Culture

Une comédie romantique peut-elle se passer de happy-end?

Michael Atlan, mis à jour le 01.05.2017 à 17 h 32

C'est un passage obligé de la comédie romantique depuis près d'un siècle: la happy-end. Et pourtant, à l'image du «Mariage de mon meilleur ami», qui fête ses vingt ans cette année, il serait peut-être tant qu'on se débarrasse de ce cliché éculé.

«Le Mariage de mon meilleur ami»

«Le Mariage de mon meilleur ami»

Avertissement: Cet article contient d'importants spoilers sur les films Le Mariage de mon meilleur ami, Le Lauréat, 500 Jours ensemble, ainsi que sur les deux premières saisons de la série Crazy ex-girlfriend.

Comment était censée se terminer Le Mariage de mon meilleur ami, l’histoire de Julianne Potter (Julia Roberts), une jeune critique gastronomique qui tente de récupérer Michael O’Neil (Dermot Mulroney), un vieil amant devenu son meilleur ami, quelques jours seulement avant qu’il se marie avec la parfaite Kimberly Wallace (Cameron Diaz)?

La réponse semblait évidente à tout amateur de comédie romantique et autre fan de Julia Roberts depuis Pretty Woman: Michael devait réaliser son erreur, s’apercevoir qu’il avait des œillères depuis le début et n’avait finalement aimé que Julianne qui, elle, de son côté, réaliserait qu’elle ne faisait pas juste un caprice, une crise d’égo et de jalousie mais qu’elle était sincèrement amoureuse. Happy-end, feu d’artifice et baiser enflammé.


C'est ce qu'on s'attend à voir quand, les yeux dans les yeux, Michael parle à Julianne de ses doutes, du fait qu’il n’a jamais vraiment aimé. «Nous n’avons pas beaucoup utilisé le mot “amour” dans nos précédentes relations, n’est-ce pas?», lui dit-il. Dans le regard de Julianne, on comprend alors que c’est le grand moment, le moment charnière où ils vont réaliser qu’ils sont faits l’un pour l’autre, que rien, même pas la parfaite Kimberly, ne peut les séparer.

Il lui dit: «Si tu aimes quelqu’un, tu le dis. Tout de suite… à voix haute!» Julianne peut donc le dire, l’hurler même: «Je t’aime.» Michael lui offre une occasion dont on rêverait tous qu’elle n’arrive pas que dans le films. C’est pour ce genre de moments qu’on regarde des comédies romantiques. Pour le frisson du «Je t’aime» et du baiser passionné qui s'ensuit, pour la perfection de l’instant, pour deux amoureux qui s’avouent enfin leur amour dans un grand moment de communion. Et dans le regard de Julia Roberts, on voit que ces trois petits mots sont prêts à sortir, que le moment est proche.

Mais non. Elle se tait et finit par détourner le regard. À ce moment, Julia Roberts n’est pas juste cette fille qui se trouve devant un garçon et qui lui demande de l’aimer, ou cette fille qui veut un conte de fée. À ce moment, il y a quelque chose qui se brise. Chez Julianne et chez tous les amoureux de comédie romantique.

À ce moment, on comprend qu’il n’y aura pas de happy-end.

Un genre très conservateur

Comment pouvaient-ils se permettre de refuser une happy-end à Julia Roberts? Ce n’était pas concevable. En voyant Le Mariage de mon meilleur ami pour la première fois, à l’adolescence, ça m’avait mis dans une rage folle. Pourquoi n’avait-on pas droit au baiser sous la pluie comme dans 4 Mariages et un enterrement, au mariage dans un métro comme dans L’Amour à Tout Prix ou au «You Had Me At Hello» comme dans Jerry Maguire?

L’adolescent que j’étais alors, plein de clichés romantiques dans la tête, avait du mal à pardonner ça. C’était une gifle à l’idéal que je m’étais construit, un fantasme dans lequel il n’y avait rien de plus fort que les sentiments amoureux que l’on pouvait porter à quelqu’un. Car, comme Julianne, j’en étais persuadé: ça pouvait prendre des semaines, des mois, des années même, mais je vivrais un grand amour digne d’une comédie romantique avec cette fille qui faisait battre mon coeur à l’autre bout de la classe. L’idéal de la happy-end était une partie intégrante de mes sentiments. Parce que quatre-vingt-dix ans de comédies romantiques avait forgé mon cerveau à aimer comme ça.

