France

Et si la crise de régime emportait la Ve République?

Gaël Brustier, mis à jour le 13.04.2017 à 6 h 05

Cette campagne présidentielle est-elle la dernière d’une Ve République qui présente tous les symptômes d’une crise pouvant lui être fatale? Le président de la République en tant que fonction et les partis concourant à l’expression démocratique sont en chute libre.

Le général de Gaulle présente la Constitution de la Ve République à la foule, le 4 septembre 1958, place de la République à Paris. STAFF / INTERCONTINENTALE / AFP

Le général de Gaulle présente la Constitution de la Ve République à la foule, le 4 septembre 1958, place de la République à Paris. STAFF / INTERCONTINENTALE / AFP

Né en 1958, le régime politique de la Ve République est il en passe de s’effondrer? Le déroulement de la campagne présidentielle contribue à accréditer l’hypothèse d’une crise de régime et à envisager que celle-ci continue de s’étendre et emporte la Ve République.

Pour bien comprendre ce qu’est une crise de régime, il faut évidemment comprendre ce qu’est un régime politique. Il convient donc sans doute de se replonger dans Les Régimes politiques (1948), le petit ouvrage écrit par l’une des figures légendaires de la science politique française, Maurice Duverger (1917-2014), qui définissait ainsi le régime politique: «Au sens large, on appelle régime politique la forme que prend dans un groupe social donné la distinction générale des gouvernants et des gouvernés. Dans un sens plus restreint, le terme de “régime politique” s’applique seulement à la structure gouvernementale d’un type particulier de société humaine: la nation.» Duverger ajoutait: «La valeur d’un régime dépend largement de la valeur des hommes qui le composent: les procédés de sélection de ces hommes forment donc l’un des fondements essentiels du régime.»

Lorsque l’on s’intéresse aux régimes politiques, a fortiori lorsque l’on s’intéresse à celui de la Ve République, «rompre avec le fétichisme constitutionnel», selon l'expression du constitutionnaliste Bastien François, apparait être une condition première de l’analyse. C’est ainsi que le régime de 1958 doit être compris comme l’addition de différents éléments dont la Constitution, le mode de sélection des élites, la passion pour une forme de dépolitisation technocratique des enjeux et le mariage avec l’intégration européenne comme son évolution vers la décentralisation.

Chaque candidat à l’élection présidentielle parle et agit dans le contexte de cette crise de régime. Marine Le Pen est l’héritière de la droite «Algérie française» réprouvée et éliminée en 1961-1962 et parvient à capter des suffrages issus de mondes que la globalisation n’a pas épargnés. François Fillon, candidat issu du parti gaulliste, est aussi le candidat d’une droite en pleine crise existentielle et incarne désormais la défiance dont sont victimes les élites du pouvoir. Benoît Hamon est le candidat d'une gauche qui a fini par se fondre dans le régime instauré par le général de Gaulle, gauche à laquelle il essaie de redéfinir une mission et une raison d’être. Emmanuel Macron, qui bénéficie du ralliement massif de toutes les personnalités issus du monde politique, de la haute administration, des médias les plus familiers et coutumiers de la Ve République, est le candidat des groupes sociaux minoritaires, mais dirigeants et dominants. Explicitement hostile à la Ve République, Jean-Luc Mélenchon tente lui d’incarner l’alternative au régime à partir de la gauche radicale.

Du monarque républicain au faiseur de pluie

La figure présidentielle a été atteinte par le déroulement des deux derniers mandats. L’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont fait du scrutin présidentiel l’élection directrice de notre vie politique. Plus préoccupant, cet enjeu présidentiel est devenu obsédant pour une vie politique ponctuée par le rythme des chaînes d’infos en continu et victime de la relative immaturité de son personnel politique devant l’utilisation du 2.0.

