France

Le quadrille fou du premier tour de la présidentielle

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.04.2017 à 18 h 52

À quinze jours du premier tour, les quatre principaux candidats se tiennent dans une fourchette d'environ six points dans les sondages, et aucun n'apparaît sûr à 100% de se qualifier.

Dice / Peaches&Cream via Flickr CC License by.

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Il y a quarante ans, le chercheur en science politique Maurice Duverger décrivait la vie politique française à travers la métaphore du «quadrille bipolaire»: celle-ci comptait alors quatre grands partis qui pesaient chacun 20% à 25% de l'électorat et se rassemblaient en deux pôles, deux de gauche (le PS et le PCF) et deux de droite (le RPR et l'UDF). La présidentielle 2017 fonctionne elle aussi désormais en quadrille (illustration cruelle, le cinquième homme, Benoît Hamon, fait déjà part de son possible choix de second tour) mais celui-ci, en fait de bipolaire, semble être devenu complètement fou.

Si l'on regarde les sept enquêtes d'intentions de vote (Kantar-Sofres, BVA, Harris Interactive, Ifop-Fiducial, OpinionWay, Odoxa, Elabe) publiées depuis le débat à onze candidats du 4 avril, les quatre principaux candidats se tiennent au maximum dans une fourchette de neuf points, au minimum de quatre points, avec une porosité étonnante entre certains électorats: une «incertitude absolue et inédite sous la Ve République», écrit l'institut Odoxa. Marine Le Pen, qui est créditée de 23% à 25% des voix, et Emmanuel Macron, donné entre 23% et 24%, sont sur un point moyen d'environ 23,5%. François Fillon est en moyenne à 18,5% (entre 17% et 20%) et Jean-Luc Mélenchon à 17,5% (entre 16% et 19%).

Marine Le Pen a pour elle la base de convaincus la plus forte, Emmanuel Macron le potentiel pour ratisser large, François Fillon celui d'incarner l'alternance «classique» et Jean-Luc Mélenchon la dynamique à la hausse. Ajoutez-y des marges d'erreur de plus ou moins 2 points et quinze jours de campagne officielle à partir du 10 avril: faites vos jeux, rien ne va plus... et imaginez votre second tour idéal (Macron-Le Pen? Mélenchon-Le Pen? Fillon-Mélenchon? Fillon-Macron? Fillon-Le Pen? Macron-Mélenchon? Vous avez le choix entre six options). «Donc on peut avoir un second tour Mélenchon / Le Pen comme Fillon / Macron, s'étonne sur Twitter l'essayiste libéral Gaspard Koenig, ancien conseiller de Christine Lagarde. Vertige de la Ve. La France sur un coup de dés.»

Pour mesurer à quel point cette fourchette est resserrée et inédite, il suffit de se replonger dans les précédentes élections à la même période. En 2012, Sarkozy était en moyenne, sur six instituts, à 28,5%, Hollande à 27,5%, Le Pen à 15,5%, Mélenchon à 14%. En 2007, sur une base comparable, Sarkozy émargeait à 28,5%, Royal à 23,5%, Bayrou à 19,5% et Le Pen à 14%. En 2002, année avec un nombre de candidats record (seize!), Chirac était donné en moyenne sur cinq sondages à 22%, Jospin à 19%, Le Pen à 12% (on connaît la fin de l'histoire...) et la quatrième position était occupée par... Arlette Laguiller autour de 9,5% (le 21 avril, c'est François Bayrou qui occupera cette position). En 1995, le quatrième homme, Jean-Marie Le Pen, ne pointait qu'autour de 12%, même si l'incertitude régnait encore sur le duel du second tour (Jospin-Chirac? Jospin-Balladur? Balladur-Chirac? La première réponse sera la bonne). Et en 1988, tout le monde savait déjà que François Mitterrand, donné autour de 36-37%, serait au second tour, probablement face à Jacques Chirac.

Finalement, c'est peut-être à 1981 qu'il faut remonter pour trouver une élection aussi incertaine à quinze jours du premier tour, mais dans une configuration partisane bien plus classique, celle d'un «quadrille bipolaire» chimiquement pur. Si Valéry Giscard d'Estaing était alors donné assez nettement en tête, ses trois poursuivants, François Mitterrand, Georges Marchais et Jacques Chirac, se tenaient encore dans une fourchette d'un peu plus de trois points. Le candidat socialiste sortira nettement plus haut du premier tour, on le sait, et finira par l'emporter à l'issue d'un second tour gauche-droite on ne peut plus classique. Le genre de second tour auquel les électeurs de 2017 n'auront a priori pas droit le 7 mai...

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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