«Tout le monde sait comment une comédie romantique hollywoodienne se termine: avec un baiser. C’est extrêmement rare qu’une comédie romantique se termine autrement qu’avec l’union d’un couple. Il est tout aussi rare que l’union implique d’autres personnes que les deux acteurs principaux. En d’autres termes, on sait comment le film va se finir en regardant simplement le générique de début», écrivait ainsi Kathrina Glitre dans son essai Hollywood Romantic Comedies: States of the union 1934-1965.

La comédie romantique est un genre très conservateur. En presque un siècle d’existence, elle a très peu évoluée. Elle s’est adaptée aux moeurs, à la technologie, au langage mais ses codes sont restés plus ou moins les mêmes, du meet-cute à l’amour véritable capable de surmonter tous les obstacles, en passant évidemment par la happy-end. Alors le spectateur s’est habitué. Changer cette formule, bouleverser cette habitude, c’est comme mettre un peu trop de sel dans un Big Mac ou changer la formule du Coca-Cola. Le goût n’est plus tout à fait le même et ça devient frustrant et énervant (Coca-Cola en a fait l’amère expérience en 1985). Après tout, le dictionnaire Collins lui-même définit le genre comme «une pièce, un roman ou un film humoristique sur une histoire d’amour qui se termine bien.»

Et les gens qui ont fait Le Mariage de mon meilleur ami en étaient parfaitement conscients. Ils risquaient de me briser le cœur et celui de millions d’autres accrocs au romantisme sur celluloïd. Certes, il n’a jamais été question que Julianne finisse avec Michael. Mais dans la fin originale, elle rencontrait un bel inconnu (incarné par John Corbett, futur Aidan de Sex & The City) dont on imaginait qu’il remplacerait rapidement Michael dans son cœur (une scène finalement abandonnée pour mettre en avant le scene-stealer Rupert Everett dans un final qui ne soit pas trop dépressif –Julianne finit seule et abandonnée– ou trop aliénant –Julianne, froide et cynique, oublie Michael en moins d’une heure).

«Le public s’est levé, s’est mis à hurler et à crier»

C'était une fin logique. Elle correspondait à une idée, à une recette narrative presque aussi vieille que le monde lui-même: l’idée que notre âme soeur est au coin de la rue et qu'il n'y a rien de plus noble, humain et beau que la trouver. En relatant le discours d’Aristophane sur la mécanique de l’Amour, Platon l’écrivait déjà dans Le Banquet, 380 ans avant Jésus-Christ:

«C'est donc d'une époque aussi lointaine que date l'implantation dans les êtres humains de cet amour, celui qui rassemble les parties de notre antique nature, celui qui de deux êtres tente de n'en faire qu'un seul pour ainsi guérir la nature humaine. Chacun d'entre nous est donc la moitié complémentaire d'un être humain, puisqu'il a été coupé, à la façon des soles, un seul être en produisant deux ; sans cesse donc chacun est en quête de sa moitié complémentaire.»

Selon le poète, l’être humain serait ainsi né avec quatre jambes, quatre bras et une tête avec deux visages. C’est Zeus, pour le punir de son arrogance qui l’aurait séparé en deux, nous réduisant à passer notre vie à chercher notre autre moitié. Et la comédie romantique, avec son insatiable besoin de happy-end, n’est finalement que l’application de ce discours sur lequel on aurait plaqué des musiques de pop-stars à la mode, une héroïne maladroite, un «love montage» et un meilleur ami gay à l’esprit tellement caustique.

En voyant Ben (Dustin Hoffman) comprendre qu’il est amoureux d’Elaine (Katharine Ross) et tenter d’interrompre le mariage de cette dernière, à la fin du Lauréat, c’est ce qu’on se dit: Ben a trouvé son âme soeur, «sa moitié complémentaire». D’autant que lui, contrairement à Julianne dans Le Mariage de mon meilleur ami, réussit: dans sa robe de mariée, Elaine court vers Ben et le couple s’enfuit à bord d’un bus.

