Monde

La survie des Coptes est menacée

Henri Tincq, mis à jour le 26.05.2017 à 13 h 05

Au moins 20 personnes ont été tuées, vendredi 26 mai en Egypte, dans l’attaque par des hommes armés d’un bus transportant des chrétiens.

Un Egyptien tend une croix, originellement prévue pour la fête des Rameaux à Alexandrie, après l'attentat, le 9 avril 2017.
MOHAMED EL-SHAHED / AFP

Un Egyptien tend une croix, originellement prévue pour la fête des Rameaux à Alexandrie, après l'attentat, le 9 avril 2017. MOHAMED EL-SHAHED / AFP

Au moins 20 personnes ont été tuées, vendredi 26 mai en Egypte, dans l’attaque par des hommes armés d’un bus transportant des chrétiens, ont annoncé des responsables et la télévision d’Etat. Cette attaque, au sud du Caire, survient un mois et demi après les attentats de l'Etat islamique contre deux églises coptes, qui ont fait 45 morts. Nous republions cet article sur le calvaire des Coptes. 

Le calvaire des coptes d’Egypte n’en finit plus d’énumérer ses victimes… Le dimanche 9 avril, jour de la fête des Rameaux –date-clé du calendrier chrétien et de la «semaine sainte» de Pâques–, des terroristes de l’Etat islamique ont frappé deux grandes églises de la communauté copte-orthodoxe –qui compte 8 à 10 millions de personnes, sur 92 millions d’Égyptiens–, tuant au total plus d’une quarantaine de fidèles et en blessant 130 autres. Au Caire, le président al-Sissi a décrété un état d’urgence de trois mois dans tout le pays.

Que des chrétiens soient assassinés en pleine messe, dans une église pleine à craquer, relève d’une barbarie sans nom. Dans l’église Saint-Georges de Tanta (à cent kilomètres du Caire dans le delta du Nil), une bombe placée par des extrêmistes islamistes sous un siège a explosé près de l’autel où des prêtres célébraient l’office. Une trentaine de fidèles ont été tués sur le coup. Peu après, un deuxième attentat-suicide a suivi dans la cathédrale Saint-Marc, berceau historique de l’Eglise copte à Alexandrie, la plus grande ville du nord du pays, faisant cette fois plus d’une vingtaine de victimes. L’édifice avait été pourtant placé sous haute sécurité pour la visite du «pape» copte-orthodoxe Tawadros II, la première à Alexandrie depuis 2012.

Ces nouvelles attaques interviennent quatre mois seulement après un autre terrible attentat revendiqué par Daech qui avait frappé, le 11 décembre 2016 au Caire, l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, faisant déjà pas moins de 29 morts. Plus récemment, après une série de meurtres et d’agressions, des dizaines de familles coptes ont dû fuir la région du Sinaï, théâtre d’une guerre implacable depuis des mois entre les djihadistes et l’armée égyptienne.

En attendant le Pape

C’est dans ce contexte terroriste aggravé que le pape François doit se rendre en Egypte, les 27 et 28 avril, pour renforcer les liens du Vatican, d’une part avec cette grande Eglise copte orthodoxe séparée des catholiques depuis des siècles, mais en voie de réconciliation; d’autre part avec l’Université al-Azhar du Caire, le phare de l’islam sunnite, la plus prestigieuse institution théologique du monde musulman. Mais cette visite à hauts risques aura-t-elle lieu? Des hésitations commençaient lundi matin à se manifester au Vatican.

L’enjeu du voyage du pape François au Caire est pourtant capital. Sa visite est destinée à condamner solennellement l’entreprise djihadiste au Moyen-Orient et à montrer comment le dialogue entre chrétiens et musulmans, dans cette terre endeuillée et déchirée, peut être une précieuse contribution à la paix. Mais c’est précisément cette entreprise de reconnaissance et de dialogue entre les deux grandes religions que veulent détruire les fanatiques islamistes qui sèment la peur, la violence et la mort. Un renoncement du pape à cette visite en Egypte serait un terrible succès pour Daech!

Le drame de tous les chrétiens d’Orient

Si les croyants musulmans restent les principales victimes du terrorisme islamique, la malédiction qui poursuit les chrétiens minoritaires dans les pays arabes, forces de médiation et de modération en Orient antérieure à l’islam (7ème siècle), devient aujourd’hui un enjeu pressant de civilisation. L’état des lieux y est dramatique: à Mossoul, se joue en ce moment le sort de centaines de milliers de chrétiens irakiens chassés, l’été 2014, de la plaine de Ninive par les combattants de l’Etat islamique. En Syrie, depuis le début de la guerre civile, la minorité chrétienne du pays se trouve tragiquement prise en tenaille, obligée, dit-elle, de soutenir le dictateur sanguinaire Bachar al-Assad, au risque de tomber sous la coupe de la majorité sunnite du pays et des factions terroristes qui se disputent le monopole du djihad.

