France

La fin de l’anti-intellectualisme

Gaël Brustier, mis à jour le 13.04.2017 à 16 h 54

La campagne présidentielle rouvre la porte du débat politique aux intellectuels, confirmant une tendance européenne et permettant d’entrevoir de quoi la vie politique de demain sera faite.

BERTRAND GUAY / AFP

BERTRAND GUAY / AFP

La France est en train de confirmer la tendance européenne au retour des intellectuels dans le combat politique et électoral. Paradoxe, alors que la «droitisation» semblait triompher chez les libraires, c’est surtout chez les trois candidats issus de la gauche ou de la majorité de François Hollande, que «l’intellectuel» est le plus valorisé. Il retrouve une véritable fonction dans le débat politique. Du combat d’idées au combat électoral, il n’y a plus qu’un pas.

La séduction des intellectuels succède au mépris

Pendant de longs mois, alors qu’il était Ministre, Emmanuel Macron a consulté ceux que l’on identifie comme des «intellectuels», c’est-à-dire des chercheurs, des essayistes, qu’ils soient sociologues, politistes, géographes.... Son équipe a d’ailleurs assez promptement communiqué sur ces rencontres, les assimilant parfois maladroitement et hâtivement à des ralliements mais contribuant aussi à forger l’idée d’un Emmanuel Macron soucieux de comprendre la société française dans sa complexité et de fonder son action sur une analyse de fond.

Aux auteurs d’ouvrages qui lui étaient adressés, Macron répondait par des mots manuscrits souvent en rapport direct avec le contenu du livre, chose suffisamment rare de la part d’un homme politique pour attirer l’attention des auteurs

Le courant est généralement bien passé entre les invités et leur hôte. Si le cadre froid et peu enchanteur de Bercy ne s’y prêtait pas, le courant passait facilement entre les invités et le Ministre en fonctions. La liberté de parole et d’analyse, délivrée en confiance par celui qui était Ministre de François Hollande, a séduit et contribué à façonner une image en rupture avec la pratique courante lors de ce type de rencontre. Aux auteurs d’ouvrages qui lui étaient adressés, il répondait par des mots manuscrits souvent en rapport direct avec le contenu du livre, chose suffisamment rare de la part d’un homme politique pour attirer l’attention des auteurs.

Mettant volontiers en avant sa formation en philosophie et son travail d’archiviste auprès de Paul Ricoeur, la construction du leader Macron a davantage valorisé l’intellectuel Macron que le banquier. De fait, il n’est pas absurde d’analyser Emmanuel Macron non simplement comme le candidat au fauteuil du Général de Gaulle mais comme l’authentique intellectuel organique du nouveau capitalisme.

 

Lors de la primaire du PS, Benoît Hamon a lui aussi réussi à séduire et attirer nombre d’intellectuels connus mais aussi de militants investis dans la vie des idées à gauche (dont nombre de membres de la Plateforme, ce groupe composé d’anciens cadres de la campagne de 2011 d’Arnaud Montebourg). C’est ainsi que Julien Dourgnon, l’un des meilleurs spécialistes du revenu universel est à la fois le penseur, le metteur en scène et le patient souffleur de cet élément programmatique au cœur de la campagne du candidat PS.

Hamon a réhabilité le rôle des intellectuels au sein du parti quand, longtemps, ce sont les courants minoritaires qui ont fait des idées une ressource dans la vie du Parti Socialiste. Du CERES au courant de Benoit Hamon, en passant par ce vivier que fut la Gauche Socialiste (Lieneman, Dray… Mélenchon), colloques, revues et écoles de formation ont rythmée la vie des minoritaires socialistes qui, à défaut de détenir le pouvoir dans l’appareil, pouvaient trouver des éléments de légitimation dans leur dynamisme intellectuel.

De fait, il faut savoir faire crédit à l’équipe de Benoît Hamon d’avoir su associer au plus près chercheurs et intellectuels. Le rôle de Thomas Piketty comme de Julia Cagé, l’apparition de Patrick Weil rendent concrets la rupture avec l’ère au cours de laquelle ils étaient cantonnés au rôle d’animateurs d’ateliers dans les salles de l’Encan à La Rochelle.

Cette campagne présidentielle socialiste aura installé une génération nouvelle et des thèmes non négligeables pour l’avenir de la social-démocratie française

Dans une campagne où l’on cherche tantôt un roi capétien tantôt un faiseur de pluie, le message de la campagne a donné le sentiment d’avoir davantage pour but de jeter les fondations d’un nouvel «intellectuel collectif» (le parti) que de prétendre à l’exercice comme à l’incarnation du pouvoir. Qu’on prenne garde à ne pas juger cette campagne aux seules intentions de vote actuelles en faveur de Benoit Hamon, ni d’ailleurs au seul résultat électoral. Cette campagne présidentielle socialiste aura installé une génération nouvelle et des thèmes non négligeables pour l’avenir de la social-démocratie française. Électoralement la défaite peut s’avérer rude mais politiquement elle aura à terme des répercussions à gauche.