«Au moment où je cours vers l’église, le public s’est levé, s’est mis à hurler et à crier», racontait ainsi Dustin Hoffman à Vanity Fair à propos de l’enthousiasme du public lors de l’avant-première new-yorkaise du film. Une réaction parfaitement logique: c’est une happy-end euphorique où deux amoureux, séparés par les conventions ou un mensonge, sont réunis dans un grand et spectaculaire moment de communion et de rébellion contre l’ordre établi. «Jusqu’au bout» répondait ainsi Ben au chauffeur du bus lui demandant quelle était leur destination.

Sauf que, non, il ne disait pas tout à fait ça. Ce n’était que la première version du scénario, la version évidente, la version que des décennies de comédies romantiques avaient mis dans la tête du scénariste Buck Henry. Ben, en fait, ne disait rien. Dans le film, le jeune couple va directement s’asseoir au fond du bus, se sourient une seconde avant de contempler «le son du silence». Ne restait plus qu'à interpréter leurs regards vides et leur silence?

La première fois que j’ai vu Le Lauréat, je n’y ai vu que du contentement, celui qui prolongeait l’euphorie du mariage interrompu. Car j’étais comme Tom Hansen, le héros de 500 jours ensemble qui, comme l’expliquait le narrateur de sa vie, «a grandi en croyant qu’il ne serait jamais vraiment heureux avant de rencontrer "l’âme-soeur", une conviction née d’une exposition précoce à la pop music britannique triste et à une interprétation totalement faussée du film Le LauréatJ'avais le cerveau atrophié par une exposition trop longue aux happy-ends de comédie romantiques, au fameux «ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants».

«Vous ne voyez jamais toute la merde qui arrive plus tard»

Ce n'est que plus tard, à l’âge adulte, que j’y ai vu les doutes, voire même peut-être les regrets. J’y ai vu la peur du futur, la peur de se tromper, de ne pas choisir la bonne «moitié complémentaire». La fin du Lauréat m’informait qu’on pouvait se tromper, qu’il était, en fait, si facile de se tromper, que, même en partant du principe que notre «moitié» existe bel et bien quelque part, rien ni personne ne serait jamais capable de me confirmer que cette fille assise de l’autre côté de la classe est bien la bonne. «Love is blindness», chantait U2.

C’est un constat que finit d’ailleurs par faire aussi Tom Hansen à la fin de 500 jours ensemble après avoir eu le cœur brisé par Summer dans une très amère mise au point sur le banc au-dessus de Angel's Knoll. Mais dans un ultime twist final, il rencontrait Autumn (Minka Kelly) et l’amour pouvait, à nouveau, triompher. The End. Ou le croit-on.

«Tu sais pourquoi les histoires d’amour ont des fins heureuses? Parce qu’elles se terminent trop tôt. Elles se terminent toujours au baiser»

Car, qui nous dit que Autumn n’était pas juste une étape pour une rencontre avec une éventuelle Winter? De même, qui peut savoir ce qui est advenu de Sam (Tom Hanks) et Annie (Meg Ryan) après qu’il se sont retrouvés en haut de l’Empire State Building à la fin de Nuits Blanches à Seattle. Après tout, ils se voyaient pour la première fois et n’avaient même pas échangé un baiser. Ils avaient autant en commun que deux inconnus qui matchent sur Tinder.

«Tu sais pourquoi les histoires d’amour ont des fins heureuses? Parce qu’elles se terminent trop tôt. Elles se terminent toujours au baiser. Vous ne voyez jamais toute la merde qui arrive plus tard. Tu sais, la vie», pouvait-on lire dans God Hates Us All, le best-seller du (fictif) Hank Moody de la série Californication.

Dans une vie, le mot «fin» n’arrive en effet qu’à la mort. Pas au moment où vous finissez par embrasser cette fille qui fait battre votre coeur de l’autre côté de la classe. S’accrocher à une happy-end de comédie romantique est juste un moyen pratique pour arrêter l’histoire où ça nous arrange. Comme disait Frank Herbert, l’auteur de la saga Dune, «il n’y a pas de vraie fin. C’est juste l’endroit où vous arrêtez l’histoire.»

S’y accrocher est un moyen de ne pas passer les étapes nécessaires à toute bonne relation saine et équilibrée, de ne jamais se confronter aux problèmes, à l’idée d’un quotidien, d’une monotonie ou, bien sûr, d’un refus.


Souvenirs et vérités

 

C’est pourquoi la comédie romantique, quand elle prend la forme de série, transforme radicalement l’idée de happy-end. Dans Crazy Ex-Girlfriend, par exemple. À la fin de la saison 1, Rebecca Bunch, l’héroïne embrasse enfin Josh Chan, son ex-amoureux pour qui elle a tout abandonné dans l’espoir de le reconquérir. Le tableau est idyllique, comme elle l’a toujours imaginé. C’est la fin qu’aurait dû avoir Le Mariage de mon meilleur ami dans les rêves les plus fous de Julianne/Julia (et de ses fans). C’est une happy-end! Mais c’est une happy-end qui est suivi… d’une saison 2.

Une deuxième saison dans laquelle Josh Chan finit par plaquer Rebecca sur l’autel de leur mariage. D’héroïne romantique qui se rêvait dans la peau de Julia Roberts à la fin de Pretty Woman ou de Sandra Bullock à la fin de L’Amour à tout prix, elle devient l’héroïne tragique, celle qui est plaquée, celle qui doit se confronter, pour la première fois de sa vie, à la réalité, à «cette merde» qu’est «la vie».

Et pour cette raison précise, les comédies romantiques ont besoin de se débarrasser, de temps en temps, de leur happy-end, d’en faire leur deuil comme Julianne est forcée de faire celui de Michael à la fin du Mariage de mon meilleur ami. Car, en nous maintenant dans une illusion (le meet-cute, l’âme-soeur...), dans une bulle confortable et rassurante où rien ne peut arriver, elles créent plus de misère sur le long-terme qu’elle ne procure de joie sur le court-terme. Une comédie romantique n’a pas besoin de ça pour faire frissonner le coeurs des adolescents.


Prenez la fin de Annie Hall. Quand Alvy (Woody Allen) se souvient des meilleurs moments de sa relation avec Annie (Diane Keaton), comme la cuisson des homards ou la lingerie qu'il lui offre ou les baisers au bord de l’Hudson River, ils ne les rêvent pas. Il n’est pas dans l’illusion. Il est dans la vérité d’une relation qui lui a procuré les plus beaux instants de sa vie, une relation qui, malheureusement, s’est terminée et dont il a du faire le deuil. Mais ces moments n’en sont pas moins romantiques. Au contraire même. Réduits à l’état de souvenirs, ils le sont encore plus car ils sont désormais éternels. Et, comme l’explique Alvy après avoir dit au revoir pour la dernière fois à Annie, ce sont eux qui nous font avancer, progresser, font ce que nous sommes:

«Ça m’a fait penser à cette vieille blague, vous savez, celle du type qui va chez un psychiatre et lui dit que son frère est fou parce qu’il pense être une poule. Et le docteur lui demande pourquoi il ne le fait pas interner. Et le type lui répond qu’il le ferait bien mais qu’il a besoin des œufs. Et bien, j’imagine que ça symbolise plutôt bien mon sentiment sur les relations amoureuses. Vous savez, elles sont complètement irrationnelles et folles et absurdes… Mais j’imagine qu’on continue à s’y aventurer parce que la plupart d’entre nous… avons besoin des oeufs.»

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Annie Hall a remporté quatre Oscars, un (quasi) record pour une comédie romantique, quarante-trois ans après les cinq récoltés par New York - Miami qui avait inventé un grand nombre de codes du genre. Avec sa fin douce-amère, très éloignée de la happy-end du film de Frank Capra, le film de Woody Allen montrait que la comédie romantique n’a absolument pas besoin de happy-end... tant qu’elle a des œufs et qu’on en fait une bonne omelette.

Michael Atlan
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