En Egypte, les coptes ne sont pas en reste. Ils représentent la plus ancienne, la plus grande et prestigieuse communauté chrétienne du monde arabe. Ils ont été, dans le passé récent, moins tentés et touchés par l’exil en Occident que les autres chrétiens libanais, syriens, irakiens ou palestiniens. Les coptes restent presque la force vive du christianisme dans cette terre du Moyen-Orient qui l’a vu naître, il y a deux mille ans. Mais, devant la marée montante des courants musulmans extrémistes et le développement des actes de violence djihadiste, la question de la survie des coptes est désormais brutalement posée.

Les attentats antichrétiens s’enchaînent à un rythme infernal en Egypte depuis les lendemains de la Révolution de la place Tahrir en 2010. Le 1er janvier 2011, un attentat à la sortie d’une église d’Alexandrie fait 21 morts et 79 blessés. En août 2013, d’autres églises et des commerces sont attaqués et incendiés, par représailles pour le soutien présumé de l’Eglise copte à la destitution du président islamiste Mohamed Morsi. Le 20 octobre 2013, une nouvelle attaque fait encore quatre morts au cours d’un mariage célébrée dans une église. Le 11 décembre 2016 enfin, c’est l’attentat-suicide contre l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul du Caire qui se solde par la mort de 29 fidèles.

Un peuple «de martyrs et de saints» dans la citadelle de l’islamisme

Les attentats de la fête des Rameaux, ce dimanche 7 avril à Tanta et à Alexandrie, achèvent de déstabiliser une communauté ballotée et insécurisée, qui n’a plus que le lien identitaire copte pour exister face à la visibilité envahissante de la référence islamique dans la société égyptienne. En Occident, on juge souvent archaïques les rites des Eglises d’Orient, leur foi chrétienne ancienne, prestigieuse mais bien peu ouverte à la modernité, une hiérarchie épiscopale et des clergés conservateurs et autoritaires. Mais, nous explique le professeur Christian Cannuyer, de l’Œuvre d’Orient, «cette foi du charbonnier entretient chez beaucoup de chrétiens d’Orient –de coptes en particulier– le sentiment d’être un peuple de martyrs et de saints retranchés dans une citadelle assiégée par l’islamisme».

Tenus à l’écart du pouvoir politique sous la présidence de Nasser (1956-1970), le sort des coptes d’Egypte a continué de se détériorer sous Anouar El Sadate (1970-1981) et Hosni-Moubarak (1981-2011). Aussi n’ont-ils pas été absents de la Révolution de la place Tahrir en janvier 2011, notamment par ses membres jeunes et désireux de changement dans le pays comme dans leur Eglise. On a vu place Tahrir des drapeaux et des affiches rapprochant le croissant de l’islam et la croix des coptes. Tous les observateurs en Occident en ont justement conclu que la communauté copte était traversée par les mêmes lignes de fracture que le reste de la société égyptienne. Et que les jeunes laïcs (non-clercs) de cette Eglise se mettaient à partager les mêmes aspirations que les musulmans libéraux.

Mais ce climat consensuel n’a pas duré à cause des évolutions politiques brutales qui ont suivi le renversement du régime Moubarak en Egypte. Aux élections législatives de décembre-janvier 2012, la mobilisation puissante de l’électorat copte n’est pas parvenue à empêcher le raz-de-marée islamiste, celui des Frères musulmans et des partis salafistes qui ont raflé plus de 70% des sièges. Quant à la nouvelle Constitution, adoptée en décembre 2012, elle se référait explicitement à la charia et dans des termes qui ouvraient la voie à une islamisation renforcée des institutions et du système juridique en Egypte. À cela s’ajoutaient les violences incessantes depuis 2011, déjà évoquées, créant un climat de terreur parmi les chrétiens. Des violences perpétrées impunément par les milices affiliées aux Frères musulmans, non sanctionnées par le régime islamiste du président Morsi.

Élu le 4 novembre 2012, le nouveau patriache (appelé aussi «pape») des coptes, Tawadros II, plus ouvert et moderne, avait d’entrée de jeu affiché sa volonté de désengager l’Eglise du champ politique en Egypte, mais sous la menace de l’islamisation activement menée par les Frères musulmans au pouvoir, il a été contraint de monter au créneau et de cautionner - publiquement - la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée le 3 juillet 2013. Un choix décisif, car cette caution au «coup d’Etat» de 2013 et à la prise du pouvoir du président autoritaire al-Sissi a conduit les islamistes à rendre les chrétiens responsables de la chute du régime Morsi et à renforcer leur répression.

Le président al-Sissi a tout de suite montré sa sympathie à la communauté coptes. Depuis, il visite les églises, reçoit le patriarche copte et il a invité au Caire le pape François. Mais les représailles sauvages et répétées n’ont pas apaisé la menace pesant sur les coptes. Les actes antichrétiens font rarement l’objet d’enquêtes et leurs auteurs ne sont presque jamais poursuivis, ni même jugés. Cette inaction d’une police infiltrée par les islamistes et d’une justice aux ordres est en cause depuis des années. Là est pourtant l’enjeu essentiel des rapports entre l’Eglise copte et le pouvoir militaire au Caire et la condition de la sécurité de la visite tant espérée dans quelques jours du pape François venu de Rome qui, à défaut de régler la situation, pourrait soulager quelques plaies.

Henri Tincq
Henri Tincq (242 articles)
Journaliste
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