France

Nous sommes devenus électeurs avant de voter

Temps de lecture : 9 min

Qu'il s'agisse du citoyen de 2017, de celui de 1848 au moment de l'introduction du suffrage universel masculin ou des électrices à la Libération, nous n'avons pas attendu de recevoir notre carte d'électeur pour apprendre à voter.

Une électrice montre sa première carte électorale, le 19 mars 2017 à Besançon. SÉBASTIEN BOZON / AFP.
Une électrice montre sa première carte électorale, le 19 mars 2017 à Besançon. SÉBASTIEN BOZON / AFP.

Rien de plus simple que le vote et, pourtant, rien de plus compliqué que le vote. Dans A voté. Une histoire de l'élection (Anamosa, 368 pages, 19,50 euros), Laurent Le Gall, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Brest, dresse en six «polaroïds» un portrait élégant et érudit de «cet acte individualisé sous contrainte sociale»: comment on le découvre, comment on l'apprend, comment on s'en souvient, comment il nous structure –comment aussi, parfois, on choisit de ne pas choisir... Dans l'extrait ci-dessous, il raconte comment nous devenons électeurs avant même de voter, qu'il s'agisse du citoyen qui découvre l'acte de vote avant ses 18 ans, des hommes gratifiés du droit de vote en 1848 ou des femmes qui l'ont conquis à la Libération.

***

J’ai voté pour la première fois en mars 1986. Les instituts de sondage et la presse pronostiquaient une cohabitation imminente. Je lisais intensément les journaux. Mais j’avais voté bien avant cela: dès la classe de sixième, ce qui ressemblait à une nouveauté –je fus élu délégué et mal m’en prit–; à main levée lors des assemblées générales de Fréquence Mutine, une radio associative sur laquelle j’animais une émission hebdomadaire.

De mon vote de 1986, je conserve un souvenir on ne peut plus vague. Un dimanche matin dans une commune limitrophe de Brest à laquelle notre seule adresse nous rattachait –il était évident que nous étions de la «grande ville». Un bureau sans apprêt installé dans une salle communale mise à disposition pour la tenue du scrutin. Des bulletins, une enveloppe, des isoloirs, une signature. Une urne, de toute évidence, dont j’ignore si elle était opaque ou transparente. Il ne devait pas y avoir foule; le tout fut expédié en quelques minutes. Saillance «suffragière» inexistante, donc, sauf à suggérer que cette première fois fut à ce point recouverte par ses innombrables ricochets que son parfum particulier s’en trouverait altéré. Aucun souvenir non plus de m’être inscrit sur la liste électorale puis d’avoir accompli cette formalité à plusieurs reprises au gré de mes déménagements.

Je mentirais aujourd’hui en essayant de retranscrire les sentiments qui m’animèrent à l’époque. L’acte releva d’un ordinaire. Ni acclimatation, ni apprentissage, ni devoir. Une évidence, plutôt. Mes parents votaient, mes grands-mères aussi –je les avais vus faire en les accompagnant, enfant, jusque dans la cabine de vote. Nous «parlions de politique» à la maison, regardions «Sept sur Sept» sur la Une et «L’Heure de vérité» sur la Deux. Nous avions des convictions et savions en faveur de qui –et non contre qui–, ou plutôt de quel parti, nous allions nous prononcer. Famille de «cadre moyen», politisée, dénuée de tout capital militant. Famille de «Français moyens», comme cela se disait à l’époque. Nous avons écouté la radio et regardé la télévision avant 20 heures. Je ne me souviens plus des noms des candidats en lice dans ce qui était alors «ma» circonscription et encore moins des résultats. J’ai oublié la teneur des discours émis sur le vif tout comme la «soirée électorale» où l’on dut faire le tour des correspondants dans les régions pour connaître puis affiner des «tendances». Grandeur de la démocratie, le lendemain ressembla à la veille.

Et si la fonction de la «première fois électorale» n’était pas de rendre le «rituel du vote» plus ritualiste qu’il n’y paraît? Et si le fait même de poser la question en ces termes: «Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez déposé un bulletin dans l’urne?», puis d’entendre des réponses invariablement rapportées à sa dimension exclusivement politique, condamnait à rendre extraordinaire un épisode auquel l’on ne se réfère qu’exceptionnellement, si tant est qu’on le fasse? Fut-il d’ailleurs un jour à la hauteur de ce que lui imputaient les leçons d’instruction civique et les catéchismes électoraux de la IIIe République?

La comparaison avec le cas saoudien –mais ce pourrait être ailleurs– s’avère éclairante à plus d’un titre. Après une aphasie «suffragière» de quarante et un ans, les Saoudiens ont été appelés à se prononcer au printemps 2005 pour élire la moitié des conseillers municipaux. Préparés en une dizaine de jours par des entrepreneurs du vote, les hommes qui passèrent à l’acte le firent d’autant plus volontiers que ce dernier était frappé d’une sorte d’extranéité, compte tenu de l’univers social et intellectuel dans lequel il s’inscrivait. Élémentaire dans sa matérialité, loin d’être «l’épiphanie de la conscience individuelle» à laquelle devrait inévitablement conduire l’affranchissement civique par l’apprentissage long et incertain des mécanismes électoraux, il ne ressembla guère à une abscisse conditionnant des manières d’envisager autrement l’ordre sociopolitique.

«Apprendre à voter»

Toutes les premières fois ne se valent pas. Dans l’histoire de la démocratie électorale, 1848 tient lieu de pic inaugural. Ravalant les premières tentatives effectuées sous la Ie République à des brouillons anticipateurs, l’année «suffragière» sans pareille que rythmèrent sept scrutins entre avril et décembre –sans compter les élections à la Garde nationale– fut celle où les Français en seraient venus à «apprendre à voter».

S’il ne s’agit pas de minorer les transformations qu’induisit la massification des électeurs (quelque dix millions) ou de sous-estimer les aspirations et les angoisses qui conditionnèrent sa perception, trompeuse serait une analyse qui en exagérerait la rupture. Au motif que le passage d’un suffrage censitaire à un suffrage universel masculin aurait bouleversé structurellement les règles du jeu et affecté le sens que leur auraient conféré les électeurs, une sorte de «jouvence démocratique» aurait balayé les décombres des légitimités passées. La «divinisation du suffrage», porteuse de «l’illusion du “jamais vu”», ne saurait occulter ce qu’il fut d’abord: l’ajustement d’un dispositif étatique à la consolidation d’une entreprise politique qui s’était échafaudée sur de proches expériences antérieures. Si les conditions d’exercice de l’opération électorale changèrent (disparition des collèges électoraux, brouillage du travail d’anticipation préfectorale des résultats du fait du désordre des services administratifs, candidature officielle malmenée par la pollinisation locale des centres décisionnels, etc.), elles en prolongèrent aussi le cadre au sein duquel des centaines de milliers d’individus avaient pu se familiariser avec une procédure.

Une urne pour les élections législatives de 1848 (musée historique de Haguenau, via Wikimédia Commons).

En octroyant le droit de vote aux élections municipales à 2,8 millions d’hommes âgés de plus de 21 ans et faisant partie des contribuables les plus imposés aux rôles des contributions directes de la commune, la loi du 21 mars 1831 avait en effet rendu possible une accoutumance électorale pour un tiers de la population masculine, dont seule une infime minorité (241.000 en 1846) continuait de bénéficier du droit de s’exprimer lors des scrutins nationaux (les seuls considérés comme politiques du point de vue du pouvoir orléaniste). Née de la prétention des doctrinaires à organiser la société en tablant sur le «citoyen capacitaire», modèle d’une élite qui tenta, dans les villes, de se constituer en un mouvement autonome capable de la représenter politiquement, cette loi eut des incidences sur la vitalisation d’un pouvoir local soumis quelquefois à des luttes de forte amplitude. Par-delà les chiffres de la participation (55% en 1834, 57% en 1843), que certaines analyses corrèlent à la difficile appropriation des schèmes de la modernité démocratique dans les campagnes (70% des habitants en 1848), deux choses méritent attention.

Porosité entre les électeurs et les non-électeurs

En premier lieu, les néophytes des élections ne découvrirent pas le vote en 1848. Dans des campagnes où l’interconnaissance était une donnée consubstantielle de la vie en société, les scrutins municipaux demeurèrent, sous la monarchie de Juillet, ces arènes extrêmement poreuses où la visibilité mais aussi la connaissance des opérations, par les canaux parentélaires, maintenaient une distance théorique entre ceux qui bénéficiaient d’un droit et ceux qui n’en bénéficiaient pas. Si, en 1848, le vote au chef-lieu de canton pour les échéances législative et présidentielle rebattit les cartes en plaçant anciens censitaires et nouveaux inscrits dans un même cadre, il est à supposer que cette «première fois» eut davantage d’implications dans la façon que les électeurs eurent de penser «collectivement» le vote que dans des manières différenciées de se comporter devant les urnes.

En second lieu, les parcours électoraux, si l’on en juge par l’étude détaillée de 1.000 mandants finistériens, ne furent ni linéaires ni progressifs dans la très grande majorité des cas. En rien prédictive, la mobilisation d’un électeur censitaire ne présuma pas de son comportement ultérieur. Pour autant, le mouvement massif de ces intermittents du bulletin vers les urnes quarante-huitardes souligne combien, contenant une part de risque pour des individus habitués à former, en théorie, un groupe distinct, la démocratisation inédite du suffrage valorisa, aux yeux de certains de ses anciens bénéficiaires, un droit naguère discriminant dont ils ne s’étaient pas beaucoup servis.

En ce sens, et parce qu’ils engagèrent une désingularisation d’un acte réservé jusque-là à une minorité, les premiers mois de la République devinrent le moment d’une réaction pour préserver un équilibre inégalitaire qui apparaissait menacé. Si les votes de 1848 n’eurent vraisemblablement rien d’un baptême, ils purent être ceux de la resingularisation d’un acte que les représentants des ploutocraties municipales s’employèrent à transmuer en une énième consécration de leur porte-parolat au sein de leur communauté.

La longue entrée en politique des femmes

Dans un tout autre contexte, les premiers votes des femmes dans la France des années 1945-1946 offrent un point d’appui pour sonder les aspects par trop performatifs qui entourent souvent la notion de «vote-inauguration». Par douze fois, suite à l’ordonnance du 21 avril 1944 que signa Charles de Gaulle à Alger, douze millions de femmes furent appelées à se joindre au marché électoral entre avril 1945 (municipales) et novembre 1946 (législatives).

Pavée de ses figures de proue (Jeanne Deroin, Hubertine Auclert...), incitation à une lecture en creux de l’histoire du féminisme et des rapports entre les sexes, la longue épopée du suffragisme pour sortir les femmes des silences de l’histoire politique vient buter généralement sur une apothéose qui s’exprima par des mobilisations variées. «Fin de “l’exception française”», terminus a quo d’un cycle de l’inclusion civique scandé par les variations de la réception d’un argumentaire hétérogène au sein du Parlement, la Libération apparaît alors comme une étape décisive dans le double processus de féminisation de la vie politique et d’achèvement de la Cité.

Les femmes ont voté pour la première fois en France lors des élections municipales du 29 avril 1945. AFP.

De ce que les femmes firent de leurs bulletins, il est rarement question; et quand c’est le cas, c’est pour rendre compte des injonctions médiatisées qui environnèrent un geste dont certains acteurs (l’Église en tout premier lieu) entendirent guider le sens –comme en 1848, lorsque des milieux dominants exercèrent des pressions sur les dominés. Lieu d’une «virginité politique», ce premier vote, qui prorogea «la tutelle de son universel-citoyen d’époux» sur «l’universelle-citoyenne» (d’après les sondages effectués entre 1945 et 1953, deux tiers des femmes affirmèrent voter comme leur mari), apparaît comme l’une de ces situations exceptionnelles dont la notoriété tend à congédier les dimensions souterraines.

Au risque de les rendre plus muettes qu’elles ne le furent, il est bon de rappeler que les femmes n’attendirent pas d’obtenir le droit de vote pour peser sur les élections. De leurs «entrées en politique», dont on retient souvent les trois sous-secrétariats d’État dans le gouvernement du Front populaire, la Ligue des femmes françaises abrita un épisode qui n’est pas négligeable. Née à l’initiative de Jeanne Lestra et de la comtesse de Saint-Laurent dans la foulée de la promulgation de la loi sur les associations (juillet 1901), la ligue d’origine lyonnaise mobilisa des milliers d’aristocrates et de bourgeoises (près de 50.000 en 1906) sur le terrain de la défense des valeurs du catholicisme intransigeant. Fondant en l’espace de quelques mois un ou plusieurs comités dans une soixantaine de départements, elles s’activèrent à l’approche des «élections de combat» de 1902 pour propager leur message et influer sur les résultats. La défaite les incita à se replier sur la sphère de la prière et de l’action sociale. Reste que, dénuée de toute intention suffragiste, leur présence dans l’espace public s’apparenta à une tentative de vote par procuration.

Laurent Le Gall Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Brest

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