisée par les chansons d’Yves Montand («Métro») ou Serge Gainsbourg («Le Poinçonneur des Lilas»), la première classe est omniprésente dans l’imaginaire collectif. De la même manière, de Subway de Luc Besson, à Zazie dans le métro de Louis Malle en passant par Le Dernier Métro de François Truffaut, on ne compte plus les films dans lesquels un spectateur averti reconnaîtra ces bons vieux wagons de première.

Simon Clair
Simon Clair (6 articles)
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Mode, culture, beauté, société.
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