Monde

Comment la mauvaise situation économique en Turquie peut changer la donne politique

Ariane Bonzon et Timour Öztürk, mis à jour le 11.04.2017 à 9 h 35

Les succès électoraux de l’AKP –le parti du président Erdogan– ont longtemps reposé sur les bons résultats économiques. Or, entre dévaluation de la livre turque, ralentissement de la croissance et augmentation du chômage, la situation se dégrade et pourrait faire perdre des voix au camp du «oui» lors du référendum constitutionnel du 16 avril.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un meeting le 8 avril à Istanbul. Il milite pour le «oui» («evet») au référendum constitutionnel qui doit se tenir le 16 avril. OZAN KOSE / AFP

Le président turc Recep Tayyip Erdogan lors d'un meeting le 8 avril à Istanbul. Il milite pour le «oui» («evet») au référendum constitutionnel qui doit se tenir le 16 avril. OZAN KOSE / AFP

Les électeurs turcs votent, dit-on, avec leur portefeuille. Or l’embellie économique qu’a connue le pays depuis l’arrivée des islamo-conservateurs au pouvoir en 2002 n’est plus au rendez-vous. Et cet enjeu peut peser lors du référendum qui se tiendra le 16 avril en Turquie, pour valider ou non la réforme constitutionnelle défendue par le pouvoir

Pour soutenir la monnaie nationale, le président Recep Tayyip Erdogan a bien lancé un appel à la population: «Que ceux qui ont des devises étrangères sous l'oreiller les convertissent en or, les convertissent en livres turques», avait-il exhorté début décembre. Mais fin mars 2017, la dévaluation restait autour des 25%, confirmant la perte de valeur de la livre turque face au dollar américain. 

L’année 2016 a été très dure pour la Turquie. Au troisième trimestre, marqué par la tentative de coup d’Etat du 15 juillet, le produit intérieur brut (PIB) s’est même contracté de près de 2%: une première depuis 2009. La croissance turque a cependant terminé sur un chiffre positif de 2,9% pour l’ensemble de l’année 2016.

Le spectre de 2001 

«Attention! les résultats de la croissance turque sont en trompe-l’œil», avertissait l’économiste Deniz Akagül, lors d’un séminaire organisé le 28 mars au Centre de recherche internationales (CERI) de Science-Po à Paris. Ce professeur à l’université de Lille-I rappelle que depuis les années 1950, la croissance moyenne du pays est de 4,8% du PIB par an. Or à partir de 2012, elle n’atteint même plus cette moyenne (2,1% en 2012, 4,2% en 2013, 3% en 2014 et 4% en 2015). L’économie turque connaît donc une période de récession.

Mais le spectre de la dépression est bien là. Le phénomène est connu puisqu’en 20 ans, l’économie turque a déjà connu trois dépressions. Celle de 1999, lorsque le PIB turc a reculé de 3,4% en conséquence du séisme ayant frappé la région d’Istanbul en août. Celle de 2009, due à la crise mondiale. Et enfin la dépression de 2001, seule imputable à des facteurs internes à l’économie turque pendant laquelle le PIB s’est contracté de 5,7%.

Le modèle AKP n’aura duré qu’un temps

 «Jusqu’en 2008 la Turquie avait une belle histoire à vendre aux investisseurs étrangers, explique Deniz Akagül. Or en vérité, ce n’est pas le gouvernement islamo-conservateur mais son prédécesseur, une coalition de centre-droit, qui a adopté, sous l’impulsion de Kemal Derviş, ministre de l’Economie de l’époque, la plupart des réformes économiques.»

 Et les nouveaux venus ont eu l’intelligence de maintenir la rigueur budgétaire dans le sens des recommandations du Fond monétaire international (FMI), en évitant de revenir aux pratiques populistes qui avaient participé aux crises sous les gouvernements de coalition.

Ainsi, l’inflation est maîtrisée et passe sous la barre des 10% dès 2003 après avoir frôlé les 90% en 2001. Grâce aux réformes, à la politique de bon voisinage et à la reconnaissance de la candidature de la Turquie à l’Union européenne (UE) en 1999, puis à l’ouverture des négociations en octobre 2005, on assiste à l’arrivée massive d’investissements étrangers. Entre 2002 et 2007, les investissements directs étrangers (IDE) en Turquie sont multipliés par 20 (de 1 à 20 milliards de dollars). La part relative de la Turquie dans les flux de capitaux internationaux passant de 0,1% des IDE en 2001 à 1% en 2006. 

Entre 2002 et 2007, le PIB turc augmente de 40% en termes réels. Si la répartition des richesses ne s’améliore pas, la croissance et la fin de la sur-inflation réduisent sensiblement le taux de pauvreté du pays (la part de personnes ayant un revenu inférieur à 4,30 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat passe de 30% à 7% entre 2002 et 2007) comme le relève l’économiste Ahmet Insel dans son ouvrage La nouvelle Turquie d’Erdogan. L’AKP renforce ses soutiens dans les classes populaires turques tandis qu’une nouvelle classe moyenne, anatolienne, émerge.

Tourner le dos à l'Europe

La crise mondiale de 2008 «dans un premier temps, plonge l’économie turque en dépression, puis elle constituera une aubaine pour le financement du déficit extérieur turc, grâce aux injections massives de liquidités de la Réserve fédérale américaine [Fed] et de la Banque centrale européenne [BCE], avec des taux d’intérêt historiquement bas», explique Deniz Akagül. 