«L’élection présidentielle ce n’est pas le concours de Normale Sup’»

Jean-Luc Mélenchon est le troisième candidat à avoir su valoriser la pensée critique et même à la traduire en termes militants. À tel point que son ancien camarade et ami Julien Dray a raillé: «L’élection présidentielle ce n’est pas le concours de Normale Sup’». 

 

Jean-Luc Mélenchon a toujours eu un intérêt pour les idées, y compris du temps de son compagnonnage fusionnel avec «Juju». Ainsi, voici un quart de siècle, il écrivait un livre – A la conquête du chaos (Denoël, 1991) – solide réflexion la gauche de l’après Chute du Mur. Récemment, c’est avec Chantal Mouffe qu’il a marché de Nation à République pour réclamer une 6ème République après avoir débattu avec elle au cours du mois d’octobre de la question du peuple. Non seulement des personnalités comme Jacques Généreux sont au cœur de l’appareil mélenchoniste mais les membres de la garde rapprochée sont encouragés à écrire, publier. Il n’y a sans doute pas de groupe politique qui produit aujourd’hui quantitativement plus d’écrits que celui de Jean-Luc Mélenchon. L’ensemble de la gauche radicale qui s’était constituée en Front de Gauche fourmille d’entreprises intellectuelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'ambivalence du rôle des intellectuels en France

Il y a quelque chose de très français dans ce rapport aux intellectuels en politique. Car il y a deux France. Celle de Lucien Herr, ce socialiste «père» de ces «intellectuels» jouant un rôle dans notre débat politique, depuis l’Affaire Dreyfus. Et il y a l’autre, celle qui conspue «l’intellectuel», parce que «bavard» et n’étant pas «dans l’action».

Deux exemples viennent en tête quand on songe aux trois derniers quinquennats (sans évoquer la sempiternelle polémique autour de La Princesse de Clèves). En 2004, «l’intelligence de la main» (sic) fut ansi vantée par Jean-Pierre Raffarin, alors Premier Ministre et contestée par une pétition émanant des «professions intellectuelles» reprochant au pouvoir d’alors une «guerre à l’intelligence».

Réhabilitation du travail manuel, du «cœur» contre l’intellectualisme français, c’est une très vieille rengaine. La famille socialiste n’est pas en reste: «Nous sommes dans l’action pas dans le commentaire» avait répondu sèchement en 2015 Manuel Valls à Dominique Strauss-Kahn, dont les analyses et récentes critiques sur la gestion de la crise grecque se fondaient sur une compétence d’économiste indépendante de ses fonctions politiques et utile à l’action…

Une tendance européenne au retour des intellectuels

Mais ce retour de la pensée intellectuelle dans le débat politique dépasse la France: les deux partis qui ont récemment émergé en Espagne, PODEMOS et Ciudadanos (C’s) ont mis en avant un projet et une vision fondée pour l’un sur la pensée critique et pour l’autre par la pensée du philosophe libéral allemand Krause. Les dirigeants de PODEMOS sont, pour le noyau dirigeant, des chercheurs en sciences sociales, qui allient théorie et pratique. En Belgique, Paul Magnette, l’homme qui mis un grain de sable wallon dans la mécanique rodée du CETA, est un intellectuel reconnu et un universitaire spécialiste de l’intégration européenne, dont les ouvrages reflètent à la fois le meilleur des études européennes et de solides pistes dans la refondation de sa propre famille politique, la social-démocratie européenne. Théorie et actes politiques forts comme pour le CETA forment l’armature d’un engagement qui ne néglige aucunement la gestion quotidienne et la vie d’élu local.

Car le retour des intellectuels a une cause principale, qui dépasse notre strict cadre national, et aura des conséquences.

La précarisation et le déclassement des groupes sociaux les plus diplômés des pays européens leur donne un rôle politique contestataire nouveau et une potentielle capacité de jouer un rôle dirigeant dans la recomposition des identités politiques

Il n’est pas étonnant qu’une période de crise comme celle que nous vivons depuis 2008 soit propice à un retour des intellectuels dans le combat politique. Expliquer le monde et tracer les contours du monde à venir devient une mission première de l’action politique. Mais si les «intellectuels» sont davantage enclin à revenir dans l’arène, c’est aussi parce que la crise produit sur leur groupe social des effets plus directement matériels et une aspiration plus diffuse au changement de modèle démocratique, économique et social.

La précarisation et le déclassement des groupes sociaux les plus diplômés des pays européens leur donne un rôle politique contestataire nouveau et une potentielle capacité de jouer un rôle dirigeant dans la recomposition des identités politiques. C’est une version nouvelle de l’antique «front de classes», qui postulait l’alliance des intellectuels et de la classe ouvrière, qui devient la perspective stratégique d’une gauche qui, si il est était battue, aurait su préserver dans la défaite les clés de son maintien dans l’histoire.

L’enjeu stratégique fondamental et décisif du prochain quinquennat pour les différentes forces politiques consistera en la capacité d’attraction vis-à-vis de groupes sociaux diplômés, dont la situation matérielle et les aspirations nouvelles ne favorisent pas la docilité et le consentement. Eux seuls ont probablement la clé de la centralité politique dans la période à venir. Le retour des «intellectuels» dans l’arène politique n’en est qu’à son commencement.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (97 articles)
Chercheur en science politique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte