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Michel Winock: «Les Français demandent un roi dont ils s’appliquent à se débarrasser»

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 12.04.2017 à 7 h 03

Entretien avec l'historien, qui publie «La France républicaine», un recueil de textes analysant les clivages politiques qui traversent notre pays depuis deux siècles.

Le collier de grand-maître de l'Ordre national de la Légion d'honneur, traditionnellement remis au président de la République pour son investiture. CHARLES PLATIAU / POOL / AFP.

Le collier de grand-maître de l'Ordre national de la Légion d'honneur, traditionnellement remis au président de la République pour son investiture. CHARLES PLATIAU / POOL / AFP.

Le 5 décembre 1965, au soir du premier tour de la première élection présidentielle au suffrage universel direct de la Ve République, Michel Winock écrivait dans son journal: «Nous avons assisté à un regain d'intérêt pour la politique. [...] Nombre de Français se sont sentis à nouveau citoyens, à nouveau concernés. C'est le bon côté de l'élection présidentielle, cette mobilisation des esprits sur la politique.» Un demi-siècle plus tard, au cœur de la présidentielle 2017, l'indispensable collection Bouquins vient de publier La France républicaine. Histoire politique XIXe-XXIe siècle, un recueil de 1.300 pages regroupant des textes dans lesquels, au fil des années, l'historien a analysé ce qui mobilise et divise les Français: la gauche et la droite (et aussi les gauches et les droites), la laïcité et la religion, la monarchie et la République...

Pour Slate, il analyse comment cette campagne présidentielle de toutes les incertitudes éclaire les déchirements de l'histoire française.

En 2007, vous avez consacré un ouvrage à la présidentielle intitulé La Mêlée présidentielle. Le «match» de 2017 n’est-il pas un des plus incertains depuis longtemps?

J'avais choisi cette image venue du rugby parce que l’idée de ces gens qui s’affrontent et qui «poussent» lors d’un combat pacifique ne me paraissait pas mauvaise pour donner une image de notre débat politique. Ce qui me frappe, c'est la nouveauté de notre période, qui est évidemment due en partie au hasard, celui des affaires Fillon: au mois de novembre, on lisait des articles dans la presse annonçant la présidentielle pliée en faveur de François Fillon. On aurait pu, et on pourra encore peut-être, avoir une alternance «normale», mais ce genre de processus est fatigué, usé.

Pour la première fois, on a pu assister le 4 avril à un débat rassemblant tous les candidats, soit onze. Cette «mêlée» compte-t-elle trop de joueurs?

Les «petits» candidats peuvent jouer un rôle positif, secouer un petit peu les favoris en introduisant des questions, des revendications, des observations que les autres ne font pas. De ce point de vue, il n'était pas mal que Philippe Poutou, évidemment, s'attaque à Marine Le Pen et François Fillon sur le terrain de la moralisation politique, puisque les autres n'osaient pas. Ces candidats peuvent aussi représenter beaucoup de gens qui ne peuvent pas s'exprimer par ailleurs. Il n'empêche que je crois qu'il y a quelque chose d'un peu frivole dans la multiplication des candidatures quand vous en avez onze ou douze. Un nombre plus resserré permettrait un débat plus net.

La présidentielle est l’élection la plus populaire en termes de participation, mais semble aussi susciter une forme de névrose, comme si le remède à l’instabilité politique des IIIe et IVe République qu’a été l’élection du suffrage universel direct du chef de l’État s’était révélé trop puissant?

Je suis de plus en plus sensible au fait que, dans notre vie politique, l'élection présidentielle prenne une place démesurée. Toute la vie politique tourne autour d'elle, dans un système où le président occupe une telle place qu’on l’a baptisé «monarchie républicaine» –son fondateur, Charles de Gaulle, parlait, lui, de «monarchie élective». Le Président, responsable de tout mais irresponsable devant l’Assemblée, est devenu la cible de tous les mécontentements, un géant aux pieds d’argile. Les Français apparaissent dans l’Histoire comme des royalistes régicides: comme les grenouilles de La Fontaine, ils demandent un roi, dont ils s’appliquent ensuite à se débarrasser.

«La fonction du chef de l'État doit être de penser la longue durée avant tout»

Notre président de la République est donc le produit du «double caractère initial» de la France que vous décrivez dans l’introduction de votre nouveau livre La France républicaine: «la religion catholique alliée à la monarchie absolutiste»?

L’absolutisme et le catholicisme, religion unitaire, unanimiste, hiérarchique (il n’y a qu’une Église, là où les protestants ont pleine liberté de fonder leurs églises, au pluriel), ont forgé un modèle que l’on va retrouver en France dans des formes variées. Le communisme, très faible en pays protestant, a ainsi représenté cette tendance à l’Un, au Tout, à l’Unanime, tandis que le gaullisme, de son côté, a été une volonté de Rassemblement contre les partis. Il n’y a certes plus en France de religion d’État, mais il existe une religion de l’État. Le président de la République l’incarne.

Vous évoquez justement dans votre livre la «carence d'incarnation» des présidents des IIIe et IVe Républiques. Les difficultés de «l’hyperprésidence» sarkozyenne et de la «présidence normale» hollandienne ne renvoient-elles pas aussi à un problème d’incarnation?

Il y a effectivement aujourd'hui un vrai problème de leadership, qui explique d'ailleurs l’existence des primaires. Nicolas Sarkozy a, dit-on, désacralisé la présidence par sa personnalité, son langage, son style. François Hollande n'en a pas tellement redoré le blason: parfois, en tant que chef de guerre ou lors des moments dramatiques que nous avons vécus pendant les attentats, il en a été à la hauteur, mais il a aussi, par exemple avec le livre Un président ne devrait pas dire ça, manifesté une obsession des médias là où il s'agissait de prendre de la hauteur.

La fonction du chef de l'État doit être de penser la longue durée avant tout. Malheureusement, trop souvent, les présidents de la République s'occupent des choses les plus triviales ou immédiates. Même si l'on prend un sujet comme la loi El Khomri, qui n'est pas anecdotique, est-ce vraiment au chef de l'État de s'en occuper? Non, cela doit revenir au gouvernement. Seulement, le gouvernement, aujourd’hui, n’est pas dirigé par le Premier ministre, mais par le président de la République, même si François Hollande a davantage fait mine qu'un De Gaulle de laisser son Premier ministre gouverner.

L'arrivée de François Hollande pour la passation de pouvoirs avec Nicolas Sarkozy, le 15 mai 2012 à l'Élysée. PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP.

En 2015, le groupe de travail sur l’avenir des institutions que vous coprésidiez avec le président de l'Assemblée nationale Claude Bartolone avait proposé de replacer le président de la République dans un rôle d’arbitre. Faut-il réviser notre Constitution pour rééquilibrer les pouvoirs?

Si seulement nous pouvions déjà respecter notre Constitution, sans retomber dans ce schéma déplorable de la monarchie présidentielle! Le compromis entre les gaullistes et les caciques des autres partis présents au gouvernement après le 13 mai 1958 a résulté en un certain nombre de dispositions que De Gaulle n'a pas prises au sérieux, comme les articles 20 et 21 de la Constitution, qui font du Premier ministre le vrai chef du gouvernement, celui qui «détermine et conduit la politique de la Nation». Ils n’ont pas été respectés pour des raisons historiques: en 1958, il fallait absolument rétablir une autorité de l'exécutif qui n'existait pas sous la IVe République, incapable de régler le problème algérien.

Mais De Gaulle parti, ses successeurs n'ont rien changé. En 1981, on pouvait s’attendre que Mitterrand, premier président de gauche de la Ve République et auteur en 1964 de ce brillant pamphlet qu’est le Coup d'État permanent, respecte un petit peu plus la Constitution: cela n'a pas été le cas de celui qui s’est débarrassé à son gré de ses Premiers ministres ou a pris des décisions personnelles dans tous les domaines. François Hollande non plus n'a rien changé à cela. Lorsque nous avons présenté notre rapport à l’Assemblée nationale avec Claude Bartolone, il a prononcé un discours où il ne manifestait à aucun moment son approbation envers l'idée de respecter ces articles 20 et 21.

Au-delà des pouvoirs du président, voyez-vous des réformes qui permettraient de moderniser la démocratie française?

Nous devrions consacrer l'indépendance du pouvoir judiciaire, réviser le mode de scrutin avec une dose de proportionnelle, sur le modèle de l’Allemagne, limiter les mandats consécutifs à trois pour renouveler les générations d’élus et créer un véritable statut de l'élu pour permettre à davantage de salariés du privé de se présenter.

«Rien ne dit aujourd’hui que Macron sera une étoile filante»

Dans un récent entretien au Monde, Emmanuel Macron a promis, s’il est élu, d’être un président «du temps long», s’appuyant sur un «gouvernement qui gouverne»

Nous sommes à un tournant: si Macron l'emporte, hypothèse la plus intéressante du point de vue du renouvellement de la vie politique, il est possible, voire probable, qu'aucun grand parti de gouvernement n'ait de majorité absolue à l'Assemblée nationale, qui serait divisée en trois ou quatre blocs. Et là, tout peut arriver. Le meilleur et le pire. Le retour à une IVe République sans majorité stable, avec les coalitions éphémères de type «Troisième Force» qui disparaissent en quelques mois sur un désaccord, ou à ce qu’Edgar Faure appelait des «majorités d’idées», c’est-à-dire recomposables au gré des projets et propositions de loi, situation assez acrobatique. Mais il existe aussi une chance de recomposition autour du «contrat de législature» que Pierre Mendès France évoquait en 1962 dans son livre Pour une République moderne, par lequel des groupes parlementaires, sans être en accord sur tout, s'entendent sur un soutien à un gouvernement pendant cinq ans sur une base programmatique minimale. L’instabilité nous est-elle promise? Je ne saurais le dire, mais la Constitution offre des ressources pour les gouvernements qui ne disposent que d’une majorité relative…

En lisant un article que vous aviez consacré en août 1986 à l’ascension de Valéry Giscard d’Estaing après sa rupture avec De Gaulle, j’ai été frappé par les parallèles qu’on pouvait faire avec Macron: vous le décriviez en homme profitant de «sa nouvelle liberté d'action » pour « développer sa propre image de marque», et qui «ne doutait pas de sa force de séduction sur le pays» pour s’imposer en «jeune chef, décontracté et libéral».

Il est vrai que si on peut le comparer à quelqu'un d'antérieur, c'est à Giscard d’Estaing, mais nous ne sommes plus à la même époque. En 1974, nous étions tout près de l'expérience gaulliste et Giscard était très prisonnier du parti gaulliste, sans lequel il n’aurait pas eu de majorité pendant son septennat. Au fond, il représentait plutôt une tendance de la droite, la droite libérale, démarquée de la droite autoritaire. Les électeurs de gauche ne votaient pas pour lui, comme c’est le cas de la part de beaucoup en faveur de Macron.

En revanche, Giscard et Macron se ressemblent en ce qu'ils sont des partisans de la société ouverte par leur jeunesse et leur libéralisme, économique mais surtout intellectuel, sociétal, culturel. Le premier Giscard, avant qu'il ne soit pris à la gorge par la crise, a débloqué une société un peu collet monté avec une série de mesures, dont les plus symptomatique sont la loi Veil sur l’avortement (mais qui n'a été votée que par une minorité de la droite), la majorité à 18 ans ou la fin de la censure. Il a donné l'impression d'un souffle d'air, de quelque chose de nouveau.

La présidence décontractée: Valéry Giscard d'Estaing pose lors d'un bain de soleil pendant ses premières vacances élyséennes, le 1er août 1974 à Saint-Jean-Cap-Ferrat. RALPH GATTI / AFP.

«Un candidat nous dit, moderne, comme le père Guizot sous la Restauration: “Enrichissez-vous”». Macron semble alimenter les comparaisons historiques, puisque Benoît Hamon l’a récemment attaqué en le comparant à Guizot, une des figures de la monarchie de Juillet, et que l’historien Jean Garrigues a pu se demander si, comme le général Boulanger, il ne serait qu’une «éphémère passion française»

Benoît Hamon devrait se souvenir qu'il faut citer Guizot en entier: «Enrichissez-vous par le travail et par l'épargne.» Et non pas, on l'oublie souvent, par des combines ou manœuvres financières et immobilières… Avant de devenir terriblement conservateur, de bloquer l'élargissement du suffrage et d'être emporté par la révolution de 1848, Guizot a aussi été un doctrinaire libéral et progressiste, à qui l’on doit, en 1833, la loi qui faisait obligation à chaque commune d’assurer l’entretien d’une école primaire et la création des écoles normales d’instituteurs.

La comparaison avec le général Boulanger serait complètement erronée si ce n’était la possibilité d’en engouement aussi vif qu’éphémère dont Macron pourrait être l’objet. Selon Balzac, «il est dans le caractère français de s’enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants de l’actualité». Mais rien ne dit aujourd’hui que Macron sera une étoile filante.

Peut-on également dire que sa volonté de créer un centre qui ne soit pas simplement une force d’appoint, mais une force dominante, concrétise le pari qu’a failli réussir François Bayrou en 2007 avec ses 18,5% au premier tour de la présidentielle?

On peut aussi penser bien sûr à Bayrou, ou à Jean Lecanuet auparavant, mais ce centre-là était largement alimenté dans la filiation du courant démocrate-chrétien qui subsiste encore dans l'UDI et dans le MoDem, là où Macron est politiquement agnostique. Toutes ces analogies représentent des acrobaties historiques et il est difficile de trouver un véritable point de comparaison: dans le personnage Macron, je vois davantage une nouveauté.

«Le PS souffre d'un manque de fédérateur depuis longtemps»

Pour la troisième fois depuis 1965, la gauche risque d’être absente du second tour de la présidentielle, et ses deux principaux candidats sont crédités au total d’un gros quart des suffrages seulement. Quel regard portez-vous sur sa situation?

Quand René Rémond a réédité son ouvrage de 1954 La Droite en France de 1815 à nos jours, cela a été sous le titre Les Droites en France. La gauche est tout aussi composite, et je ne crois pas en l’idée d’une gauche au singulier. Les gauches ne cessent de se faire la guerre entre elles depuis leur naissance sous la Révolution et leur union est exceptionnelle et éphémère: en 1877, contre les monarchistes; en 1902, avec le Bloc des gauches, contre les nationalistes; en 1936, avec le Front populaire; en 1972, avec le programme commun de gouvernement, rompu dès 1977…

Il y a toujours eu un clivage, si on schématise, entre une gauche de contestation et une gauche de gouvernement. En 1905, lors de la création du Parti socialiste, Jean Jaurès a dû se plier aux conditions de Jules Guesde et ses partisans: la lutte des classes et l’interdiction de coopérer avec un gouvernement «bourgeois». Plus tard, Léon Blum, qui ne passe pas pour un extrémiste, a longtemps refusé radicalement la participation à un gouvernement: dans une société bourgeoise, les socialistes n'avaient pas à gouverner. Pour se justifier, il a ensuite conceptualisé trois formes de pouvoir: sa «conquête», son «exercice» et son «occupation». C'est ainsi qu'il a pu justifier 1936 comme à la fois une expérience de l’exercice du pouvoir dans un régime capitaliste et de son occupation pour empêcher sa prise par les fascistes. Quant à la conquête, elle était remise aux calendes grecques...

Au sein même du parti socialiste, il y avait alors une scission, les partisans de Marceau Pivert jugeant le gouvernement de Blum insuffisant car il n'avait pas suivi les ouvriers en grève qui ouvraient la voie à la révolution. À côté de ce parti socialiste, il y avait une autre gauche de gouvernement, très largement représentée par les radicaux; et un parti communiste face auquel les socialistes n’ont pas voulu baisser la garde en se montrant moins révolutionnaires. En 1971, à Epinay, ils ont refondé leur parti sur cette fidélité aux sources, la lutte des classes et la rupture. Et Épinay, ce n'est pas si vieux que cela…

Dans un texte publié en 1995 sur quatre-vingt-dix ans de socialisme en France, vous distinguiez quatre cycles: celui de Jaurès, celui de Blum, celui de Mollet, celui de Mitterrand. Dans quel cycle sommes-nous?

Il me paraît évident que le dernier cycle s’est déroulé sans personnalité dominante. Michel Rocard aurait pu être le successeur de François Mitterrand, mais on sait comment celui-ci s’est employé à le discréditer, et même à le démolir. Il lui manquait une certaine dimension populaire, un ascendant personnel, un charisme, sans compter son loyalisme d’éclaireur protestant. Il incarnait le renouveau du PS, mais il n’était le représentant que d’une minorité. C’est ainsi que le PS souffre d’un manque de fédérateur depuis longtemps, d’où ont résulté les primaires… qui ne l’ont pas comblé, il s’en faut!

Des militants rassemblés devant le siège du PS au lendemain de la victoire de François Mitterrand, le 11 mai 1981. AFP.

Comment analysez-vous les clivages qui l’ont traversé pendant le quinquennat?

Le PS va forcément exploser: on ne peut pas revoir côte à côte Benoît Hamon et Manuel Valls. Entre Mélenchon et Macron, on pourrait avoir deux partis socialistes, avec l'un qui pourrait par exemple s'appeler Parti démocrate social, comme en Italie… C'est très intéressant à observer, mais cela ne représente pas une voie royale.

L’identité socialiste est devenue floue, incertaine et divisée. Le clivage au sein du parti ne passe plus entre réformistes et révolutionnaires, mais avant tout sur la question de savoir jusqu'où on peut aller au sein du monde libéral: Valls et la majorité pensaient qu'on pouvait aller plus loin, par exemple à l'occasion de la loi El Khomri, qui est devenue le symbole de ce qu'on ne peut pas faire pour la gauche du parti. Mais la gauche du PS ne se pose plus en marxiste, elle a accepté grosso modo le principe de la social-démocratie, l'idée d'un compromis avec le capitalisme.

L’acclimatation de cette «social-démocratie» semble avoir toujours été compliquée en France, avec le regret fréquent de l’absence d’un «Bad Godesberg» français, ce congrès de 1959 par lequel le SPD allemand a rompu avec le marxisme…

Il y a d’abord un grand malentendu sur le mot «social-démocratie». Si elle a été inconnue en France, c’est qu’il n’y a jamais eu ici un mouvement ouvrier unitaire, parti et syndicat alliés, voire organiquement unis, qui eût le monopole de la représentation ouvrière. En France, le mouvement ouvrier s’est constitué à partir des grèves et du syndicalisme: la CGT a été fondée en 1895, alors que la SFIO ne l’a été qu’en 1905. Le mouvement ouvrier a été divisé entre le syndicalisme révolutionnaire refusant toute stratégie et pratique parlementaire (voir la Charte d’Amiens de 1906), et le socialisme de parti (de la SFIO au PS) a toujours été dépourvu de cette base ouvrière dont étaient faits le SPD, le Labour et autres social-démocraties scandinaves. Par la suite, après 1920 et surtout après 1944, il a longtemps été supplanté par le parti communiste.

Comme en Allemagne, les socialistes arrivant au pouvoir en France ont pratiqué des politiques réformistes, d’abord sans rien renier de leurs convictions révolutionnaires (Guy Mollet citait Karl Marx par cœur tout en menant la politique la plus à droite qu'on ait vue depuis la Seconde Guerre mondiale!), puis, finalement, et c’est le cas de François Hollande, en se déclarant «social-démocrate». Mais le Bad Godesberg français, avec ce que cette référence implique de changement radical, de rupture de ligne, de déclaration solennelle et de résolution unanime, n’a pas eu lieu.

Que nous dit ce décalage entre les actes et les principes du rapport de la gauche française au pouvoir?

L’évolution réformiste des partis sociaux-démocrates a eu pour effet le mépris en France de la social-démocratie, devenue synonyme de trahison. Cette idée là a été intériorisée par beaucoup et l'est encore parfois aujourd'hui car gouverner, c'est trahir ou, si l'on est moins brutal, c'est décevoir. Parce que la réalité vous saute à la figure à peine élu, parce qu’une fois au gouvernement vous devez faire des concessions au marché, à la culture dominante, aux revendications contradictoires des classes sociales ou groupes socio-professionnels… Il y a une mauvaise conscience socialiste à gouverner, au point que dans l'entre-deux-guerres, des professeurs de science politique comme André Siegfried jugeaient que le parti socialiste avait une vocation d'opposition, pas de gouvernement.

Quel regard portez-vous sur la percée et le positionnement de Jean-Luc Mélenchon?

Mélenchon s’inscrit dans une filiation de la gauche qui a toujours existé, la plus contestataire, la plus réfractaire au régime capitaliste mais aussi parlementaire. On peut la faire remonter jusqu’à la Révolution française, avec Gracchus Babeuf, et elle a longtemps été largement représentée par le parti communiste. Mélenchon est l'héritier de cette gauche qui, au fond, ne voudrait gouverner qu'après la révolution –mais on ne parle plus de révolution aujourd'hui, et comment arriver au pouvoir sans alliances? (Une question qui se pose aussi pour l'extrême droite de Marine Le Pen, qui espère y parvenir en s'adressant directement aux électeurs sans passer d'alliance avec la droite). Il y a aussi un phénomène particulier à Mélenchon, un leader populaire qui rassemble des foules, très bon orateur, cultivé, qui jubile du bonheur d'être applaudi dans une grande tradition d'extrême gauche, d'une gauche populaire. Pour le dire vulgairement, il prend son pied, là où Benoît Hamon paraît tristounet.

«Il y a plus de continuité que de rupture entre Marine Le Pen et son père»

Dans un chapitre de votre livre, vous analysez le «national-populisme» du Front national en estimant que ses bases idéologiques sont restées les mêmes de Jean-Marie à Marine Le Pen. Est-ce que vous considérez que le discours sur la dédiabolisation ou la mutation supposées du FN «mariniste» a été quelque peu hâtif?

Je crois, en effet, qu’il y a plus de continuité que de rupture entre le FN de Marine Le Pen et le FN de son père. Les attributs identitaire et protestataire du national-populisme s’y retrouvent. Simplement, Jean-Marie le Pen n’avait pas en vue son arrivée au pouvoir. Il avait créé, développé, fait fructifier une boutique lucrative qui lui offrait un rôle sur la scène publique: celui du perturbateur, du provocateur, du tribun populaire. Sa fille a été élevée et éduquée selon les principes du père, mais, elle, entend bien parvenir un jour au pouvoir: en cela, le FN ressemble aujourd'hui beaucoup plus au boulangisme, avec des thématiques du reste très proche contre l'immigration ou les travailleurs étrangers et l’appel au peuple. À cet effet, Marine Le Pen a nettoyé le discours du père de toutes les réminiscences pétainistes, racistes, antisémites. L’exemple des progrès en Europe des partis populistes l’encourage dans cette ligne, mais le fond –celui du nationalisme fermé, xénophobe, protectionniste, anti-européen– reste le même.

Un des fonds de commerce du Front national, et pas seulement lui, est le discours du déclin, de la décadence, que vous décrivez comme cette «vieille chanson que les Français entendent depuis la Révolution».

Ce n’est pas un hasard si un philosophe médiatique comme Michel Onfray connaît un vaste succès de librairie avec un gros livre intitulé Décadence. Ce mot-là était dans la bouche de Jean-Marie Le Pen à tout propos. Depuis la Révolution de 1789, la littérature «décadentielle» s’est développée, avec des hauts et des bas selon les conjonctures. On parle beaucoup aujourd’hui des années trente, mais je peux vous garantir que la notion de «décadence» était déjà sous toutes les plumes dans les années 1880 –années de régression économique et de chômage. Même au cœur des «Trente Glorieuses», en plein boom économique et en période de plein emploi, un Jacques Chardonne pouvait écrire à Paul Morand: «Nous achevons notre vie dans un monde qui est perdu.» Oui, vieille chanson que celle-là.

Très souvent, c’est le changement, plus ou moins bouleversant, qui entraîne la confusion. Aujourd’hui, la mondialisation, la révolution numérique, le chômage de masse, les recompositions familiales, le mariage pour tous… Selon les sensibilités et selon les cultures personnelles, on trouvera dans toutes ces transformations le signe indéniable de la «décadence». Mais c’est aussi un discours politique: je dénonce la décadence et, si vous me portez au pouvoir, je vous promets d’en sortir…

La gigantesque manifestation parisienne en mémoire des victimes des attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l'Hyper Cacher, le 11 janvier 2015. KENZO TRIBOUILLARD / AFP.

La faiblesse actuelle des partis de gouvernement a suscité chez certains commentateurs l’évocation d’une «crise de régime». Vous qui avez analysé celle qui a emporté la IVe République, partagez-vous ce constat?

Je ne crois pas du tout à la crise de régime: nos institutions sont encore solides, la preuve étant qu'un chef d'État aussi décrié que François Hollande est resté au pouvoir cinq ans et que le gouvernement est resté socialiste, ce qui aurait été impensable sous la IVe République. Même si ce régime a besoin d'un renouveau, d'une modernisation, afin que les gens aient le sentiment de compter dans la vie politique ou dans l'élaboration de la loi, et pas seulement en votant une fois de temps en temps, comme cela a été décidé en 1958, dans une société assez largement patriarcale et hiérarchique, où l'instruction n'était pas celle d'aujourd'hui et où la demande de parole était moins forte.

Si ce n’est pas une crise de régime, comment la définir?

Nous vivons une crise sociale, à cause du chômage de masse; une crise morale, la plupart des gens ne croyant pas en l'avenir; une crise de sociabilisation, du fait d'un affaiblissement de structures d'encadrement comme les grands partis, les grands syndicats, l'Église catholique ou les grands mouvements de jeunesse. Et une crise politique, qui est une crise DU politique: les Français sont sceptiques et ne croient plus en leurs représentants (avec toutes les contradictions qu'on peut imaginer, car cela ne les empêche pas d'apprécier leur député ou leur maire). Ils ne croient plus en la France mais ils croient en eux-mêmes.

Vous concluez votre livre sur un entretien publié au moment des manifestations du 11 janvier 2015, dont vous faites un équivalent de la Fête de la Fédération de 1790, des journées de février 1848 ou du défilé de la Libération de Paris en 1944. Cette France qui se déchire peut donc encore s’unir?

Au contraire de certains commentateurs comme Emmanuel Todd, j'ai vécu cette journée comme un grand espoir. On dit que c'est éphémère, que cela ne dure pas, mais le fait que cela a été possible constitue quand même une lueur d'espoir. On voit bien que la France n'est pas un pays mort, avachi: c'est un pays qui a plusieurs visages, qu'on ne peut pas résumer en un mot comme «crise», qu'on emploie depuis les années 70. Une crise qui dure cinquante ans, ce n'est plus une crise, c'est un changement de civilisation, un changement de donne nationale et internationale, marqué par la révolution numérique, la mondialisation, l'émergence des grands pays qu'on appelait autrefois du Tiers-Monde... À mon âge, j'ai traversé tout cela et je suis comme passé d'un ancien monde à un nouveau monde. Ce pays a encore du souffle, de la vie, mais ces ressources, cette vie, n'ont pour le moment pas véritablement de traduction politique.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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