Cet événement inattendu a permis de masquer la perte d’attractivité de l’économie turque, laquelle est liée à l’arrêt des réformes structurelles causé en partie par l’éloignement de la perspective européenne et la mise en place de la doctrine de la «profondeur stratégique» du ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, –devenu par la suite premier ministre jusqu'en mai 2016.

A partir de 2009 en effet, «Ahmet Davutoglu a eu l’objectif irréaliste de remplacer l’Europe par le Moyen-Orient et les voisins de la Turquie dans les échanges économiques», résume Deniz Akagül. Un pari risqué –et pour l’instant perdu– à cause de la guerre en Syrie, les mauvaises relations avec l’Egypte d’Al-Sissi, et la déstabilisation de l’Irak.

Le mal chronique de l’économie turque

La Turquie a toujours connu un déficit de sa balance des opérations courantes, mais celui-ci s’est fortement accru, passant de 0,6% du PIB turc en moyenne sous les gouvernements de coalition des années 1990 à 5,3% sous la gouvernance de l’AKP. Ce déficit a même atteint en 2011 un niveau record depuis la fondation de la République en 1923: 9,6% du PIB. Deniz Akagül parle d’un «mal chronique de l’économie turque». La croissance turque est tirée par la consommation des ménages, tandis que ses exportations ne peuvent équilibrer la balance commerciale du pays, compte tenu du peu de valeur ajoutée des biens produits en Turquie.

Sans épargne des ménages, l’économie turque a grand besoin de capitaux étrangers pour combler son déficit extérieur, et financer son économie. Désormais l’abondance des liquidités semble toucher à sa fin et la dépréciation récente de la livre ne fait que refléter ce mal chronique de l’économie turque.

Or si la dette publique turque n’était que de 32% de son PIB en 2015 –contre une moyenne de 85% la même année en Europe– la dévaluation pèse en revanche sur les rétributions des investisseurs étrangers garanties par l’Etat. L’économiste turc Mustafa Sonmez expliquait le 29 mars dernier sur le site Al Monitor comment les grands projets symboliques de la gouvernance Erdogan, dont les financeurs étrangers doivent être payés en dollars, sont devenus plus coûteux à cause de la dévaluation. L'auteur cite par exemple le pont Osman Gazi, qui surplombe le golfe d’Izmit, près d’Istanbul, et a été inauguré cet été. Il aurait engendré en 2017 un surcoût pour l’Etat de 1,6 milliard de livres turques en grande partie du fait de la perte de valeur de la monnaie nationale. Les grands travaux, symbole tangible pour son électorat du progrès économique apporté par l’AKP, pourraient devenir à terme un gouffre financier pour l’Etat turc.

Perte de confiance des investisseurs

Le risque actuel c’est le retrait d’une partie des capitaux étrangers, rappelle Deniz Akagül: «En 2015, le besoin de financement de l’économie turque s’élevait à 25% de son PIB; 21% pour le renouvellement des prêts consentis et 4% pour financer le déficit courant.»

Si la croissance n’est plus au rendez-vous et que la livre turque continue à se déprécier, le capital étranger tendra à quitter la Turquie de peur ne pas obtenir un retour sur investissement assez intéressant. D’ailleurs dans ses conseils aux investissements en Turquie, la banque BNP-Paribas cite parmi les principaux points faibles l’«incertitude du taux de change».

Les purges politiques constituent aussi un facteur d’inquiétude pour les investisseurs étrangers. C’est un sujet sur lequel les économistes turcs confient être régulièrement interrogés. Les quelques 130.000 fonctionnaires affectés pourront-ils contester leur licenciement ou leur suspension et récupérer leurs arriérés de salaires à la levée de l’état d’urgence? Comment se déroulera la liquidation des 800 entreprises suspectées d’appartenir à la mouvance güleniste qui ont été confisquées, sans décision de justice, par décret? Et quid des associations, fondations et écoles pesant 3 à 4 milliards de dollars, saisies par le Trésor public. Un patrimoine exproprié estimé au total entre 15 et 20 milliards de dollars.

La situation a poussé l’agence de notation Moody’s à descendre en septembre dernier sa note à long terme de la dette turque en catégorie «spéculative», justifiant parmi d’autres critères, une dégradation de la sécurité de la propriété privée. 

Croissance, emploi, inflation et... bulletin de vote

 Sur le front de l’emploi, «la montée du chômage risque de peser lourd en termes de popularité, suggère Deniz Akagül. Le taux de chômage de 8,1% sous les gouvernements de coalition, est monté à 10% sous la gouvernance AKP. Plus proche de nous, le nombre de chômeurs est passé de 3.057.000 à 3.330.000 entre 2015 et 2016 (3.700.000 en décembre 2016, selon les données corrigées des variations saisonnières)».

Les succès électoraux de l’AKP ont reposé en grande partie sur la situation économique. La dégradation de celle-ci devrait donc faire perdre à Erdogan une grande partie de son aura. Mais ce processus prend un certain temps, et il n’est pas évident que cela agira sur le référendum du 16 avril.

En revanche, la Turquie ne pourra éviter des ajustements économiques dans les années à venir, qu’ils soient assumés et dirigés par le gouvernement, ou imposés par les créanciers internationaux du pays. C’est cette dernière hypothèse qui aura sans doute la faveur du président Erdogan. Ainsi pourra-t-il faire porter aux «puissances de l’étranger» la responsabilité des sacrifices imposés aux Turcs. 

Ariane Bonzon
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Timour Öztürk
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