Les élections législatives ne sont plus, depuis 2002, qu’une élection de confirmation de l’élection présidentielle. Vingt points environ de participation séparent en général les deux scrutins, qui achèvent de soumettre la vie parlementaire à l’omnipotence d’une présidence de la République investie d’espoirs et d’attentes les plus variées. La Ve République est passée du «parlementarisme rationalisé», pensé depuis les années 1930 par ceux qui rêvaient d’offrir au pouvoir exécutif une prédominance dans l’ordre institutionnel, à un parlementarisme relativisé.

Il ne reste désormais presque rien de l’incarnation présidentielle telle que pensée par les rédacteurs de la Constitution et le général de Gaulle, dont la haute figure de Connétable semblait dominer les siècles. Si la figure monarchique a longtemps pesé de tout son poids sur le cours de la Ve République, c’est désormais un faiseur de pluie que l’élection présidentielle doit désigner, c’est-à-dire une personnalité dont la fonction est ramenée à un rôle de guérisseur, suscitant une impopularité en rapport avec le décalage entre attentes et espoirs investis en lui et réalité du pouvoir politique dans un monde d’interdépendances.

L’incarnation de la nation laisse donc la place à une forme beaucoup plus primitive d’exercice du pouvoir ou du rôle de dirigeant politique, auquel on demande compétence pour le moindre aspect de la vie quotidienne, qui s’efforce de multiplier les effets déclaratifs et dont l’obsession de la communication n’est que le reflet du vide du pouvoir au sommet de l’État.

Attente d’actes quasi-magiques et affaiblissement des leviers étatiques dans la mondialisation et l’Union européenne transforment la figure capétienne de 1958 en une sorte de guérisseur hypermédiatisé et impuissant. La guérison des écrouelles sans le donjon de Philippe-Auguste, c’est en substance ce qu’est devenue la figure présidentielle dans la Ve République en crise.

Le naufrage des partis du régime

Tout régime politique démocratique a son propre système partisan, et la crise de régime actuelle se manifeste aussi par une spectaculaire implosion de celui de la Ve République, dont les faibles intentions de vote en faveur de François Fillon et Benoît Hamon sont le révélateur, mais dont il faudrait aussi mesurer désormais l’ampleur dans le jeu politique local.

En 1958, l’Union pour la nouvelle République (UNR) s’imposa comme le parti du nouveau régime, tout entier dédié au soutien «inconditionnel» de l’action du général de Gaulle. En 1962, les dernières scories de la IVe République furent balayées au cours de législatives provoquées à la suite d’une motion de censure votée par droite et gauche à l’Assemblée nationale. LR est le «successeur» à la fois du grand mouvement gaulliste des années 1960 et de la droite antigaulliste «indépendante», et sa crise existentielle semble d’autant plus féroce qu’une tension latente existe en son sein sur le rapport à entretenir avec la Ve République et la figure de son fondateur.

Quant au PS, pourtant historiquement dirigé par François Mitterrand, procureur du Coup d’État permanent mais aussi successeur d’une SFIO qui n’avait su s’opposer à l’instauration de la Ve République, il a, en cinq ans de pouvoir, contribué à une véritable leçon de choses sur les imperfections, les malfaçons et les signes d’agonie du régime. Pour survivre, il doit rompre avec la logique qui fut la sienne d’identification à celui-ci.

La fragilité de ces deux édifices partisans, confrontés à la relativisation de leur autorité par leurs propres cadres et élus, victimes de défections en série, est symptomatique des fins de régimes dans un cadre démocratique. Les départs d’électeurs des formations historiques de la Ve République en direction d’une candidature comme celle d’Emmanuel Macron ou du Front national reflètent l’effondrement du système partisan, sans d’ailleurs que l’on distingue encore un nouveau personnel politique pouvant se substituer à l’ancien.

Cette campagne présidentielle est le révélateur de l’ampleur de la crise de la Ve République. Si ce régime apparaît dans une phase terminale, condamné, on ne peut mésestimer l’hypothèse d’une crise rampante qui précipiterait la France dans un long chaos idéologique et électoral.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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